Le camp d’hébergement de Pithiviers : une tragédie française

Foreign Jews arrested in Paris at the Austerlitz train station before deportation to the French-administered internment camps Pithiviers and Beaune-la-Rolande in the Loire region. Paris, France, ca. May 1941.

Sur une stèle à l’entrée du mémorial rappelant l’internement des Juifs de France dans le camp de Pithiviers, square Max Jacob, ancienne rue du Camp, il est écrit le texte suivant qui rappelle aux passants les pages les plus tragiques de l’histoire de France depuis les Guerres de religion dans la deuxième moitié du 16ème siècle. La déportation et l’assassinat des Juifs de France pendant la Seconde guerre mondiale, n’a pas été que le fait de l’administration nazie, elle a bénéficié de la collaboration du régime de Vichy, et plus particulièrement de la police de la préfecture de Paris et de la gendarmerie. Voici ce qui figure sur la stèle.

Bundesarchiv Bild 183-S69238, Frankreich, Internierungslager Pithiviers - Régime de Vichy - Wikipedia

Recensement des entrants juifs au camp dit d’hébergement, par les gendarmes

Entre 1941 et 1943, plus de 16 000 Juifs, dont près de 4 500 enfants, ont été internés dans les deux camps de Pithiviers et Beaune la Rolande, gérés par l’administration française, sous le contrôle des Allemands. Ces camps avaient été aménagés en 1939 en fonction d’objectifs essentiellement liés à la défense du pays. Par la suite, après l’armistice de juin 1940, des milliers de prisonniers de guerre français y furent enfermés. Presque tous les Juifs internés dans ces camps au cours de ces deux années ont été déportés par les nazis, avec l’assentiment et le concours du régime de Vichy : plus de 8 100 d’entre eux sont partis directement vers Auschwitz-Birkenau, dans 8 convois. Les autres, en particulier les enfants du Vel’ d’Hiv’, ont transité par le camp de Drancy.  Très peu sont revenus.

French Jews arrive at the transit camp of Pithiviers near Orleans, where they were placed under French police supervision before being transported to concentration camps in the early 1940s. Devenir Gendarme...belle tradition.
Juifs en provenance de la gare traversant les rues de Pithiviers pour atteindre le camp d’internement

Après la rafle dite du Billet vert
3 700 Juifs étrangers, tous des hommes, sont arrêtés le 14 mai 1941 par la police française, à la demande des autorités allemandes d’occupation. Ils restent dans ces deux camps pendant plus d’un an, victimes d’un internement qui, marqué par l’incurie de l’administration, se durcit au fil des mois. Ils sont déportés dans leur très grande majorité par trois convois qui partent directement vers Auschwitz-Birkenau :
Le 25 juin 1942, le convoi n°4, de la gare de Pithiviers.
Le 28 juin 1942, le convoi n°5, de la gare de Beaune la Rolande. Pour compléter l’effectif, 40 Juifs sont arrêtés dans le Loiret, 44 dans le Cher occupé et 23 dans l’Eure-et-Loir.
Le 17 juillet 1942, le convoi n°6, de la gare de Pithiviers. Pour compléter l’effectif, 52 Juifs ont été arrêtés dans le Loiret et 193 envoyés par la Gestapo de Dijon.

Two interned Roma (Gypsy) boys are forced to play violins for departing and arriving detainees at a camp (possibly Beaune-la-Rolande transit camp or Pithiviers internment camp) in German-occupied France. German soldiers and a French policeman stand behind and watch. The genocide of Roma people in Europe during the war cost the lives approximately 220,000 to 1,500,000, most of whom died in concentration camps,

Tziganes contraints par les Allemands à jouer pour le départ d’un convoi

Après la rafle du Vel’ d’Hiv’, l’internement des familles
Les 16 et 17 juillet 1942, 8 160 personnes, (1 129 hommes, 2 916 femmes, 4 115 enfants, ceux-ci étant presque tous français) sont arrêtées par la police française, à la demande des SS, et entassées pendant plusieurs jours au Vel’ d’Hiv’ à Paris dans des conditions inhumaines. Environ 7 600 sont transférées dans les camps du Loiret, où rien n’a été prévu pour les accueillir. Des épidémies se déclarent. Des enfants meurent.  Les autorités françaises ont proposé qu’on déporte également les enfants, que les nazis pourtant ne réclamaient pas encore. Dans l’attente de la réponse d’Eichmann à Berlin, les Allemands décident de déporter les adultes sans les enfants.  L’intendance de la police à la Préfecture d’Orléans constitue alors quatre convois à destination d’Auschwitz-Birkenau, essentiellement des pères avec leurs enfants adolescents et des mères avec les adolescentes.
Le 31 juillet 1942, le convoi n°13 part de la gare de Pithiviers avec 690 hommes, 359 femmes ; parmi eux 147 enfants.
Le 3 août 1942, le convoi n°14 part de la gare de Pithiviers avec 52 hommes, 982 femmes ; parmi eux 108 enfants.
Le 5 août 1942, le convoi n°15 part de la gare de Beaune la Rolande avec 425 hommes, 588 femmes ; parmi eux 222 enfants.
Le 7 août 1942, le convoi n°16 part de la gare de Pithiviers avec 198 hommes, 871 femmes ; parmi eux 300 enfants.
A chaque départ, les gendarmes utilisent la force pour séparer les mères et les enfants en bas-âge. La violence est extrême, les scènes d’une grande cruauté.

