Cours d’économie industrielle avec les Tontons flingueurs

Autant que la scène de la péniche du film les Tontons flingueurs, qui constitue un cours appliqué d’économie, les dialogues de la célèbre scène dite de la cuisine méritent  aussi d’être considérés comme une excellente introduction à l’économie industrielle en ce que les leçons de Michel Audiard sont loin d’être ennuyeuses, parfaitement documentées et ancrées dans la réalité, une réalité qui constitue le seul horizon digne d’intérêt de l’économie.

Souvenons-nous du slogan électoral de Bill Clinton en 1992, inventé par son directeur de campagne : It’s the economy, Stupid !, traduit en français par l’expression, C’est l’économie, Idiot !. Quand on suit les contorsions d’experts destinées à expliquer pourquoi les résultats sont à mille lieux des prévisions, au lieu de couper le son, on ne peut que regretter de ne pouvoir leur balancer ce formidable slogan pour qu’ils cessent chaque mois de converser sur l’inversion de la courbe du chômage du déficit ou de la dette, discussions qui ne changent en rien la situation des personnes prises au piège de ce scandale quarantenaire en France !

Tout autant la science économique est par nature complexe lorsqu’il s’agit de traiter des données statistiques par milliers, millions ou milliards, tout autant l’économie est une chose simple qui peut se résumer en une image, celle du « panier de la ménagère ». Ce panier peut aussi être ceux d’une entreprise ou de l’Etat, peu importe les acteurs économiques, à la fin ce qui compte, c’est « ce qui rentre et ce qui sort », la situation de trésorerie déterminant les possibilités de consommer ou d’investir en puisant dans l’épargne (ou en s’endettant).

Le génie d’Audiard n’est pas simplement de faire des bons mots. C’est aussi de rendre accessible et compréhensible ce qui est invisible : le marché. Là où les économistes passent des années à écrire des traités d’économie ou de finance, en quelques mots concrets, Audiard nous décrit d’innombrables mécanismes économiques qui échappent à l’entendement du plus grand nombre.

Prenons l’exemple de la production de Jo le Trembleur décrite dans la scène de la cuisine par maître Folace interprété par Francis Blanche :

Maître Folace : Et … Et … Et … 50 kilos de patates, un sac de sciure de bois, il te sortait 25 litres de 3 étoiles à l'alambic ; un vrai magicien Jo. Et c'est pour ça que je me permets d'intimer l'ordre à certains salisseurs de mémoire qu'ils feraient mieux de fermer leur claque-merde !
Paul Volfoni : Vous avez beau dire, y a pas seulement que d'la pomme… y'a autre chose… ça serait pas des fois de la betterave ? Hein ?
Monsieur Fernand : Si, y en a aussi !

Dans ce court dialogue, Michel Audiard met en évidence l’un des ressorts fondamentaux de l’économie  : l’importance du secret dans la production et les affaires, avec les conséquences qui en découlent, par exemple, en matière de protection des brevets d’invention ou marques. En matière de production, il n’y a pas de différence autre que de goût entre « la limonade » de Jo le Trembleur et celle des producteurs de Coca Cola. C’est affaire de « magicien » dans les deux cas, et de secret bien gardé. Pour Jo le Trembleur, tout est dans la betterave, pour Coca, dans une formule plus que centenaire, inventée par un « medecine man ».

Autre enseignement tiré des dialogues d’Audiard : les effets bénéfiques ou désastreux issus de la maîtrise ou de l’absence de maîtrise des processus industriels. Dans le premier cas, l’adaptation de la production sous l’occupation permet à Jo le Trembleur d’atteindre des objectifs au-delà de toute espérance, au point de décimer toute une division de panzers avec sa « limonade » :

Maître Folace : D'accord, d'accord, je dis pas qu'à la fin de sa vie Jo Le Trembleur il avait pas un peu baissé. Mais n'empêche que pendant les années terribles, sous l'occup', il butait à tout va. Il a quand même décimé toute une division de Panzers.
Raoul Volfoni : Ah ? Il était dans les chars ?
Maître Folace : Non, dans la limonade, sois à c'qu'on t'dit !
Raoul Volfoni : J'ai plus ma tête ! J'ai plus ma tête !

Mais la réussite industrielle s’accompagne de l’obligation de maîtriser les risques, sauf à engendrer des désastres industriels qui peuvent mettre en péril l’entreprise comme en témoignent encore les activités de Jo le Trembleur .

Maître Folace : Touche pas au grisby, salope !
Paul Volfoni : L'alcool à c't'âge-là !
Monsieur Fernand : Non mais c'est un scandale hein ?
Raoul Volfoni : Nous par contre, on est des adultes, on pourrait peut-être s'en faire un petit ? Hein?
Monsieur Fernand : Ça... le fait est... Maître Folace ?
Maître Folace : Seulement, le tout-venant a été piraté par les mômes. Qu'est ce qu'on fait ? on se risque sur le bizarre ?... Ça va rajeunir personne. (Il sort la bouteille)
Raoul Volfoni : Ben nous voilà sauvés.
Maître Folace : Sauvés... Faut voir !
Jean : Tiens, vous avez sorti le vitriol ?
Paul Volfoni : Pourquoi vous dites ça ?
Maître Folace : Eh !
Paul Volfoni : Il a pourtant un air honnête.
Monsieur Fernand : Sans être franchement malhonnête, au premier abord, comme ça, il… a l'air assez curieux.
Maître Folace : Il date du Mexicain, du temps des grandes heures, seulement on a dû arrêter la fabrication, y'a des clients qui devenaient aveugles. Alors, ça faisait des histoires !

