Un jour, peut-être, ces souvenirs même auront des charmes pour nous

Gustave Doré, Dante et Virgile dans le 9e cercle de l'Enfer

Le 5 janvier dernier, deux jours avant les tueries qui ensanglantèrent Paris entre le 7 et le 9 janvier 2015, l’auteur virtuel publiait son second article sur ce site en prenant pour titre une citation latine de Virgile (70-19 av. JC) qui signifie :  un jour peut-être, ces souvenirs même auront des charmes pour nous.

Eleonora de Fonseca Pimentel, avant sa pendaison, cite Virgile devant ses amis guillotinés

Il était alors envisagé de créer une rubrique qui s’appellerait « les charmes des souvenirs », et qui exista quelques temps avant d’être emportée, bel et bien, par quelques remaniements intempestifs. C’est sans doute que pour nous, les souvenirs n’ont aucun charme, habitués que nous sommes à fréquenter avec Dante et Virgile  le neuvième cercle de l’enfer (voir ci-dessus, illustration de Gustave Doré).

Victoire, fresque, 45-79 apr. J.-C., villa de Murecine, près de Pompéi. Dans l'Énéide de Virgile illustrée par les fresques et les mosaïques antiques - Diane de Selliers, éditeur de livres d'art

Victoire, fresque de la villa de Murecine près de Pompéi (45-79 après J-C)

En attendant cer article titré : Forsan haec olim menimisse juvabit, n’est pas sans mérite même s’il n’a pas rencontré le public qu’il pouvait légitimement espérer puisqu’il n’y avait alors aucun lecteur ou presque fréquentant le site. Le voici donc republié,  accompagné d’une iconographie qui manquait alors et qui n’est pas sans charme pour ceux que trop de mots effraient. Pour les adeptes d’histoire, on conseillera aussi de lire un article consacré à Eleonora de Fonseca Pimentel, publié dans les Annales historiques de la Révolution française.

Livre d'art Énéide de Virgile illustrée par les fresques et les mosaïques antiques - Diane de Selliers, éditeur de livres d'art, achat en ligne

Livre d’art consacré à l’Enéide de Virgile, illustré de fresques et mosaïques de Pompéi, éditions Diane de Selliers

Mais avant celà, quelques mots sur Virgile. Plus personne ou presque ne lit Virgile dans sa langue maternelle, en dehors de quelques agrégés latinistes peut-être. Il est probable que ses lecteurs en langue française ne sont guère plus nombreux. Ainsi va le monde, pour reprendre un intitulé désabusé d’émission d’une chaîne d’information consacrée aux relations internationales. Le latin est devenu le bateau ivre de l’éducation nationale, les amarres de la galère latine sans grammaire sont définitivement rompues, la France perd quelques repères culturels supplémentaires dans sa longue histoire, même si les souvenirs des versions latines continuent de garder temporairement des charmes pour nous qui y fumes sévèrement astreints, Charon nous attendant en cours.

Albrecht Altdorfer “Un passeur effrayant monte la garde près de ces flots mouvants, Charon, sale, hérissé, terrible ; des poils blancs foisonnent incultes sur son menton, ses yeux fixes sont de flamme ; un manteau sordide est noué sur ses épaules et pend.” Virgile, l’Enéide, 6, 298-301.

Un passeur effrayant monte la garde près de ces flots mouvants, Charon, sale, hérissé, terrible : des poils blancs foisonnent, incultes, sur son menton, ses yeux fixes sont de flamme ; un manteau sordide est noué sur ses épaules et pend… Virgile, l’Enéide, 6, 298-301, peinture d’Albrecht Altdorfer

Dans le même ordre d’idées, on peut se demander qui lit encore Hermann Broch, sans doute sensiblement les mêmes que pour Virgile. Avec Musil, Canetti, Roth, Schnitzler et quelques autres,  il est pourtant l’un des auteurs de langue allemande essentiels du Vingtième siècle et certains de ses livres sont indubitablement appelés à résister au temps.  Si les hommes survivent à la fonte des neiges, au dégel du pergélisol librént de sympathiques virus géants conservés dans le sous-sol depuis des milliers d’annnées et s’ils ne dérivent pas trop avec la banquise en compagnie des phoques et des otaries, il se peut que dans un siècle, quelques « happy few » lisent encore La Mort de Virgile ou les Somnambules. D’autres livres comme le Tentateur ou les Irrresponsables continueront d’intéresser.

