Vas où tu veux, meurs où tu dois

Depuis sa première parution, cette chronique figure parmi les plus consultées par les internautes égarés dans le labyrinthe sépulcral des Lettres d’ivoire. Allez savoir pourquoi, vous êtes des dizaines de milliers à chercher, ici, où aller et mourir, hésitant entre l’appel de la forêt et la pelle joyeuse de la veuve du fossoyeur. Ce début d’année se prête plus encore que les années précédentes, à vous souhaiter d’aller là où vous voulez et de mourir où vous devrez le moment venu, à la revoyure l’an prochain si Dieu veut. En attendant, un peu de feu et de l’eau, de la terre et de l’air suffiront à pétrir votre âme pour rechercher le bonheur dans la boue des jours:  « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière » (La Bible, Genèse III, 19, traduction de Louis Segond).

Les rites funéraires de l'Egypte Antique | GPG Granit

Une admiratrice, car l’auteur virtuel compte parmi ses innombrables lectrices au moins une admiratrice déclarée, demande, allez savoir pourquoi, ce que nous pensons du dicton favori de sa grand-mère, I eo vis, morere ubi debes, c’est à dire Vas où tu veux, meurs où tu dois. Vaste sujet pour l’auteur virtuel qui est à la philosophie ce que le chimpanzé est au sport automobile, une spécialité tout en dérapage et tête-à-queue. Mais puisqu’il a pris l’engagement de répondre à toutes les questions angoissées qui lui seraient soumises, va Bené, de profundis clamavi ad te Domine, un peu de latin de bénitier, en l’occurrence le psaume 130, ne fera pas de mal avant d’attaquer la question, encore que la traduction rimbaldienne d’Une saison en enfer semble mieux convenir pour cet exercice : De profundis domine, suis-je bête!

L’adage possède un mérite, il laisse toujours une porte ouverte. Ainsi de celui-ci où il est possible à rebours de comprendre que si tu ne vas pas où tu veux, tu ne meurs pas où tu dois, ce qui est assez logique puisque tu ne sais où tu vas. Et si tu vas où tu ne veux pas, et bien alors, tu meurs où tu ne dois pas. Nous voici donc au coeur de la fatalité, qui est plus ou moins notre destin. Arrive ce qui doit arriver si cela arrive.

Si nous en croyons le site Evene, on trouve une première trace de cette citation dans un manuscrit anonyme du XVème siècle. Que l’auteur de cette phrase soit un anonyme est assez remarquable, il eut été ennuyeux que ce fut un grand auteur qui s’exprimât ainsi. L’anonymat est une garantie de sérieux pour clouer le bec aux ennuyeux. Sartre ou même Camus en serait l’auteur, suivant les principes de notre Education nationale à la dérive dans le fleuve du savoir perdu, nous applaudissions pour commencer, nous ne réfléchissions point trop ensuite pour poursuivre en s’esbaudissant enfin à tort et à raison. Malheureusement, l’anonyme de service a cinq siècles d’âge tel un flacon de rhum vieux gisant dans un galion au fond de la mer de la Caraïbe. Il sera difficile de le retrouver, même avec la meilleure volonté de faire à repasser le temps d’outre tombe.

Rite funéraire de l'Egypte Antique

Ce qui nous amène à penser que sur le sujet du destin des hommes, les meilleurs sont sans contestation possible, les Egyptiens qui, avec leurs rites funéraires, autorisent les cours de rattrapage pour accéder au royaume des morts et au repos éternel: un peu d’embaumement, quelques statues et offrandes à côté du sarcophage pour accompagner le défunt dans le long chemin vers le jugement de l’âme, et le tour est joué: mourir ne relève pas plus du destin que du hasard, seulement de circonstances plus ou moins hasardeuses dans l’obstination, qui n’empêchent pas Isis de faire de son époux assassiné, Osiris, un souverain éternel après l’avoir momifié. Ce qui prouve que les déesses ont un certain sens pratique et que les pharaons sont aussi doués en dessin qu’en destin, tel est leur dessein : jeu de mots facile qui permet de gagner un peu de temps avant de répondre à une question pour laquelle nous sommes sans compétence. Suis-je bête que de s’aventurer ainsi à donner des leçons, aurait dit Rimbaud!

