Le témoin insolite de l’arrestation du Christ

Si l’arrestation du Christ au jardin de Gethsémani racontée par les quatre évangélistes concorde sur le lieu et le comportement des principaux protagonistes, Judas, Pierre et les autres apôtres, il est une scène insolite propre au seul récit de Marc qui depuis bientôt deux mille ans intrigue et suscite la curiosité. C’est celle d’un jeune homme s’enfuyant tout nu lors de l’arrestation de Jésus : un jeune homme le suivait, n’ayant pour tout vêtement qu’un drap, et on le saisit ; mais lui, lâchant le drap, s’enfuit tout nu (Marc, 14, 51-52). Le tableau reproduit ci-dessus de Giuseppe Cesari dit le Cavalier d’Arpin et qui est accroché à la galerie Borghèse de Rome, met en scène le récit de Marc, comme le montre sur la gauche, la présence de ce jeune homme s’enfuyant nu tandis que du côté droite, Judas portant un manteau jaune, s’éclipse aussi.

De nombreux commentateurs considèrent possible d’identifier Marc, le deuxième évangéliste, au jeune homme qui s’enfuit lors de l’arrestation de Jésus. Il se serait donc mis en scène comme l’ultime témoin de cette arrestation sans pour autant se nommer. Saint Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, aurait été le premier à affirmer que le récit de ce jeune homme s’enfuyant nu serait autobiographique, et depuis lors cette affirmation est devenue une tradition inscrite jusque dans l’oecuménisme biblique. Reste alors à savoir qui est ce Marc l’évangéliste dont l’attribut est le lion en raison du fait que son récit débute par la prédication de saint Jean-Baptiste au désert, et que le lion est l’animal du désert (Marc, I, 12-13).

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Le lion de Saint Marc entre Saint Jean Baptiste, Saint Jean l’évangéliste, Sainte Madeleine et  Saint Jérome, œuvre de Cima da Coneglione

La tradition désigne clairement Marc comme un disciple de Pierre et son interprète. C’est notamment le cas de Pères de l’église tels que saint Jérôme (Marc, interprèrte de l’apôtre Pierre et premier évèque d’Alexandrie), Clément d’Alexandrie et Origène (Selon ce que Pierre lui avait enseigné) ou encore Tertullien, Saint Irénée (Marc, disciple et interprète de Pierre nous transmit lui aussi par écrit ce qui avait été prêché par Pierre), Saint Justin qui rapporte des traits de l’évangile selon saint Marc comme appartenant aux mémoires de Pierre,  et surtout Jean le Presbytre dont le témoignage rapporté par Papias est cité par Eusèbe de Césarée dans son Histoire eccésiastique au Livre III, chapitre XXXIX, 15 : Marc qui avait été l’interprète de Pierre, écrivit exactement tout ce dont il se souvint, mais non dans l’ordre de ce que le Seigneur avait dit ou fait car il n’avait pas entendu le Seigneur et n’avait pas été son disciple, mais bien plus tard, comme je disais, celui de Pierre. celui-ci donnait son enseignement selon les besoins sans se proposer de mettre en ordre les discours du Seigneur. De sorte que Marc ne fut pas en faute, ayant écrit certtaines choses selon qu’il se les rappelait. Il ne se souciait que d’une chose : ne rien omettre de ce qu’il avait entendu, et ne rien rapporter que de véritable.

Le témoignage de Jean le Presbytre est d’autant plus intéressant que le deuxième évangile attribué par la tradition à Marc, aurait été le récit primitif à partir duquel les deux autres évangiles synoptiques, ceux de Matthieu et Luc furent rédigés. En effet, sur les 661 versets de l’Evangile bref et simple de Marc, plus de 600 sont utilisés par Matthieu et 350 par Luc ; seulement 31 versets sur les 661 n’ont aucun écho direct dans les deux autres évangiles synoptiques. Et seuls trois passages de Marc sont totalement absents  chez Matthieu et Luc : la guérison de l’aveugle de Bethsaïda (8, 22-26), l’annonce de la Passion par Jésus (Vous serez tous scandalisés, car il est écrit :je frapperais le Berger et vous serez tous dispersés, ce à quoi Pierre répond : quand tous seraient scandalisés, je ne serais pas scandalisé, Marc 14, 26 à 29) et enfin, les deux versets, consacrés au jeune homme s’enfuyant tout nu lors de l’arrestation de Jésus. D’ou l’importance de connaître la vie de Marc auquel on attribue l’écriture du premier évangile rédigé même si la tradition évangélique place en premier celui de Matthieu écrit en araméen à la différence des trois autres écrits en grec.