Mes Images: Virgile lisant l'Enéide à Livia - Jean Dominique Ingres. Français. 1780-1867. huile sur toile.

Virgile lisant l’Eneide à Livia, huile sur toile de Jean Dominique Ingres (1780-1867)

Et disons-le tout de suite pour ne pas perdre de temps, Broch est tout sauf un rigolo, phrase qui déconsidère pour toujours l’auteur virtuel en tant que critique littéraire qu’il n’est pas, mais qui a cependant le mérite d’être claire, ce que sont d’ailleurs rarement les critiques littéraires. Broch est un écrivain sérieux qu’on lit au coin du feu avec du café car la nuit est tout aussi noire et la lune rouge.

Dante et Virgile aux enfers, par Eugène Delacroix

Dante et Virgile aux enfers par Eugène Delacroix

La Mort de Virgile est un livre remarquable, digne de Virgile ce qui n’est pas rien. Vous en connaissez beaucoup des auteurs susceptibles de danser avec Virgile ? C’est pourtant ce qu’il fait pour raconter les derniers jours de celui qui est probablement le plus grand poète latin, ou plus exactement dont l’influence sur la littérature occidentale fut la plus grande. Broch dans ce roman, imagine que Virgile veut détruire son manuscrit le plus abouti, L’Enéide, ce à quoi ses amis et l’empereur Auguste cherchent à s’opposer en le convaincant par la discussion, obtenant à la fin que Virgile renonce à son funeste projet.

Hermann Broch

Hermann Broch au travail

Tous les écrivains un peu sérieux songent, à un moment ou un autre, à lacérer ou mettre le feu à leurs manuscrits. C’est une preuve de sagesse et un acte qui permet de vérifier la qualité du tirage de la cheminée lorsque le manuscrit est volumineux. Mais maintenant que les écrivains ont renoncé à la plume d’oie et oubliés comment utiliser une machine à écrire, tapant au kilomètre sur des claviers, c’est plus compliqué de détruire un manuscrit, surtout quand on l’a envoyé dans les nuages numériques pour l’éternité, ou tout comme.

The Death of Virgil by Hermann Broch

Hermann Broch, La Mort de Virgile (Der Tod des Vergil, 1945), Gallimard, L'Imaginaire, 1980
La Mort de Virgile écrit en exil pendant la Seconde guerre mondiale et paru aux Etats-Unis en 1945, est un roman lucide sur l’insignifiance de l’écriture, y compris d’un chef d’oeuvre, face à la cruauté de la destinée humaine dont on cherche sans fin le sens pour nous qui sommes vivants. Cette destinée nous appelle à l’humilité heureuse sans pour autant renoncer, même à l’extrême fin malheureuse. Voilà pourquoi, l’auteur ne doit pas toujours brûler les manuscrits ; et si cela le poursuit toujours, même à l’ère numérique, il lui suffit de s’élogner de la cheminée. Les écrits survivent à l’écriture, il faut leur laisser prendre leur envol autrement que par les flammes, ce qui est écrit n’appartient pas à l’auteur, les mots ont leur vie propre indépendante de l’auteur.

hermann broch

La trilogie des Somnanbules est aussi un roman magnifique, consacré à la destruction des valeurs dans les sociétés contemporaines. Même si le cadre du roman est situé dans les trente dernières années de l’empire allemand précédant la Première guerre mondiale, tout ce qui est relaté dans ce roman est transposable à nos sociétés actuelles terriblement malades, même si le contexte depuis un siècle a beaucoup évolué, transformé par une succession d’évènements effroyables ou heureux. Les sociétés changent, l’homme reste le même, une bête humaine fondue dans la masse, vivant en meute et se faufilant au milieu des ombres, tel un loup solitaire à la recherche d’une proie égarée.

Hermann Broch Hermann Broch ( *1 de noviembre de 1886 en Viena, Austria — 30 de mayo de 1951, en New Haven, Estados Unidos). Novelista, ensayista, dramaturgo y filósofo austriaco. Destacó por su capacidad para imbricar en su obra las más diversas experiencias, colectivas o individuales, de su tiempo.

