Avec les Egyptiens au château du Verger

Au commencement de l’album Les Bijoux de la Castafiore, on se souvient que le capitaine Haddock et Tintin croisent des bohémiens que la municipalité a installés au milieu des immondices du dépotoir communal. Outrés, ils proposent à ces bohémiens d’aller camper sur une prairie qui jouxte le château de Moulinsart, au milieu de laquelle coule un ruisseau aux eaux claires. Ce qui semble de la compassion n’est en fait que la réminescence d’une tradition d’accueil des Egyptiens par les féodaux qui louaient leurs services pour constituer de redoutables milices privatives. Ces mercenaires qui n’obéissaient qu’à leur donneur d’ordre, étaient particulièrement craints de la population, jusqu’au roi de France qui voyait d’un mauvais oeil des armées privées se constituer, échappant à son contrôle. Ces bandes armées sillonnant les provinces seront fort actives pendant les guerres de religion. [ci-dessus : Les Bijoux de la Castafiore, page 47, par Hergé]

Château du Verger en Anjou, à Seiches-sur-le-Loir, Maine-et-Loire, Pays de la Loire, XVe-XVIe s. ; construit par Pierre de Rohan, Maréchal de Gié ; architecte : Colin Biart ; détruit au XVIIIe s. ; gravure de Matthäus Merian (1593-1650) (image internet)

Château du Verger, gravure de Matthaus Merian (1593-1650)

On trouve trace de l’une des ces compagnies armées d’Egyptiens au château du Verger situé à Seiches-sur-loir. De ce qui fut l’un des plus célèbres châteaux de France, il ne reste plus que deux ailes, des ruines, une forêt et un souvenir historique recueilli dans le traité du Verger du 19 août 1488, par lequel le duc de Bretagne consent au roi de France qu’il ne pourra marier ses filles sans son approbation préalable, traité qui conduira la duchesse Anne de Bretagne à devenir successivement l’épouse de Charles VIII puis de Louis XII, résitant à l’annexion de la Bretagne par le pouvoir royal, qui n’interviendra qu’après sa mort par le traité d’annexion de 1532.

Pierre de Rohan, seigneur de Gyé, 1451-1513, oeuvre de Raymond Quinsac Monvoisin, 1790-1870

Pour en revenir au château du Verger, il fut édifié par Pierre de Rohan-Gié, maréchal de France. Entièrement dévoué au roi Louis XI, il mène d’innombrables campagnes militaires pour son compte et devient l’un des quatre conseillers désignés pour exécuter le testament du Roi. A l’avènement de Charles VIII en 1484, il devient son conseiller, participe aux campagnes militaires en Italie pour conquérir le royaume de Naples et combat en 1499 à nouveau en Italie, pour le compte cette fois de Louis XII qui a succédé à Charles VIII.  Il tombe en disgrâce en 1504-1506 après une cabale menée par Anne de Bretagne, épouse du roi louis XII, et se retire en son château du Verger qu’il n’a cessé d’embellir, pour y mourir en 1513.

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Ecu de Pierre de Rohan-Gué, maréchal de France

Il est difficile aujourd’hui d’évoquer la beauté de ce château qui était alors considéré comme l’un des plus beaux du royaume et où les rois de France aimaient venir, s’y reposer, se divertir et chasser. Les deux illustrations qui suivent donnent cependant une indication de la taille exceptionnelle du château, et de son jardin qui s’étendait jusqu’aux bords de la rivière du Loir, implanté au milieu d’une forêt  dont il demeure aujourd’hui deux cent soixante hectares remarquables.