Saint Marc l'évangeliste dans images sacrée

Toujours selon la tradition, Marc aurait appartenu au groupe des soixante-douze disciples du Christ. Après avoir accompagné Paul dans plusieurs de ses périples, il serait devenu l’interprètre et l’assistant de Pierre dans son apostolat à Rome, rédigeant le premier témoignage sur la vie du Christ à la demande même du chef  de l’église pour les Chrétiens de Rome, quittant la capitale de l’empire romain en 61, trois ans avant le martyre de Pierre sous les persécutions de Néron, pour aller fonder l’Eglise d’Alexandrie où il y avait déjà fait un séjour en 43, évangélisant l’Egypte jusqu’à son martyre en 68.

Que sait-on de plus ? la tradition évoque le fait que l’auteur de l’évangile selon Saint Marc s’appellerait Jean surnommé Marc, le fils de Marie de Jérusalem et le cousin de Barnabé qui accompagne Paul dans ses voyages en Asie mineure. Ce Jean (nom Hébreu) appelé Marc (surnom romain) est nommé dans les épîtres aux Colossiens, à Philémon et dans les Actes des apôtres par deux fois. Ces mêmes Actes montrent que la maison de sa mère à Jérusalem aurait été au centre de la vie chrétienne (Actes 12, 25) et que Marc aurait suivi Paul et Barnabé à Antioche avant de les quitter et retourner à Jérusalem pour se rendre à Chypre puis à Rome où il se met au service de Pierre, et alors que Paul y est au cachot après avoir été transféré de Césarée Maritime, la cité grecque où les juifs n’ont aucun droit, qui est aussi le siège de l’administration romaine pour la Galilée et la Judée.

A son retour à Alexandrie, donc en 61, son évangile est déjà rédigé et commence à circuler d’une ekklésia l’autre en Egypte même où Marc, assisté de saint Amen, ordonne trois prêtres et sept diacres, prêtre étant un terme ayant pour origine le mot grec presbyteroï, anciens, et diacre celui de diakonoï, serviteur.

Considéré comme le fils très cher de Pierre (I Pierre, V, 13), sa proximité avec le chef de l’église serait d’autant plus grande que celui-ci se serait réfugié chez sa mère Marie de Jérusalem, après sa sortie de prison, dans la maison même où se constitua la première communauté chrétienne. Ce serait d’ailleurs Pierre qui aurait baptisé Marc, ce dernier mettant au service du Galiléen ses connaissances du grec et latin pour l’apostolat à Rome.

La proximité de Marc avec Pierre rend en définitive incertain le caractère autobiographique de l’épisode du jeune homme s’enfuyant nu lors de l’arrestation de Jésus au jardin des Oliviers. Tous les Pères et Docteurs de l’église s’accordent en effet pour dire que l’évangile selon Marc est le plus précis, concis et réaliste d’un point de vue historique, au point de considérer qu’il s’agit des véritables mémoires de Pierre. On reconnaît et admire en Marc ses qualités d’exactitude, ses scrupules d’honnêteté et pour reprendre les termes de Papias, évèque d’Hiérapolis en Phrygie, cité par Eusèbe de Césarée : Marc ne commit point de péché en écrivant certains choses exactement telles qu’il se les rappelait, car il n’avait qu’un seul souci : n’omettre rien de ce qu’il avait entendu et n’inclure rien de faux.

S’il n’ajoute et n’omet rien, alors l’épisode du jeune homme s’enfuyant nu est véridique d’un point de vue historique même si le fait que ni Matthieu ni Luc ne l’évoquent après en avoir eu connaissance dans l’évangile de Marc ,doutant peut-être de son historicité ou redoutant ce caractère autobiographique que tous deux auraient alors contesté en passant l’épisode sous silence. A moins tout simplement qu’ils n’aient pas compris la signification de ces versets, ce qui serait pour le moins curieux de la part des deux évangélistes.