Pour aller plus loin dans notre réflexion éclairée, retournons-nous vers le site Evene riche en blagues littéraires et compotes de dicton. Celui-ci nous propose quelques citations définitives, qui nous remet dans le droit chemin de notre destinée. La citation est la réflexion du pauvre, son dernier îlot de résistance face aux trépanations trépidantes du philosophe averti.

Voltaire, dans Zadig ou la destinée, nous affirme qu’ il n’y a point de hasard. La sentence est sans discussion, passez votre chemin, pas de hasard en route, juste des déconvenues. Mais si tout est écrit à l’avance là-haut, c’est ennuyeux en cas d’erreurs impromptues qui vous gâchent la vie, on évitera alors de passer sous une échelle ou de croiser un chat noir. Le hibou nous guette et la chouette nous effraie. Certaines rencontres ne relèvent pas du hasard mais de la nécessité qui peut être plus ou moins hasardeuse, reste à savoir lesquelles, de quoi susciter intrigues, incertitudes et interrogations moins ou plus subtiles.

Diderot de son côté est tout aussi catégorique dans le Neveu de Rameau : A quoique ce soit que l’homme s’applique, la nature l’y destinait. C’est un peu désespérant. Vous aurez beau faire ou ne pas faire, tout est écrit, de toute façon la nature vous y destine. Elle a bon dos la nature! Un homme boit, fume, s’en va aux putes sans se couvrir, il attrape le sida, ses poumons s’enfument et son foie ronchonne, la nature l’y destinait, c’est évident. Et encore, il ne se droguait point pour accélérer cette course si éloignée de toute nature ordonnée.

Afficher l'image d'origine

Quant à Arthur Schopenhauer il est tout sauf un fantaisiste : quand on a écrit des choses ciselées comme De la quadruple racine du principe de raison suffisante ou bien Le monde comme volonté et comme représentation, on se doute que le bonhomme détient quelques arguments philosophiques à balancer sur le sujet. Selon lui, donc, le destin mêle les cartes et nous jouons. A la réflexion, il ne prend pas trop de risques, Schopenhauer. On ne sait pas trop comment les cartes sont battues et comment nous jouons, pas même à quel jeu, bataille, poker ou bridge ? A moins que ce ne soit avec un jeu de soixante-dix-huit cartes, le tarot, son pendu et son excuse toute prête à vous arranger une destinée de choix! La quadruple racine du principe s’applique à tout. C’est bien vu. c’est à cela que nous reconnaissons les grands philosophes, leur art de tout emmêler avec précaution en naviguant avec allégresse dans les encombrements incertains des pensées confuses.

La Montagne de l'âme - Xingjian Gao - SensCritique

Gao Xingjian, écrivain français d’origine chinoise, a obtenu le prix Nobel de littérature en l’an 2000 avec la Montagne de l’âme et le Livre d’un homme seul. Si les administrateurs du Nobel lui ont donné le prix, c’est que notre descendant de Confucius en visite chez les Gaulois le méritait bien. Nous devons donc prendre au sérieux son affirmation: le destin se moque des hommes, même si le contraire peut être vrai, le destin ne se moque pas des hommes, sans compter que si les hommes se moquent du destin, ils peuvent ne pas s’en moquer, allez savoir ou pas,  tout est affaire de réciprocité. Nous voici guère avancés.