Hermann Broch toujours au travail, l’écrivain en veste et en cravate, annotant, c’est quand même autre chose qu’aujourd’hui où ils sont débraillés si ce n’est dépenaillés

C’est pour cela qu’il faut lire Hermann Broch. Il nous requinque l’esprit. Il nous appelle à la vigilance, à n’être jamais dupe des effronteries d’un jour, des mécanismes d’abrutissement des masses, tous que nous sommes menacés d’hypnotisme. Ayant assisté à la montée en puissance du fascisme, du nazisme et du communisme, Broch a longuement étudié ce phénomène, publiant une remarquable Théorie de la folie des masses, toujours d’actualité hélas s’agissant des faibles capacités d’autodéfense des démocraties confrontées aux enivrements subtils et insidieux des promoteurs des dictatures pour séduire à la fois les esprits les plus violents qui font meute autour de lui et ceux les plus fragiles qui acceptent de devenir les embryons des masses à asservir.

Hermann Broch

Né en 1886 dans une famille juive autrichienne, Hermann Broch otient un diplôme d’ingénieur, reprend l’affaire industrielle de son père qu’il quitte brutalement pour se consacrer à l’écriture ; il est emprisonné par les Nazis en 1938 après l’Anschluss et fuit le IIIème Reich avec l’aide de son ami James Joyce pour vivre en exil aux Etats-Unis à New Haven où il meurt en 1951

Ce sont les mêmes réflexions que Canetti étudient dans Masse et Puissance, livre tout aussi d’actualité. Le parallélisme entre la montée en puissance des régimes fascistes, nazistes et communistes d’un côté, et celle des organisations terroristes au Moyen-Orient n’est pas une illusion ou une vue de l’esprit, mais une réalité cruelle et une évidence flagrante. A chaque fois les mêmes mécanismes de recours à la violence et d’habituation des masses à cette violence au point de s’en lasser et finir par s’y adapter, sont en jeu : peu importe le terreau pourvu que les dictatures finissent par s’emparer de la « folie des masses« . Ensuite, il est trop tard. Souvenons-nous de ce qu’a écrit Broch en 1940 : les dictatures sous leurs formes actuelles sont tournées vers le mal radical.

Hermann Broch

Ce qui est intéressant de constater, hier comme aujourd’hui, c’est que les régimes les plus sanglants naissent et prospèrent dans les pays où le principe démocratique essentiel de balancement des contre-pouvoirs, est le plus fragile voire souvent inexistant : hier dans les anciens empires allemands et austro-hongrois, ou encore en Espagne et en Italie, sans oublier bien évidemment la Russie tsariste emportée par la révolution bolchevique ; aujourd’hui, dans certains pays musulmans où la démocratie, au mieux, n’a jamais été que balbutiante. Les régimes despotiques anciens finissent par sombrer dans l’anarchie, et de cette anarchie surgit des formes nouvelles de dictatures toujours plus totalitaires et criminelles.

Livre inoubliable : "la mort de Virgile". J'ai moins accroché à "Les somnambules"

Portrait de jeunesse d’Hermann Broch

La Révolution française, elle-aussi, a été victime de son incapacité à instaurer les contre-pouvoirs qui lui auraient permis de ne pas sombrer aveuglément dans la dictature du Comité de salut public. Et c’est ainsi qu’Eleonora de Fonseca Pimentel s’est retrouvée, plus tard, une victime innocente montant les marches de l’échafaud, accusée d’un crime imaginaire qui n’était en fait  que défendre, avec maladresse parfois, des idées républicaines. mais la maladresse n’est pas un crime, sauf dans l’univers des despotes.

Première Terreur : massacres de l'Abbaye, 6 septembre 1792

Première terreur révolutionnaire : massacres dans les prisons du 6 septembre 1792 ; c’est ici, à l’abbaye, que commence les cycles de terrorisme moderne qui n’ont cessé de se poursuivre depuis deux siècles 

Pour conclure, voici donc l’article publié le 5 janvier. Au moins, l’auteur était alors moins bavard.


