Les Indes galantes, de STAËL

Chaque jour qui passe, Nicolas de Staël-Holstein trépasse par la fenêtre pour revenir nous voir discrètement, incognito, à travers le fusain de ses tableaux. Au ciel, on a seulement exigé qu’il accroche son âme talentueuse au milieu des étoiles et qu’il nous laisse en héritage ses toiles, bien que nous ne les méritions pas.

Autrefois, Staël gravait dans le bois ses passions généreuses et silencieuses lorsqu’il n’avait pas assez d’argent pour acheter pinceaux et couleurs : la peinture est un divertissement pour les oisifs mais un luxe pour les nécessiteux qui ne savent rien faire que de peindre en s’approchant du gouffre. Il sculptait ses bois et peignait sans hésitation, d’une main autoritaire qui ne tremblait pas, nous restituant tout ce qui était invisible et qui échappait à l’entendement commun, des vols d’oiseaux, des barques dans le port, des bouteilles et des couchers de soleil, des ciels rouges comme des bateaux, comme des mers baignées de fêtes galantes, sans oublier tous ces nus approximatifs plongés dans l’amour des couleurs, à croire que l’ordre tiré de ce hasard tairait trop son nom pour éviter de le reconnaître.

Le destin de Staël, qui s’emporta tragiquement par la fenêtre, sans un mot, sans une explication pour personne, nous laisse croire que la création exige toujours son lot immense et excessif de souffrances insupportables, comme si l’abstraction menait forcément à s’abstraire du monde, comme si la présence virtuelle des abîmes d’un cadre de tableau suffisait à provoquer d’elle-même l’accident, autant d’interrogations illégitimes que la destinée de cet orphelin conduit à oublier : les traces laissées par Staël avec ses pinceaux ne peuvent s’effacer, il peut tomber du ciel tout un hiver de neige sibérienne, lui qui n’en ignorait rien pour venir de Russie s’installer dans le sud de la France, ses empreintes persisteront toujours sur toutes les toiles terrestres qu’il nous a laissées, plus d’un millier réalisées en quinze ans de labeur acharné.

Cet homme anxieux et soucieux de perfection avait décidé de laisser provisoirement ses inquiétudes hors du cadre de ses toiles. Il cherchait une expression picturale entièrement libre, mêlée de sensations vives et d’impressions fugitives. Ses compositions n’étaient pas que de simples tableaux ; il laissait tomber la peinture  sur ses toiles comme une météore tiendrait une baguette de chef d’orchestre, avec une vitesse fulgurante destinée à nous offrir une fête perpétuelle pour les yeux, un véritable opéra sensoriel. Je ne connais rien de plus beau  que cette association picturale des Fêtes galantes de Rameau avec la lumineuse couleur rose de tout un peuple représenté par la carte physique des contours du sous-continent indien. Sans compter les joueurs de football ou de jazz, tous si réels dans une représentation d’un match ou d’un concert à peine figuratifs qui non seulement ne nuit en rien à l’approche abstraite du tableau, mais vient conforter l’audace des mouvements. Le souvenir de Sydney Bechet, le compositeur et clarinettiste noir, est ainsi entré dans la composition des Musiciens, avec une énergie et une tendresse rarement restituée en peinture tant la vibration des couleurs nous emporte dans une musique imaginaire que nous avons la sensation intime de l’écouter rien qu’en regardant le tableau. Le jazz est là, entièrement là, dans cette oeuvre où il n’y a rien d’autre que de la musique à voir.

Avec toute cette beauté sensuelle qui glissait sans cesse de ses pinceaux, on arrive à oublier que les jours peuvent passer, tout demeure suspendu. Il suffit simplement de se laisser aller à contempler une des oeuvres de ce colosse foudroyé  : à force que sa nature tourmentée l’emporte dans une valse de couleur tournoyant sur la palette de sa vie,  il a basculé dans l’inconnu fulgurant par un saut qui mit à ses jours, en même temps qu’il nous laissait seuls avec notre chagrin. Car les génies sont irremplaçables : on croit les connaître mais on ne les comprend jamais, c’est ce qui fait leur charme et trace leur destinée.

René Char le savait bien, lui qui écrivit à propos de son ami Staël que les yétis ne meurent jamais. Ils hantent l’Himalaya pour toujours, nous laissant seulement avec la voute céleste for ever.

Tu nous manques Nicolas de Staël, baron Nicolaï Vladimirovitch Staël von Holstein, né en 1914.  Ton père, Vladimir Ivanovitch de Staël von Holstein, uhlan de la garde impériale, était vice-commandant de la forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Petersbourg en 1917, et ta famille quitta la Russie en 1919 pour un exil précaire en Pologne où ton père et ta mère décédèrent. Orphelin, tu commenças une nouvelle vie à Bruxelles, tu n’avais pas huit ans. C’est là que tu découvris la peinture prenant un chemin que tu ne devais plus quitter jusqu’à cette terrasse d’Antibes, le 16 mars 1955, où tu décidas, soudainement, de tout quitter. Tu venais à peine d’avoir 51 ans, un âge où l’on commence seulement à mettre en oeuvre et réaliser tout ce que l’on a engrangé auparavant. Ce jour-là, ce n’est pas une bibliothèque qui disparut avec toi, mais une galerie d’art, l’immense galerie des tableaux et sculptures que tu avais vus et admirés depuis l’âge de 8 ans, quarante ans et plus de souvenirs qui avaient perdu brutalement leur charme.

Méfions-nous des terrasses et des fenêtres entr’ouvertes où les vents mauvais portent une ombre fatale sur la lumière, elles peuvent être notre pire ennemi.

Une réflexion sur “Les Indes galantes, de STAËL

  1. leclercq gérard 24 mars 2017 / 21 h 05 min

    je suis un grand admirateur de N De Staêl. Peintre amateur, tout petit face à ce grand maÏtre, ses biographies me montrent souvent la voie.
    Merci à lui.

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