Un Petit Tour en France

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Voici un siècle, le 28 février 1916, Henry James nous quittait sans attendre le lendemain qui était un 29 février destiné à pimenter une année bissextile ; il songeait encore moins à prolonger son existence jusqu’aux ides de mars qui ont la fâcheuse habitude de tomber le 15 mars en même temps que l’assassinat de César que plus personne ne commémore, comme quoi cette tradition de célébrer les morts d’une décennie sur l’autre finit par lasser, bientôt on prend le rythme du cinquantenaire, du centenaire puis du bicentenaire, ce qui réduit fortement les possibilités de vanter les mérites lointains du disparu, sauf pour les peintres et les sculpteurs qui ont droit, de temps en temps, à des expositions rétrospectives pompeuses et litanesques.

Si les habitudes et l’enthousiasme se perdent au fil du temps pour les commémorations, il n’en va pas de même pour les châteaux qui ne craignent que l’outrage des ans. On a beau dire, un château dans le paysage, c’est autrement plus plaisant qu’une barre de logements sociaux ou que les parkings des centres commerciaux, les constructeurs ne disposaient pas d’autant de moyens que de nos jours, ils ne pouvaient pas compter sur des architectes aussi diplômés et qualifiés que ceux qui sévissent aujourd’hui et qui sont encensés pour la végétalisation des terrasses, là où autrefois on retrouvait des végétaux dans les jardins plutôt que sur les toits. Quel rapport avec Henry James, me direz-vous ? Patience, on y vient après le coup de pied de l’âne qui n’est pas celui de Stevenson.

Château de Chambord, illustration du livre A Little Tour in France

Encore un moment d’égarement à propos des commémorations, et nous viendrons à ce qui fait le sujet de cette chronique. Rares sont donc nos ancêtres dont on se souvient mille cinq cents ans plus tard au point de les fêter avec pompes et circonstances pour reprendre le titre d’une marche : Clovis entre dans cette catégorie. Il n’est pas certain qu’on, en compte beaucoup d’autres. Pour le bimillénaire du Christ qui pourrait y prétendre, on devine déjà les tensions dans le comité d’organisation : la première rencontre entre le pape et le patriarche orthodoxe russe près de mille ans après le Grand schisme d’Orient de 1054, laisse espérer des avancées mais le temps presse pour trouver une année de concélabration aussi catholique qu’orthodoxe, sans compter ceux qui protesteront immanquablement.

Château de Chenonceaux vu des bords du Cher, illustration du livre A Little Tour in France

Donc, Henry James nous a quitté voilà un siècle. Les Français qui ne savent plus à qui consacrer leur temps en matière littéraire tant l’offre abonde, connaissent peu l’oeuvre d’Henry James, un écrivain trop anglo-saxon pour nous émouvoir et nous convaincre. Il a pourtant cherché à passer pour un écrivain européen, mais il n’y a pas réussi, trop marqué par les défauts de ses qualités.

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Château d’Amboise, illustration du livre A Little Tour in France

D’abord, Henry James a beaucoup écrit au point de susciter l’ennui rien qu’à l’idée de se procurer l’un de ses livres pour se faire une idée  de son talent. Ses oeuvres complètes représentent quelque chose comme vingt-sept volumes. On imagine volontiers qu’il s’ennuyait beaucoup pour tant écrire. Pas du tout! Il a simplement décidé de consacrer sa vie entière à l’écriture, ne perdant pas son temps à se marier pour cette raison, ce qui est bien une idée loufoque d’Anglais, même quand on acquiert la nationalité sur le tard. Qu’on ne se marie pas, soit! Il n’ y a pas que des désavantages à cette perspective, mais ne pas se marier pour épouser la littérature, c’est renoncer au commérage utile pour le bavardage inutile.

Château d’Azay-le-Rideau, illustration du livre A Little Tour in France

Nons seulement Henry James s’est vanté de ne pas se marier pour se consacrer à l’écriture, mais en plus, comble de malheur pour les amateurs de littérature, il est né avec une cuillère en argent dans la bouche et n’a jamais eu besoin de travailler, what’s a pity! Sa famille qui avait émigré d’Irlande fit fortune à New York à la fin du 18è siècle, de quoi permettre à ce rejeton de riche famille de passer toute sa vie dans l’opulence, avec un bonheur non dissimulé d’héritier glandeur et voyageur.

Les tours de Saint-Martin à Tours, illustration du livre A Little Tour in France

Ce rentier transformé en écrivain poussif se révèle assez exaspérant quand il nous décrit la vie de patachon dans The High society. Cest d’autant plus lassant qu’il bombarde le lecteur de volumes considérables où l’ennui prospère de concert avec la lassitude pour monter en gamme exagérée, comme dans les Bostoniennes ou les Ambassadeurs qui sont des ouvrages rébarbatifs à souhait d’en terminer le plus vite, au point de vouloir se débarrasser de ces bouquins par les fenêtres d’un train à vapeur où il est pourtant fortement déconseillé de do not lean out of the window. Rien à voir avec Balzac, Flaubert ou même Zola, comme quoi il se peut que l’homme descende du singe mais rien ne garantit qu’il puisse remonter dans l’arbre.