Car au premier abord, la présence de ce jeune homme au moment de l’arrestation de Jésus peut être interprétée comme le contrepoint du comportement des apôtres lors de la scène de l’arrestation. Ce n’est pas l’épisode qui est insolite mais ce jeune homme, seul témoin innocent de l’arrestation à la différence de tous les autres, y compris les apôtres. La troupe qui vient l’arrêter porte une culpabilité première dans les événements qui vont se précipiter jusqu’à la crucifixion ; Judas trahit Jésus pour trente deniers et se pend ; les disciples pris de panique s’enfuient ; et Pierre renie les enseignements du Seigneur en usant de la violence. Seul le jeune homme vêtu d’un drap dont on ne sait rien, reste jusqu’au bout, devenant lui-même suspect au point d’être menacé d’être arrêté et de devoir s’enfuir, se retrouvant tout nu comme la vérité dont il peut témoigner en tant que spectateur impartial de la scène. Ce jeune homme qui s’enfuit tout nu peut donc être considéré comme le regard impartial que nous devons porter sur cette scène où les hommes abandonnent à son destin tragique Jésus, le fils de Dieu fait homme, qui avait annoncé aux apôtres, et plus particulièrement à Pierre son successeur, qu’il ne pourrait en être autrement, tout ce qui arrivera devant arriver.

Ce n’est donc pas Marc qui ajoute par ses deux versets une scène fausse, il n’omet rien en vérité de ce que lui rapporte Pierre. Et nous pouvons d’autant plus croire en cette scène d’une authenticité incroyable qu’elle est assurément dictée par un Pierre épris de remords pour avoir méconnu le message du Christ en recourant à la violence lors de son arrestation. Pierre a vraisemblablement vu ce jeune homme s’enfuir, songeant à un autre passage de l’évangile qu’il dicte à Marc : qui veut sauver sa vie la perdra (Marc, 8, 35). Car en perdant le drap qui l’habille, se retrouvant tout nu, le jeune homme réalise le risque inconsidéré qu’il a pris, perdant dans sa fuite toutes les certitudes dont il était drapé pour n’être plus rien, nu sans plus aucun signe d’identité.

Nous pourrions en rester là de nos explications sur la présence insolite de ce jeune homme s’enfuyant nu s’il n’y avait deux autres aspects à évoquer qui suscite cette fois non plus notre curiosité mais intriguent.

Les_anges_et_le_suaire_2

Tout d’abord, la perte du drap peut être rapprochée d’un autre passage de l’Evangile selon Marc, lorqu’au chapitre 15, versets 42 à 46, l’évangéliste raconte comment un certain Joseph d’Arémathie ose se rendre chez Pilate pour demander le corps de Jésus supplicié. Etonné que ce dernier soit déjà mort, et après avoir demandé confirmation au centurion, Pilate donne le corps à Joseph qui achète un drap, descend Jésus de la croix, l’enveloppe avec le drap et le met au tombeau.

Or, selon Elian Cuvillier, prédicateur calviniste du Carême protestant et auteur d’un livre publié en 2002 chez Bayard consacré à l’évangile de Marc,  c’est le même terme grec de drap (sindôn) qui est utilisé par deux fois, sans que ce terme se retrouve une autre fois dans l’évangile. Sans doute, ce rapprochement de vocabulaire ne suffit pas à en donner une signification particulière, mais il n’empêche que l’on peut s’aventurer à considérer que le drap perdu par le jeune homme lors de sa fuite pourrait être, du fait de l’unicité du mot utilisé, le drap acquis par Joseph d’Arémathie, qui devient alors le suaire dans lequel est enveloppé le corps du Christ, suaire qui après l’ouverture du tombeau vide devient l’unique témoignage matériel laissé aux générations futures de la résurrection du Christ.

Cette hypothèse est d’autant plus troublante que le jeune homme qui s’enfuit tout nu a été saisi au moment de perdre son drap par des soldats qui se partageront les vêtements de Jésus après que le fils de Dieu eut été crucifié nu, tout comme la vérité est toute nue, et que l’un de ses soldats ayant saisi le drap et se trouvant au pied de la croix, a fort bien pu le céder à Joseph d’Ariméthie à la recherche d’un tissu pour justement envelopper le corps de Jésus et cacher sa nudité.

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Les trois Marie au tombeau, de Peter von Cornelius, Neue Pinakothek, Munich, 1815-1822

Plus troublant encore dans l’Evangile selon saint Marc, le fait qu’une nouvelle fois celui-ci  n’utilise à nouveau que par deux fois dans son récit le terme grec neaniskos qui signifie jeune homme, la première fois lors de l’arrestation de jésus, la seconde fois lorsque le sabbat fut passé, marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques et Salomé achetèrent des aromates, pour venir l’embaumer. Le premier jour de la semaine, elles viennent au bon matin, au lever du soleil. Elles disaient entre elles : « Qui roulera pour nous la pierre de l’entrée du tombeau ? » Levant les yeux, elles voient que la pierre, qui était grande a été roulée. En entrant dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche ; elles furent effrayées. Il leur dit : « ne vous effrayez pas ; vous cherchez Jésus le nazaréen, le crucifié ; il s’est réveillé, il n’est pas ici ; voici le lieu où on l’avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée : c’est là que vous le verrez comme il vous l’a dit ».

