Une existence toute entière

 

Portait du général François-Séverin Marceau par Sergent, archives d’Eure-et-Loir

Amie lectrice, ami lecteur,

nous avons déjà évoqué dans  le Tour de France de deux orphelins, ces assassins qui passèrent à Villers-Coterêts. Alexandre Dumas longtemps résida en cette ville. Il y est toujours inhumé bien que des tentatives odieuses de le déplacer au Panthéon persistent. Villers-Cotterêts est son petit Liré, qu’on lui foute la paix tout de même ! On rappelle rarement le fait qu’il était le fils du général  Dumas, un mulâtre, pour reprendre l’expression de l’époque tombée en désuétude, désignant les personnes d’ascendance africaine et européenne.

Le général Dumas était peu apprécié de Napoléon l’esclavagiste, qui n’aimait pas les noirs pour satisfaire Joséphine, représentante activiste des maîtres des plantations coloniales. Il se vengea de façon improbable en nous laissant un fils dont l’oeuvre romanesque est l’une des plus connues au monde si on se réfère aux tirages et traductions ou encore aux innombrables adaptations  pour le cinéma ou la télévision. Napoléon n’est rien face aux Trois mousquetaires ou au Comte de Monte Cristo, ou plutôt si, un vulgaire boucher d’étal européen comme nous en avons hélas beaucoup dans l’histoire. Mais nous y reviendrons, et nous serons féroce, forcément féroce, atrocement féroce. Autant vous dire que je n’apprécie pas Napoléon, sa vie, son oeuvre, et que tous ceux qui glorifient son panache, son sens de l’organisation ou le code civil s’égarent,  qu’ils commencent déjà par compter les morts laissés sur les champs de bataille dans chaque camp, une vie n’y suffit pas.

Pour le moment, revenons à Alexandre Dumas. Il nous a laissé une oeuvre de jeunesse méconnue, Blanche de Beaulieu, qui est une histoire d’amour véridique, celle du général républicain Marceau pour une jeune vendéenne faite prisonnière par son armée alors que le comité de salut public l’avait désigné pour écraser les brigands vendéens. De l’avis de tous, avec un autre grand général, Kléber, son comportement a été celui d’un militaire et non d’un massacreur comme Westermann qui a écrit, le 23 décembre 1793, après la bataille de Savenay : Il n’y a plus de Vendée. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Plus de Vendée, citoyens républicains, je viens de l’enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay, suivants les ordres que vous m’avez donnés […]. J’ai écrasé les enfants sous les sabots des chevaux, massacré les femmes qui au moins pour celles-là n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher, j’ai tout exterminé.

Au passage, on observera que le boucher de Vendée, pour reprendre le surnom gagné dans l’infamie, emploie le même mot que celui utilisé par l’ambassadeur allemand décrivant ce qui est en oeuvre en Arménie en 1915, l’extermination. Ce sont les mêmes termes que Lénine emploie en décembre 1917 quand il appelle à l’élimination des nuisibles et des parasites, demandant au cours de l’été 1918 à enfermer les koulaks, les popes, les Gardes-blancs, les prostituées et autres éléments douteux dans des camps de concentration. On connaît la suite en Russie, comment par exemple Kirov à Astrakhan massacre les ouvriers grévistes en mars 1919 ou comment des milliers de cosaques dans la région du Don sont exécutés au point que le chargé de l’opération reconnaît un certain emballement : nous avons eu tendance à mener une politique d’extermination massive des Cosaques sans la moindre distinction sociale. Et puis, en ces jours de soixante dixième anniversaire de la libération des camps d’Auschwitz et Birkenau, comment ne pas évoquer ces maîtres nazis de l’extermination, dont il est difficile de comprendre la filiation monstrueuse avec  la « civilisation » allemande des musiciens, des philosophes et des architectes.

Mais que vient faire Alexandre Dumas dans ces histoires abominables d’extermination, alors que lui, de son côté, nous conte tout simplement l’amour du général Marceau porté à une jeune vendéenne qui ne s’appelle pas, dans la réalité,  Blanche de Beaulieu mais Angélique des Mesliers ?

Portrait du Général Marceau, par Bouchot, musée de l’armée à Paris

On connaît peu ou pas, la carrière du général Marceau, héros à juste titre de la Révolution. Il est né la même année qu’un certain Buonaparte mais sa condition modeste ne lui donne pas  la chance d’intégrer une école d’artillerie. Il s’engage à 16 ans, assiste à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, devient officier d’un bataillon de volontaires en 1791, intègre l’armée régulière en novembre 1792 comme lieutenant de cavalerie, à 23 ans. Il participe à la guerre de Vendée où il obtient des promotions exceptionnelles, devenant en moins d’un an général en chef par intérim de l’armée de l’Ouest, le 5 décembre 1793. Avec les batailles gagnées du Mans, de Mayenne et de Savenay, il met un terme à la Virée de galerne le 13 décembre 1793. Mais à la différence d’un Westermann, il ne se glorifie pas des victoires obtenues dans une guerre civile qu’il exècre. Il demande sa mutation pour ne pas avoir à participer aux exactions des colonnes infernales qui vont ravager la Vendée.  Nommé à l’armée des Ardennes devenue celle de Sambre-et-Meuse, il participe à la victoire de Fleurus et à la prise de Coblence lors de la campagne de 1794. Il succombe à Altenkirchen, le 21 septembre 1796, au passage du Rhin, lors de la retraite de l’armée qui subit des revers en Allemagne. Le voici mort à 27 ans, et devient un jeune héros de la Révolution française pour faire oublier un temps la piteuse retraite de Jourdan vers le Rhin.