Maison de Balzac à Tours, illustration du livre A Little Tour in France

Car tout le problème d’Henry James est là. Il s’ennuie ; et nous aussi quand on le lit. Il cherche à décrire les subtiles subtilités entre la société américaine, frustre et morale, et la société anglaise, arrogante et immorale, voulant à travers ses livres construire une sorte de pont intellectuel entre les deux côtés de l’Atlantique. Dans la mesure où l’on empruntait jadis un paquebot pour se rendre d’un continent l’autre, et désormais l’avion, cette ambition de construire ce pont ne pouvait avoir qu’une portée limitée au regard de l’immensité de la tâche. On cherche encore le premier pilier.

Hôtel de ville de Loches, illustration du livre A Little Tour in France

Il se peut que d’un point de vue britannique ou américain, les oeuvres d’Henry James fassent autorité, tant en matière de style que de description des caractères. Mais du point de vue  de l’Européen du continent, l’univers anglo-saxon nous est assez étranger en dehors du rugby : le cricket, le baseball ou le football américain ne nous passionnent pas, et Henry James non plus. En plus, il écrit en langue anglaise, ce qui n’arrange pas les choses côté syntaxe, idiotismes et contrepèteries involontaires, malgré toute la bonne volonté des traducteurs qui ont attendu près d’un demi-siècle pour vulgariser l’auteur de ce côté de la Manche!

Eglise de Loches où repose la belle des belles, Agnès Sorel, illustration d’A Little Tour in France

Henry James était donc un américain de souche récente qui se prenait pour un Anglais et aurait aimé être un Européen du continent, avec cette attirance pour la France que tout bon Anglo-saxon éprouve dès qu’ils ont un instant de lucidité sur le caractère morbide et dérisoire de leur société. Au moins était-il sincère dans ses sentiments. Révolté au début de la Première guerre mondiale par la politique neutraliste du gouvernement américain dans le conflit oppossant les démocraties européennes à la triple alliance des funestes empires allemands, austro-hongrois et ottomans, il demanda la nationalité anglaise et l’obtient peu de temps avant de mourir, ce qui fut sans doute d’un faible réconfort, à moins que le passage au paradis ne soit facilité par l’obtention d’un Rule Britannia, ce que nul ne sait à franchement parler.

Château de Langeais, illustration du livre A Little Tour in France

Dans tout ce fatras de livres qu’il a légués à la postérité, Henry James nous laisse tout de même un roman de qualité qui justifie quelque peu ces efforts éperdus d’écriture au point d’y consacrer tout son temps. Ce livre s’intitule La Coupe d’or, une histoire de mariage et d’adultère mettant en scène quatre personnages, le père et son épouse ainsi que la fille et son époux, l’épouse et l’époux ayant été par le passé amants, situation qui arrive tous les jours ou presque comme vous ne l’ignorez pas, James ne pouvant que s’en remettre à la carte burlesque pour nous faire croire qu’une telle histoire relève du réalisme en dehors d’être pittoresque. Comme toujours dans la bonne société et plus particulièrement chez Henry James, tout se termine moralement bien, ce qui se révèle quelque peu atroce d’un point de vue littéraire quand on prétend incarner le réalisme en important ce mouvement de la littérature française du XIXè siècle où l’on ne fait pourtant guère dans les bons sentiments.

Château d’Angers, illustration du livre A Little Tour in France

Reste qu’Henry James a eu la bonne idée de nous laisser un livre intéressant qui n’est ni un roman ni une nouvelle, mais une sorte de guide de voyage avant la lettre, un guide Michelin typically British, pour les Anglo-Saxons venant découvrir la France. Ce livre intitulé A Little Tour in France, n’est pas sans charme et intérêt. L’université d’Adélaïde en Australie a eu la bonne idée de mettre en ligne dans une version agréable à lire ce texte qui appartient au domaine public, avec les illustrations de Joseph Pennell qui sont ici reproduites et qui donne un cachet d’authenticité, fort éloigné de nos photos et vidéos actuelles, même lorsque ces dernières sont embarquées par drones.

Maison du Tanneur à Angers, illustration du livre A Little Tour in France

Bien plus que le Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, qui date de 1878, le récit de la traversée de la France par Henry James a véritablement lancé le tourisme international au début du vingtième siècle, au point que son livre va constituer pendant un demi-siècle la référence anglo-saxonne en matière de voyage patrimonial dans la douce France, ce guide ne cessant d’être édité et réédité.