A list of Jews on the transports from Beaune-la-Rolande and Pithiviers to the concentration and death camp Auschwitz. David Pastel's name appears on the list. Read his story.
Liste de Juifs correspondant à un convoi à partir de Beaune la Rolande et Pithiviers, à destination d’Auschwitz
 

La déportation des enfants
Les 3 000 enfants les plus jeunes restent seuls dans les camps, dans une affreuse détresse matérielle et affective. Quelques rares assistantes sociales démunies essaient de soulager leur souffrance. L’autorisation de Berlin arrive le 13 août, mais elle interdit les convois constitués exclusivement d’enfants. Aussi sont-ils transférés au camp de Drancy pour y être mélangés à des adultes juifs qui viennent d’être arrêtés en zone non occupée par la police de Vichy et livrés à la Gestapo à Drancy.  Ces enfants sont, pour leur grande majorité, déportés à Auschwitz-Birkenau entre les 17 et 28 août 1942, par les convois n°20 (579 enfants), convoi n°21 (435 enfants), convoi n°22 (537 enfants), n°23 (565 enfants), convoi n°24 (401 enfants), convoi n°25 (281 enfants).
Aucun de ces enfants n’est revenu.

Jeanette Rotbaum deported Pithiviers camp then murdered in the gas chamber in Auschwitz on Aug. 21, 1942.

Jeanette Rotbaum, internée à Pithiviers, a été assassinée dans les chambres à gaz d’Auschwitz le 21 avril 1942

Le dernier convoi
Le 21 septembre 1942, un convoi part de la gare de Pithiviers vers Auschwitz-Birkenau, rempli de Juifs français ayant enfreint la règlementation anti-juive (port obligatoire de l’étoile jaune ; couvre-feu ; interdiction de paraître dans les lieux publics…) ; ils sont ainsi déportés discrètement du Loiret.168 enfants figurent dans ce convoi.
A document dated 7 July 1941, which testifies to Solomon Friedheim’s “presence” in the Pithiviers internment camp, signed by the camp commander.

Document signé du commandant français du « camp d’hébergés » certifiant de la présence de Salomon Friedheim, le 7 juillet 1941.

La fermeture des camps
A partir de septembre 1942 et jusqu’en août 1944, 3 000 internés politiques sont enfermés dans le camp de Pithiviers. D’octobre 1942 à juillet 1943, 1 400 Juifs sont internés dans le camp de Beaune la Rolande, d’où les transferts vers Drancy se poursuivent et les déportations. A sa fermeture, les derniers occupants (464 Juifs) sont transférés à Drancy.

Paris, 14 May 1941. The deportation of 5,000 Jews holding foreign citizenship to the camps of Pithiviers and Beaune-la-Rolande, from where m...

Le 14 mais 1941, les premiers « hébergés » aux camps de transit du loiret furent les Juifs d’origine étrangère que le régime de vichy livra en premier aux bourreaux nazis. parmi les victimes, Irène Nemerovsky dont on ne dira jamais assez qu’elle est l’une des plus grands écrivains du vingtième siècle.

Précision supplémentaire qui ne figure pas sur la stèle : les Tziganes furent aussi internés dans l’un des trois camps de transit construits dans le Loiret. Ici, photo d’enfants tziganes à Pithiviers, le 3 juillet 1943 :

Tzignanes incarcérés au camp de Pithiviers Photo du 1er Juillet 1943.

Et pour ceux qui veulent aller plus loin, voici un documentaire intéressant : il s’agit d’un film de Samuel Muller qui en 2010 accompagna son père sur les traces de la Shoah et de la famille disparue.

 

Une réflexion sur “Le camp d’hébergement de Pithiviers : une tragédie française

  1. 1011 7 mai 2018 / 11 h 00 min

    Merci pour cet article.
    N’oublions pas les camps français !

    Plasticienne engagée, j’ai réalisé une série de dessins intitulée « Enfant de parents» sur la présence des camps en France pendant la seconde guerre mondiale, dont Pithiviers. C’est un sujet totalement méconnu, voire occulté par les français en général.

    Une partie de cette série fut exposée en 2017 et j’espérerais cette exposition dans un lieu de mémoire.

    A découvrir : https://1011-art.blogspot.fr/p/enfant-de-parents.html
    Et aussi : https://1011-art.blogspot.fr/p/lettre.html

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