Top 10 greatest Italian women in history: Eleonora de Fonseca Pimentel (1752 – 1799) - Eleonora de Fonseca Pimentel was an Italian poet and revolutionary connected with the Neapolitan revolution and one of the few personalities capable of importing the values of the French Revolution into Italy. She became a reference for the Neapolitan culture and one of the leaders of the revolution that overthrew the Bourbon monarchy and installed the republic in January 1799. #TuscanyAgriturismoGiratola

Portrait d’Eleonora de Fonseca Pimentel (1752-1799)

Forsan haec olim meminisse juvabit : tel serait le passage de l’Enéide que la poétesse et épistolière Eleonora de Fonseca Pimentel aurait prononcé en montant les marches la conduisant à la potence, le 20 août 1799, après avoir demandé une dernière fois à boire du café. Condamnée à mort au retour des Bourbons, après la chute de la République de Naples, son seul crime avait été de fonder le journal Monitore Napolitano pour y prôner des idées républicaines et défendre la liberté de publication, ce qui constituait alors une idée novatrice en Europe, surtout lorsque cette idée était alors appliquée par une femme.

La Baie de Naples avec une frégate américaine de Nicolino Calyo (1799-1884, Italy)

Baie de Naples en 1799

La traduction de ce vers de Virgile extrait de l’Enéide, est la suivante : un jour peut-être, ces souvenirs même auront des charmes pour nous. Il conclut le rappel d’Enée à ses compagnons concernant les revers qu’ils connaissent, qui ne sont pas d’aujourd’hui et alors même qu’ils en ont éprouvé de plus grands : vous avez vu de près la rage de Scylla et ses rochers retentissants. Vous avez connu les antres affreux des cyclopes. Un jour peut-être ces souvenirs même…

#VoltoDiDonna Eleonora de Fonseca Pimentel intelligente e passionale nel libro bello di #EnzoStriano @CasaLettori

Roman d’Enzo Striano consacré à la vie d’Eleonora de Fonseca Pimentel

L’histoire des hommes s’inscrit dans cette logique immuable que tous les moments, mêmes les plus pénibles et douloureux, se transforment en souvenirs qui ne sont pas sans charmes, quelles que soient les difficultés, désordres et souffrances rencontrées. Les guerres, les massacres ont ainsi, tous, leurs lieux de mémoire, leurs musées ; et les champs de bataille deviennent des terrains de jeux, tel celui de Waterloo où périrent des milliers de jeunes hommes le 18 juin 1815, voici deux siècles cette année.

Entrée de l’Armée française à Naples (21 janvier 1799). - Jacques TAUREL

Entrée de l’armée française dans Naples, le 21 janvier 1799

Personne ne peut aujourd’hui exprimer ce qu’Eleonora de Fonseca a ressenti quand la corde passée autour de son cou lui a brisé les vertèbres, à moins que celle-ci ne l’ai lentement asphyxiée. Mais je doute qu’en cet instant ultime, elle ait trouvé le moindre charme à perdre ainsi la vie. Nul n’est appelé au sacrifice et au martyr de sa propre volonté. Et les guerres et les violences n’ont aucun charme dans notre souvenir, même lorsqu’il s’agit de défendre la liberté, à notre corps défendant. Méfions nous du lyrisme rétroactif. Avant d’être appelé à entrer, ICI, au Panthéon, Jean Moulin, héros de la Résistance qui a du charme pour nous, était simplement un homme épris de liberté. C’est cet homme que notre mémoire doit honorer, et non son tombeau.

Élisabeth Vigée Le Brun - Portrait de Marie-Caroline d'Autriche

Portrait par Elisabeth Vigée Le Brun de Marie-Caroline d’Autriche, soeur de Marie-Antoinette, reine consort et femme de Ferdinand IV, roi de Sicile et de Naples : ce serait elle qui aurait demandé la condamnation et la pendaison d’Eleonora pour avoir écrit des articles peu flatteurs sur son compte

La rubrique « le charme des souvenirs » sera ainsi consacrée à un dialogue personnel, en situation, avec l’histoire des hommes, des sociétés et des idées. Et souvenons-nous d’Eleonora de Fonseca, qui fut peut-être la première journaliste femme, qui plus est éditrice de journal, de notre histoire moderne.

Et c’est ainsi que nous aspirons à la liberté.

Eleonora de Fonseca Pimentel 1999