Les hangars de Port-Aviation

Guillaume Appolinaire, de Charybde en Scylla : trépanation avant grippe espagnole

C‘est à toi que je pense Wilhelm Albert Włodzimierz Aleksander Apolinary Kostrowicki, né à Rome en 1880 d’une femme galante de noblesse  polonaise, naturalisé Guillaume Apollinaire en 1916, mort pour la France, deux jours trop tôt, le 9 novembre 1918.

Tu nous laisses parmi les plus beaux poèmes de la langue française du vingtième siècle, tel le Pont Mirabeau et La Chanson du mal-aimé, bien sûr, mais aussi des recueils admirables comme  le Bestiaire, les Poèmes à Lou et Calligrammes, ces poèmes de la guerre écrits entre 1913 et 1916.

marie laurencin | Marie Laurencin apollinaire et ses amis #aseriousbanquet

Appolinaire et ses amis, oeuvre de Marie Laurencin au musée Marmottan

Entre tous, ma préférence va à Zone, car les poètes ont un avantage appréciable par rapport à tous les romanciers et pisse-copies, c’est qu’ils peuvent se permettre de n’écrire qu’un seul poème dans leur vie pour devenir Immortel, entrer au Panthéon ou atteindre l’Olympe. Parfois un vers suffit, comme : A la fin tu es las de ce monde ancien ; ou, pour les moins chanceux, deux vers :

Adieu  Adieu

Soleil cou coupé

Car c’est ainsi que commence et termine Zone, ce long poème constitué de 155 vers, sans que je vous garantisse le décompte exact de ce véritable et inattendu  hymne à l’Aviation. Il faudrait tous les citer, les lire, les publier ici ; je me contenterais de ne reprendre que les suivants , et le premier quatrain pour commencer, qui reste terriblement d’actualité, un siècle et d’innombrables guerres et morts plus tard :

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Plus loin, toujours d’actualité, une référence toujours aussi moderne, à la liberté d’expression et de la presse :

Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à vingt-cinq centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

Sans oublier quelques vers que les imbéciles pourraient considérer blasphématoires :

C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur

Car ils nes prendraient même pas le temps de lire la suite :

Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane

Une suite qui associe le monde entier à cette histoire d’aviation :

L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
À tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D’Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts …

… Et d’Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples

Guillaume Appolinaire dans l'atelier Picasso, 11 rue de Clichy

Guillaume Appolinaire dans l’atelier de Picasso, au 11 rue de Clichy

J’arrête là les reprises du poème qui nous font traverser Paris de la tour Eiffel à Montmartre, pour nous emmener aux environs de Prague et au Hradchin, dans les tavernes, puis à Marseille au milieu des pastèques et à Coblence à l’hôtel du Géant, avant de passer à Rome et Amsterdam pour s’en retourner à Paris « chez le juge d’instruction« , ou parmi les immigrants,  gare Saint-Lazare, rue des Rosiers ou rue des Ecouffes :

Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie 

Tout cela pour t’en retourner, marchant vers Auteuil et « aller chez toi à pied » :

Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
lls sont des Christs d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christs inférieurs des obscures espérances

Ah, Guillaume Apollinaire, fils de femme galante de noblesse polonaise naturalisé français, il est désormais vain de nous dire « Adieu, Adieu, soleil cou coupé » : qui peut nous dire pourquoi cet éclat d’obus est venu se ficher en ta tempe alors que tu lisais dans la tranchée le Mercure de France, ce qui était prendre un risque inutile pour la littérature, au milieu des champs d’automne ? C’était deux ans avant que tu ne meures de la grippe espagnole, boulevard Saint-Germain, et avant que le son du clairon ne vint, deux jours trop tard, sonner l’armistice.

Homage to Appolinaire (1911-1912 - Marc Chagall

Hommage à Appolinaire, oeuvre de Marc Chagall, 1911-1912

 

 

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