Entrée du port de La Rochelle, illustration du livre A Little Tour in France

Il est vrai qu’Henry James a particulièrement bien choisi son parcours. Il descend la vallée de la Loire jusqu’à Nantes, consacrant de magnifiques pages à la Touraine au point que sa sélection des châteaux de la Loire va devenir la liste incontournable des monuments à visiter pour les étrangers. De Nantes, il poursuit jusqu’à Bordeaux pour y retrouver les traces de la domination anglaise en Aquitaine et satisfaire leur goût immodéré pour le vin de Bordeaux, poursuivant le long de la Garonne pour traverser Toulouse, se rendre à Montpellier, Nîmes, redécouvrir le pont du Gard, puis aller à Avignon, son pont et son palais des papes, d’où remonter le Rhône et la Saone pour terminer par la Bourgogne.

Maison de Jacques Coeur à Bourges, illustration du livre A Little Tour in France

Ce Petit tour de France est d’autant plus intéressant à lire aujourd’hui  que la description des principaux monuments français laisse alors pantois sur leur état général. Il est vrai que la grande loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques n’a pas encore été adoptée, qui permettra de sauvegarder sites et monuments, et ainsi donner un nouveau souffle à la politique engagée soixante ans plus tôt par un autre écrivain, français celui-ci, Prosper Mérimée : la France lui doit d’être restée française, ce qui permet aujourd’hui aux voyageurs de succomber à la beauté de toutes ces pierres restaurées dans le moindre village, de tous ces paysages et tous ces jardins.

Parvis de la cathédrale de Bourges, illustration du livre A Little Tour in France

Henry James est en définitive le prototype d’une certaine aristocratie américaine qui ne rattache le droit d’exister qu’aux mérites de l’argent gagné, et non comme en Europe, aux particules millénaristes ce qui ne présente pas plus d’intérêt. Son écriture est empesée, empâtée, emberlificotée, elle ne nous émeut guère, travaillée par un réalisme apparaissant quelque peu désuet un siècle plus tard. Les histoires qu’il nous raconte ne nous intéressent pas, c’est l’un de ces écrivains  qui nous ennuie profondément, à l’image de la société à laquelle il appartient, et qui ne peut émouvoir que quelques jeunes filles en socquettes blanches jouant au croquet sur une pelouse anglaise par temps de pluie à l’heure où les nuages menacent, juste avant de déguerpir pour prendre le thé sans sucre.

Eventuellement, à l’occasion d’un weekend en Touraine et sur les bords de Loire, on peut s’encombrer de son opuscule A Little Tour in France, sachant qu’il n’est pas question du Tour de France vélocipède, histoire de nous rappeler que The High Sociéty à laquelle appartenait Henry James a disparu, corps et biens, en août 1914 : cette société loin d’être douce et prévenante, était brutale et cruelle au point de jeter dans la guerre des millions de jeunes innocents, paysans ou ouvriers pour la plupart, dont trois millions sont morts, autant revenus blessés si ce n’est plus, et bien plus encore abasourdis, fracassés physiquement et moralement par les tirs d’obus, les tranchées et la boue. Car, au fond, ce qui marque le plus dans l’oeuvre d’Henry James, écrite en intégralité avant la guerre de 1914, c’est son aveuglement.

Vue sur Tours, le château, la cathédrale et les tours de saint-Martin, illustration du livre A Little Tour in France


Voici le début du premier chapitre du Voyage en France d’Henry James, dans lequel il rend hommage à la Touraine et Tours :

A Little Tour in France

Chapitre I 

Tours

 I AM ashamed to begin with saying that Touraine is the garden of France; that remark has long ago lost its bloom. The town of Tours, however, has something sweet and bright, which suggests that it is surrounded by a land of fruits. It is a very agreeable little city; few towns of its size are more ripe, more complete, or, I should suppose, in better humour with themselves and less disposed to envy the responsibilities of bigger places. It is truly the capital of its smiling province; a region of easy abundance, of good living, of genial, comfortable, optimistic, rather indolent opinions. Balzac says in one of his tales that the real Tourangeau will not make an effort, or displace himself even, to go in search of a pleasure; and it is not difficult to understand the sources of this amiable cynicism. He must have a vague conviction that he can only lose by almost any change. Fortune has been kind to him: he lives in a temperate, reasonable, sociable climate, on the banks of a river which, it is true, sometimes floods the country around it, but of which the ravages appear to be so easily repaired that its aggressions may perhaps be regarded (in a region where so many good things are certain) merely as an occasion for healthy suspense. He is surrounded by fine old traditions, religious, social, architectural, culinary; and he may have the satisfaction of feeling that he is French to the core. No part of his admirable country is more characteristically national. Normandy is Normandy, Burgundy is Burgundy, Provence is Provence; but Touraine is essentially France. It is the land of Rabelais, of Descartes, of Balzac, of good books and good company, as well as good dinners and good houses. George Sand has somewhere a charming passage about the mildness, the convenient quality, of the physical conditions of central France—“son climat souple et chaud, ses pluies abondantes et courtes.”


Pour aller plus loin :

Château d’Amboise, illustration du livre A Little Tour in France