Mais l’histoire qui nous intéresse est celle contée par Dumas. Alors qu’il est officier dans l’armée de l’Ouest, voilà que ses soldats lui présentent une jeune vendéenne qu’ils viennent d’arrêter. Au lieu de la livrer aux autorités pour qu’elle soit exécutée, car tel est le sort réservé aux ennemis de la patrie dans cette guerre civile, il la prend sous sa protection, en tombe amoureux et la laisse s’enfuir en lui conseillant de se cacher. Arrêtée une première fois, tombée aux mains du sinistre Carrier,  il la convainc de l’épouser, elle devient sa femme, elle la fille des chefs vendéens insurgés. Libérée, elle se réfugie chez de braves gens mais se rend aux républicains pour éviter que ces derniers soient condamnés à mort comme le prévoit les ordres donnés par le comité de salut public concernant les personnes apportant leur aide aux rebelles : nourrir, loger et soigner sont considérés comme des actes de complicité méritant l’échafaud. Mise aux arrêts, jetée une nouvelle fois en prison, elle écrit à Marceau devenu son mari qui apprend la nouvelle alors qu’il est sur le chemin pour rejoindre l’armée des Ardennes. Ce dernier fait demi-tour. A Paris, il demande à rencontrer Robespierre qui lui accorde la grâce et la liberté de la prisonnière. Il se précipite pour la sauver, court vers la voiture qui l’attend, excitent les postillons, promet de l’or, s’emporte aux relais. La suite, c’est Dumas qui la raconte :

Et Marceau s’ouvre un chemin. la foule le heurte, le presse mais l’entraîne ; il arrive sur la grande place avec elle ;  il est en face de l’échafaud ; il agite son papier en criant : – Grâce ! grâce !

En ce moment, le bourreau, saisissant par ses longs cheveux blonds la tête d’une jeune fille, présentait au peuple ce hideux spectacle : la foule, épouvantée, se détournait avec effroi, car elle croyait lui voit vomir des flots de sang !… tout à coup, au milieu de cette foule muette, un cri de rage dans lequel semble s’être épuisées toutes les forces humaines, se fait entendre : Marceau venait de reconnaître, entre les dents de cette tête, la rose rouge qu’il avait donnée à cette jeune vendéenne.

Il faut lire cette oeuvre de jeunesse de Dumas qui est plus une nouvelle qu’un roman. Toute la Révolution y campe, Danton, Robespierre, Saint-Just, et même le général Dumas, son père qu’il met en scène avec habileté.

Mais le plus intéressant dans ce roman, c’est la raison pour laquelle Marceau n’arrive pas à temps pour sauver Blanche de Beaulieu. Lorsque Robespierre fait entrer Marceau dans ce que lui-même appelle ironiquement le palais de César, en vérité une modeste chambre où sur la table se trouve un buste de Rousseau ainsi que les livres ouverts de l’Emile et du Contrat social,  il lui demande ce qu’il veut. Marceau lui répond : – La grâce de ma femme condamnée par Carrier. Ce qui appelle l’observation de Robespierre : – Ta femme, condamnée par Carrier ! La femme de Marceau le républicain des jours antiques ! Le soldat de Sparte ! Que fait-il donc à Nantes ? – Des atrocités, répond Marceau.  Robespierre reprend la parole : – Voilà donc comme je serai toujours compris ! … Partout où mes yeux ne sont pas pour voir et ma main pour arrêter un carnage inutile. Il y a bien assez du sang qu’il est indispensable de répandre, et nous ne sommes pas au bout.

Robespierre, alors, accepte sans hésitation de donner sa grâce à la fille du marquis de Beaulieu, le chef des brigands. Mais il tarde à écrire, à signer et alors qu’il en termine avec la rédaction du précieux document et qu’il voit Marceau s’impatienter, il ajoute : – Ecoute : à mon tour je te demande cinq minutes , je te donne une existence tout entière pour cinq minutes : c’est bien payé.  Et pendant cinq minutes, Robespierre prend le temps d’expliquer à Marceau son action, ses espérances, ses regrets, craignant que la révolution ne tombât avec lui et qu’Elle et lui, comme mariés pour le meilleure et pour le pire, soient alors calomniés. Et au terme de ce monologue de cinq minutes , il conclut prestement : – Allons, il faut partir, il n’y a pas un instant à perdre, au revoir.

Ce sont ces cinq minutes demandées par Robespierre, qui, à la fin de la calvacade inutile de Marceau, feront perdre une existence toute entière, celle de Blanche de Beaulieu.

C’est là tout l’art du roman de Dumas que d’écrire ainsi la vie des femmes et des hommes, leur existence toute entière en cinq minutes. Et méfions nous des exterminateurs qui offrent toujours cinq minutes de plus pour le bourreau, même lorsqu’ils signent une grâce.

 Oeuvres illustrées. 12, Blanche de Beaulieu ; Un bal masqué ; Le cocher de cabriolet / par Alexandre Dumas ; ill. par J.-A. Beaucé, G. Staal, Andrieux... [et al.]