Seiches sur le Loir - Delcampe.fr

Les deux ailes restantes de la première cour intérieure du château (carte postale Delcampe.net)

Image illustrative de l'article Château du Verger de Seiches-sur-le-Loir

Vue d’ensemble du château du Verger avec ses deux cours

Le château du Verger n’est qu’une ferme fortifiée entourée de douves lorsque Pierre de Rohan l’achète en 1482 ; le traité qui permit de rattacher la Bretagne à la France en 1488, fut préparé dans cette ferme fortifiée, Pierre de Rohan ne commençant la construction du château qu’en 1494 pour l’achever en 1499, et l’embellir par la suite. Ce qui fut vite édifié fut de même rapidement détruit, et aussi par un Rohan. Au prestige des galons militaires, succéda dans la famille la pourpre cardinale, et aux vertus du courage sur les champs de bataille, succédèrent l’avidité, la cupidité et la sournoisierie au milieu des ballets et poisons de Cour. La prestigueuse famille de Rohan ne donna pas que des militaires à la France ou des intrigantes comme la duchesse de Chevreuse, elle se spécialisa dans l’affinement de cardinaux raffinés, cinq au total, dont le dernier est le plus tristement célèbre pour son appêtit d’argent, au point d’imaginer des stratagèmes qui firent long feu et débouchèrent sur des scandales comme celui dit de l’affaire du collier de la reine, dont il fut l’un des principaux protagonistes en cherchant auprès de Marie-Antoinette à faire oublier le passé des relations éxécrables qu’il entretenait avec elle de longue date.

Image illustrative de l'article Louis-René de Rohan

Louis-René de Rohan-Guémené, portrait ci-dessus, est né en 1734.  Il appartient à une période de l’histoire de l’Eglise où il était possible pour les princes comme Louis-René, d’être chanoine à neuf ans, prieur à onze ans, prêtre à 22 ans et évêque coadjuteur  de Strasbourg à 25 ans, recevant les abbayes et la Chaise Dieu et Montmajour en commende, miracle sonnant et trébuchant de la foi. L’année suivante, le voici nommé par le pape évêque titulaire de Canope, du nom de la cité de Basse-Egypte proche d’Aboukir, dont des temples engloutis sous les eaux ont été retrouvés ces dernières décénnies. Sa carrière épiscopale est à son apogée lorsqu’en 1785, il est arrêté en traversant la galerie des Glaces à Versailles après avoir vainement tenté d’expliquer comment il s’était retrouvé complice  d’une escroquerie pour l’acquisition d’un collier de diamants que la reine Marie-Antoinette ignorait qu’il avait été commandé en son nom pour un montant de 1,6 million de livres, le prix de trois châteaux entourés de cinq cents hecatres de terre.

Marie-Antoinette, victime de l’escoquererie, se retrouva vite confronté à une opinion détestant l’Autrichienne et qui était convaincue qu’elle avait recherché à s’enrichir. On ne compte plus le nombre de livres et adaptations de ce fait divers au milieu duquel on retrouve le cardinal de Rohan qui sera acquitté après avoir été embastillé neuf mois.

Si le palais Rohan de Strasbourg ne doit rien au prince-évêque Louis-René de Rohan mais à ses prédécesseurs tout aussi prince-évêque de la même famille, c’est à Louis-René cependant que la ville de Saverne en Alsace doit son exceptionnel palais dont il entreprit la construction après que le château médiéval fut détruit par un incendie en 1779. Pour financer son train de vie luxueux et la construction du palais de Saverne, Louis-René-Edouard, prince-évêque se tourna vers le château du Verger dont il entreprit le démantèlement entre 1173 et 1783.