Il n’y a pas que les producteurs d’alcool frelaté qui transforment un breuvage innocent en « vitriol » à l’air honnête qui sans être franchement malhonnête au premier abord, a l’air assez curieux au point d’obliger les producteurs à arrêter la fabrication car les clients devenaient aveugles. C’est le lot d’innombrables entreprises, au premier rang desquelles les sociétés pharmaceutiques dont il arrive que leurs médicaments fassent plus que des « histoires », mais encore des handicapés ou des morts en grand nombre.

D’une certaine façon les activités clandestines de production de « jus de pommes » se révèlent plus légales et morales que celles d’innombrables entreprises qui derrière leurs façades éthiques n’hésitent pas à se vautrer dans les turpitudes les plus retorses au point de monter des stratagèmes de triche à grande échelle qui les conduisent au désastre industriel. « Das Auto » Volkswagen est un exemple ahurissant en matière de contournement des règles environnementales. Mais le premier constructeur automobile n’est pas la seule société à avoir dérapé en empruntant une stratégie industrielle d’économies de bout de chandelle qui a eu pour conséquence de transformer des perspectives de millions d’euros de profit en dizaines de milliards de pertes colossales.

Lino Ventura & Bernard Blier aka Fernand Naudin & Raoul Volfoni - 181,1 Ko  Francis Blanche, Robert Dalban & Jean Lefebvre aka Maître Folace, Jean & Paul Volfoni - 186,9 KoRobert Dalban & Francis Blanche aka Jean & Maître Folace - 40,5 Ko Lino Ventura, Bernard Blier, Francis Blanche, Robert Dalban & Jean Lefebvre aka Fernand Naudin, Raoul Volfoni, Maître Folace, Jean & Paul Volfoni - 61,2 Ko

Conclusion d’une séance réussie de « brain-storming » après essai positif d’échantillons

On ne compte plus les entreprises ayant connu des accidents industriels aux conséquences catastrophiques. Samsung est le dernier en date avec les batteries de son dernier-né, le Galaxy 7. Le Perrier au goût de Benzène, le naufrage de super-pétroliers transportant le « brut » de Total, la corruption à l’échelle d’un continent par Elf la naufragée, sont autant d’événements qui ont « fait des histoires » pour reprendre le vocabulaire d’Audiard, et qui résultent de choix industriels plus ou moins maîtrisés, mais aussi parfois entièrement assumés par des dirigeants beaucoup moins scrupuleux que le Mexicain et ses acolytes qui ont l’excuse de la clandestinité assumée.

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Autre leçon donnée par Audiard dans ces brefs dialogues au-delà des secrets de fabrication et de la maîtrise des risques industriels, le rôle essentiel de la « marque de fabrique » pour une entreprise. Un produit, un service doit être reconnu entre mille, d’où cette concurrence effrénée pour imposer une marque, une image, un style, un logo, avec à la clef des budgets de promotion et publicité gigantesques pour les multinationales. Jusqu’à certains mots tels que grisbi peuvent devenir la signature d’une époque !

  

Cette identification d’un produit à une « marque de fabrique », Audiard va l’appliquer à ses propres activités de scénariste pour atteindre une renommée considérable en ayant un style reconnaissable entre tous. Audiard ne fait pas seulement rire avec ses dialogues. Il a ausi le don de créer des personnages virtuels ancrés dans un simple surnom. On ne voit pas Lulu la Nantaise, mais on l’imagine bien, de même que Jo le Trembleur, Lucien le Cheval ou Teddy de Montréal, le fondu qui travaillait qu’à la dynamite.

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On a même retrouvé Lulu la Nantaise à Nantes où un restaurant a été ouvert en son nom!

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les fabricants de parfum ne font rien d’autre lorsqu’ils détournent des mots, expression ou sonorités comme Opium, Allure ou Coco. On compte aujourd’hui pas moins de mille marques, phénoménal parcours  depuis les débuts de la Renaissance et la création de l’eau d’Hongrie qui serait, selon la légende, la première eau merveilleuse reçue des mains d’un ange par Elisabeth de Pologne pour sauvegarder sa beauté.

Entre le secret des affaires, les accidents industriels ou l’importance de la marque, Audiard nous enseigne que la route est étroite, le chemin long et la pente rude pour les industriels qu’ils soient grands ou petits. Certes, l’absence de scrupule dans les affaires peut conduire à leur perte les entrepreneurs. Mais quand les clients deviennent aveugles, c’est toute la société qui trinque !

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