Au delà du fait qu’il s’agit du même mot employé, que ce jeune homme soit le même dans les deux récits de l’arrestation et de la résurrection du Christ est une hypothèse séduisante, car il est le témoin nu comme la vérité, qui emprunte le chemin de la vie en traversant la mort en ayant perdu lors de l’arrestation du Christ le drap des certitudes qui protège et emprisonne nos existences, pour retrouver au tombeau vide la vie nouvelle, porteur d’une robe blanche, signe de réconciliation des hommes avec Dieu crucifié et ressuscité. A lui seul,  ce jeune homme est l’église ancienne devenue l’église nouvelle, ayant apporté le linceul de la déposition de Jésus au tombeau en se dépouillant dans sa fuite d’un drap devenu le témoignage matériel ultime de la résurrection du Christ.

Qu’un tel récit puisse avoir été enseigné par Pierre et retranscrit par Marc n’aurait rien de surprenant de la part de ce dernier dont l’animal symbolique est le lion ailé, symbole de courage et d’élévation.

Saint Marc prêchant à Alexandrie, tableau de Gentile et Giovanni Bellini,  1504-1507, Pinacoteca di Brera, Milan (et ci-dessous détail)
Saint Marc prêchant à Alexandrie, Gentile et Giovanni Bellini

Pour conclure, me direz-vous, l’auteur virtuel devient-il lui aussi prédicateur à la mode protestante, suivant l’exemple de Calvin qui considérait plus utile de lire la bible tous les jours que d’aller à la messe. Et bien, pas du tout justement. L’ennui avec la bible et les Evangiles, c’est que deux versets suffisent à susciter curiosité et intrigue, à transformer un récit en un roman qui bascule rapidement  dans l’enquête policière, à chercher à savoir qui est qui, qui fait quoi, pourquoi et comment, suscitant commentaires et éxégèses à n’en plus finir, rebondissements et hypothèses incertaines. Tout cela nous éloigne inutilement de la parole du Christ qui seule compte.

L’exemple des deux versets insolites de Saint Marc est à cet égard significatif. On peut vite se perdre en conjectures, assertions et démonstrations qui n’apporteront en fait rien de plus que ce que le texte nous dit dans sa rigoureuse simplicité. Il faut en fait lire les Evangiles comme un enfant, avec les yeux innocents de ces enfants dont Jésus demande aux disciples qui les écartaient : Laissez venir les enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent (Matthieu, 19,14).

A cet égard, dans son récit d’une rigoureuse simplicité, l’Evangile selon saint Marc est une excellente porte d’entrée à la compréhension des mystères du Christianisme, dont le principal et incoutournable est celui de la résurrection. 40% du texte y est consacré par l’Evangéliste. Et saint Paul qui s’y connaît plutôt bien dans le domaine, nous le dit clairement et sans détour : Car si les morts ne ressuscitent point, Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés, et par conséquent aussi ceux qui sont morts en Christ sont perdus. Si c’est dans cette vie seulement que nous espérons en Christ, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes » (1 Cor. 15 :12-19).

C’est pourquoi la présence de ce jeune homme s’enfuyant tout nu lors de l’arrestation de Jésus nous interpelle, car la lecture de ces deux versets fort insolites affermit notre foi en ce qu’ils nous laissent espérer en le Christ ressuscité qu’un jeune homme annonce aux trois femmes entrées dans le tombeau vide.

Voilà, me semble-t-il, une entrée intéressante en la matière pour la Semaine Sainte. Y compris pour ceux qui ne croient pas en la résurrection et donc en Christ, car après tout ce n’est pas tous les jours qu’on voit un jeune homme s’enfuir tout nu après avoir été saisi du drap dont il était vêtu, la scène est pour le moins cocasse dans les évangiles en cet instant redoutable et mérite qu’on s’y attarde un peu. C’est là tout l’art du récit. Susciter l’intérêt du lecteur en surprenant, y compris au milieu d’évènements tragiques.

 Le lion ailé, basilique saint Marc de Venise, construite au IXème siècle pour accueillir les reliques de l’Evangéliste.