Château de Saverne édifié par Louis-René de Rohan à la fin du XVIIIè siècle

Car ce qu’un « moine-soldat » avait construit un prince-évêque pouvait le détruire. Tout autant que l’extravagante affaire du collier de la reine, la destruction du château met en évidence le caractère cupide du cardinal de Rohan et d’une famille prêts à se partager l’héritage familial vieux de trois siècles plutôt que de voir le château tombé en des mains roturières. L’histoire vaut d’être contée. Le propriétaire du château du Verger décide de vendre ses biens. Il trouve acquéreur en la famille des Leroy qui, comme l’indique leur nom, n’appartient pas à la noblesse. L’acquéreur veut ériger son tombeau au milieu des tombes de la famille des Rohan. Apprenant cette nouvelle déshonnorante, la famille Rohan décide alors de faire jouer une disposition civile qui permet à une famille se considérant comme lésée par la vente, de racheter le bien au titre du droit de « lignage ». A peine vendu, le château du Verger revient dans le patrimoine des Rohan. Ne sachant qu’en faire, confrontée aux lourdes charges d’entretien, la famille décide alors de démanteler le château. Ils en retireront le prix de cent cinquante mille pierres de tuffeau, des tonnes de parquets, planchers et charpentes de bois prélevé trois siècles plus tôt dans les forêts avoisinantes, ne laissant debout que deux ailes.

Le Château du Verger

Photo prise @ Barace le 12 juin 2008 (© Guillaume72 / Flickr)

Les Rohan ne font là qu’anticiper d’une dizaine d’années une pratique qui deviendra courante sous la Révolution française et l’Empire : vendre à l’encan les biens nationaux, châteaux, abbayes et prieurés, jusqu’à des cathédrales,  abandonnés à des profiteurs organisés pour détourner à leur profit les biens saisis par les révolutionnaires. Le patrimoine français a payé un lourd tribut à cette pratique de faire table rase du passé, comme s’il était possible de faire oublier le passé alors même que celui-ci parfois enfoui sous des milliers d’années de sable accumulé, resurgit pour nous rappeler que nous avions des prédécesseurs s’évertuant à édifier une histoire faite de rêves et de souvenirs nés de l’audace architecturale. [L’auteur virtuel a consacré plusieurs chroniques, se rapportant aux châteaux livrés aux vandales, aux abbayes soumises au martyr ou encore aux cathédrales livrées à la destruction.]

Blottie dans une boucle du Loir, la forêt de Seiches-sur-Loir à proximité du château du Verger , se caractérise par une rare tranquillité.

Et nos Egyptiens, que viennent-ils faire dans cette histoire ? Justement, après les avoir croisés avec Esmeralda à Paris, nous les retrouvons parcourant les provinces de France, ducs d’Egypte en tête d’escouades à la solde de la noblesse. Ils installent leurs campements sur les terres des nobles, ne vivent pas simplement à proximité mais appartiennent à leur entourage. On en retrouve de nombreuses traces dans les actes paroissiaux tenus par l’église, actes qui content leur vie comme en témoigne remarquablement le site généalogique Feuilles d’ardoises, ce dernier leur consacrant une page pleine d’enseignements. Il n’était pas rare alors que les châtelains parrainent des enfants d’Egyptiens vivant sur leurs terres, comme à Seiches, au château du Verger.

Jeune bohémienne au tambourin versant du vin, par Guillaume Bodinier, 1795-1872, musée des Beaux-Arts d’Angers

Entre 1536 et 1561, on ne compte pas moins de seize actes paroissiaux  en Anjou, où la présence des Egyptiens est évoquée, baptêmes, mariages ou sépultaures, jusaqu’à la mention de l’arrivée d’une compagnie d’Egyptiens. Ainsi,  « le premier jour de mars 1592 a esté baptisé ung fils qui est aux égyptiens en l’église du Verger et a esté nommé Hercule par hault et puissant seigneur messire Hercules de ROHAN, duc de Monbason et pair de France, l’autre parain Alexandre de ROHAN, marraine haulte et puissante dame Madame de L’ISLE niesse dudit seigneur de Monbason. » [Voir sur Feuilles d’ardoise, Un Bohémien au château, article qui illustre fort bien cette présence (régulière d’Egyptiens dans l’Ouest de la France au XVIè siècle.]