C’est un peu le problème avec les adages, tout ce qui est bon dans le dicton et les citations ressorties de leur contexte pour servir dans les dissertations et les discours, on peut leur faire dire tout et n’importe quoi. Tenez prenez Théophile Gautier qui s’y connaît en fricassées de destin fracassant, le hasard le rend bavard et lyrique : Le hasard c’est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer. Voilà que Dieu a un pseudonyme et que celui-ci serait le hasard quand il ne veut pas signer chez le notaire de l’éphéméride. Et quand il signe son arrête de mort, c’est quoi le pseudo de Dieu ? Jupiter, Zeus, Jésus, Allah, Yahvé ? Oublions Bouddha, trop humain. Allez savoir. Les Juifs ont raison de ne pas le nommer, on n’est jamais assez prudent. Ces écrivains sont épuisants à faire dans la métaphore ou l’anaphore, à oeuvrer en ruses de sioux pour se promener tranquillement dans la banalité la plus plate au milieu des joncs et des nénuphars.

Novalis - Poésie, réel absolu - aller aux essentiels

Le plus clair en matière de hasard et de destinée, est Georg Philipp Friedrich, baron von Hardenberg, ayant choisi comme pseudonyme Novalis et non Hasard, un pseudonyme déjà emprunté par Dieu lui-même. Voici un auteur remarquable méconnu de ce côté du Rhin dont le destin abrégé par la maladie, est interrompu à l’âge de  vingt-neuf ans en 1801, laissant derrière lui une oeuvre gigantesque comprenant notamment Hymne à la nuit, les Fragments, Brouillon général ou les Disciples à Saïs, sans oublier son roman inachevé, peut-être le plus connu de ses écrits : Henri d’Ofterdingen.

Résultat de recherche d'images pour "Novalis"

Georg Philipp Friedrich, baron von Hardenberg, plus connu en tant que Novalis

Novalis recherchait le système de l’absence de système, de quoi largement occuper sa vie si tristement écourtée, qui ne l’empêchera pas d’être un auteur prolifique. Novalis à propos du destin, écrit tout simplement: le destin, c’est le caractère. Voilà qui est fort bien trouvé, clair, limpide et précis. Tout dans le destin de l’homme est dans son caractère. Ce ne sont pas de Gaulle ou Churchill qui vont contredire Novalis. Personne ne peut le contredire. Le caractère mène l’homme et la femme à leur destin, parfois ensemble avec vue sur cour et la descendance qui y joue à la marelle ou aux dés du Mahabharata.

Le mystère du Livre des Morts – L'Art aux Quatre Vents

Pour revenir à la phrase de la grand-mère de cette lectrice dont le destin est d’admirer l’auteur virtuel, ce qui n’est pas rien et assez rare, il semble qu’il faudrait plutôt inverser l’ordre de l’expression et dire plutôt : Meurs où tu dois, vas où tu veux. C’est un peu comme lorsque  l’héroïne de Corneille, Chimène, déclare son amour à Rodrigue, Va, je ne te haïs point, nous sommes en circonstances banales, en pleine affirmation hasardeuse qui pourtant a tout d’une certitude amoureuse.

Ce qui fait penser, allez savoir pourquoi, à cette phrase inscrite sur la tombe d’Isis : Je suis tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera et aucun mortel n’a encore osé soulever mon voile. Voilà qui nous plaît dans notre recherche en mortelle incertitude d’une vérité immortelle: rien ne sert de soulever le voile.

V-ROI

En attendant, si vous avez découvert l’existence de Novalis ou si vous avez envie de lire l’un de ses remarquables ouvrages, félicitons-nous d’avoir consacré un peu de notre destinée à le faire connaître. Car quelqu’un qui écrit: le christianisme est la racine de toute démocratie, le plus haut fait dans les droits des hommes, est  un auteur qui mérite en ces temps de bêtises, d’idioties et de sauvageries si communes de prendre le temps de le lire. Partager notre admiration pour ce poète peut ne pas être tout à fait inutile avant de mourir en indiquant la direction où se rendre, là où Dieu nous attend s’il veut.

Chaturanga – Les Lettres d'ivoire

Mettre de l’ordre dans le chaos de notre nature, à l’image d’une plantation de thé dans le Darjeeling, allons là où nous voulons, il sera toujours temps de mourir quand nous le devrons.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.