Acte paroissial du baptème d’Hercules, Egyptien, à Seiches-sur-Loir en 1592

N’imaginez pas que la vie des Egyptiens fut de tout repos, se prélassant au milieu des prairies, protégés par les nobles qui employaient leur force et talents guerriers, bientôt sédentaires après des siècles de nomadisme ! Le pouvoir royal allait veiller à déchaîner la violence sur eux. Redoutant ces bandes organisées qui voyagaient de provinces en province, redoutant leur emploi par des nobles touopurs prêts à contester le Roi, bientôt il fut interdit à la noblesse d’accueillir des Egyptiens dans leurs domaines et aux Egyptiens ordre fut donné aux hommes de quitter la France dans un délai d’un mois sous peine d’être emprisonnés et envoyés aux galères. La chasse aux Egyptiens commença qui allait durer deux siècles, d’innombrables Egyptiens, plusieurs dizaines de milliers, se retrouvant au fil du temps galériens, sans aucun espoir de rémission. Quant aux femmes égyptiennes, elles étaient aussi pourchassées, traquées sans répit, expulsées des villes, fouettées, marquées au fer, et même rasées, un pratique qui reviendra à la Libération lorsque des foules déchaînées s’en prendront aux femmes collaboratrices pour exorciser le passé immédiat.

Les Galériens, illustration d’un livre d’histoire de l’entre-deux-guerres

[voir ci-après  l’ordonnance royale du 11 juillet 1682 contre les bohémiens leurs femmes et autres qui leur donnent retraite, prise par Louis XIV: enjoignons à nos baillis, sénéchaux, leurs lieutenants, comme aussi aux prévôts des maréchaux, vice-baillis et vice-sénéchaux, d’arrêter et faire arrêter tous ceux qui s’appellent Bohémiens ou Egyptiens, leurs femmes, enfants et autres de leur suite, de faire attacher les hommes à la chaîne des forçats, pour être conduits dans nos galères, et y servir à perpétuité; et à l’égard de leurs femmes et filles, ordonnons à nos dits juges de les faire raser la première fois qu’elles auront été trouvées menant la vie de Bohémienne, et de faire conduire dans les hôpitaux les plus prochains des lieux, les enfants qui ne seront pas en état de servir dans nos galères, pour y être nourris et élevés comme les autres enfants qui y sont enfermés; et en cas que lesdites femmes continuent de vaguer et de vivre en Bohémienne, de les faire fustiger et bannir hors du royaume; le tout sans autre forme ni figure de procès]

Les Arcenaux des Galères de Marseille : la Capitainerie des galères, aujourd’hui un hôtel, donne sur l’actuelle place Estienne d’Orves, autrefois, canal d’embarquement des galériens.

Que nous soyons hommes ou pierre taillée, nous sommes tous appelés à disparaître à l’échelle d’un temps plus ou moins immédiat, lointain. Pour nous qui nous efforçons d’atteindre cent ans sans assurance d’y parvenir, quarante siècles peut paraître considérable ; mais c’est folie que de croire que tout ce que nous entreprenons est appelé à durer, poussière nous sommes, poussière nous demeurons, même  lorsque nous édifions des châteaux d’une beauté éternelle. Il n’empêche qu’il n’appartient pas seulement aux pyramides  de nous rappeler le souvenir des Egyptiens.

Les Egyptiens participèrent, rétribués par des seigneurs appartenant aux différents camps, aux horreurs des guerres de religion

De simples archives peuvent faire resurgir du passé l’ombre d’un peuple du même nom errant et pourchassé, qui appartient bien plus à notre histoire que les seules traces  retrouvées dans des actes paroissiaux ; et alors que le château du Verger appelé à durer, est tombé de son piedestal d’arrogance seigneuriale, Esmeralda l’Egyptienne, continue de danser dans nos mémoires sans avoir un instant autrement existé qu’en imagination pour nous signifier que le duc d’Egypte n’était pas une invention mais un chef à la tête de redoutables bandes de mercenaires au temps où l’on préparait le traité du Verger au château du même nom.