Au Bonheur de lire Athalie de Jean Racine

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Au détour hasardeux d’un article consacré à la Religion, un auteur cite pompeusement Racine : La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ? Alors que la mer monte, que les éléments se déchaînent, que les foules s’enchaînent et que les haines humaines se réchauffent plus vite que l’atmosphère terrestre, lire Racine  procure un bonheur rare, celui de n’être pas toujours pris pour un imbécile invité malgré lui, par exemple, aux trousses écossaises de Dupont de Ligonnès, comme d’autres étaient en leur temps à la poursuite bien plus drôle de la Panthère rose.

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Bouffonnerie policière  bien française

Et comme la religion ne s’invite plus à table médiatique que pour débattre de tissus et de céramique, reprendre la lecture de Jean Racine est une invitation à retrouver la perfection de la langue française, à son sommet culminant perdu dans les nuages  sombres de notre mémoire effilochée. Il suffit de lire la première scène d’Athalie, l’une des plus belles tragédies de Racine, pour reconnaître comme lui Que les temps sont changés !

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Athalie chassée du temple, de Coypel

Lire Racine, ce n’est pas seulement retrouver la langue française dans sa perfection disparue, une poésie admirable et des vers magnifiques où résonne la tragédie antique, c’est surtout aimer l’humanité et les hommes dans leur bonté et leur indignité.

Enfin depuis deux jours, la superbe Athalie
Dans un sombre chagrin paraît ensevelie

Quand à la question posée par Racine, difficile d’imaginer, surtout lorsque les temps sont changés,  qu’une foi qui n’agirait point serait sincère, car une foi qui n’agit point serait, elle-aussi, ensevelie dans un sombre chagrin, tout comme la superbe Athalie, cette fille sanguinaire de Jézabel.

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Sarah Bernhardt dans Athalie

ATHALIE – Scène I

Joad, Abner

ABNER
Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel.
Je viens, selon l’usage antique et solennel,
Célébrer avec vous la fameuse journée
Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
Que les temps sont changés ! Sitôt que de ce jour
La trompette sacrée annonçait le retour,
Du temple, orné partout de festons magnifiques,
Le peuple saint en foule inondait les portiques ;
Et tous, devant l’autel avec ordre introduits,
De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits
Au Dieu de l’univers consacraient ces prémices.
Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.
L’audace d’une femme, arrêtant ce concours,
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
D’adorateurs zélés à peine un petit nombre
Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.
Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal,
Ou même, s’empressant aux autels de Baal,
Se fait initier à ses honteux mystères,
Et blasphème le nom qu’ont invoqué leurs pères.
Je tremble qu’Athalie, à ne vous rien cacher,
Vous-même de l’autel vous faisant arracher,
N’achève enfin sur vous ses vengeances funestes,
Et d’un respect forcé ne dépouille les restes.JOAD
D’où vous vient aujourd’hui ce noir pressentiment ?
ABNER
Pensez-vous être saint et juste impunément ?
Dès longtemps elle hait cette fermeté rare
Qui rehausse en Joad l’éclat de la tiare ;
Dès longtemps votre amour pour la religion
Est traité de révolte et de sédition.
Du mérite éclatant cette reine jalouse
Hait surtout Josabet votre fidèle épouse.
Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur,
De notre dernier roi Josabet est la sœur.
Mathan, d’ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilège,
Plus méchant qu’Athalie, à toute heure l’assiège,
Mathan, de nos autels infâme déserteur,
Et de toute vertu zélé persécuteur.
C’est peu que, le front ceint d’une mitre étrangère,
Ce lévite(3) à Baal prête son ministère :
Ce temple l’importune, et son impiété
Voudrait anéantir le Dieu qu’il a quitté.
Pour vous perdre il n’est point de ressorts qu’il n’invente :
Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante ;
Il affecte pour vous une fausse douceur,
Et par là de son fiel colorant la noirceur,
Tantôt à cette reine il vous peint redoutable,
Tantôt voyant pour l’or sa soif insatiable,
Il lui feint qu’en un lieu que vous seul connaissez,
Vous cachez des trésors par David amassés.
Enfin depuis deux jours, la superbe Athalie
Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.
Je l’observais hier, et je voyais ses yeux
Lancer sur le lieu saint des regards furieux ;
Comme si, dans le fond de ce vaste édifice,
Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.
Croyez-moi, plus j’y pense, et moins je puis douter
Que sur vous son courroux ne soit prêt d’éclater,
Et que de Jézabel la fille sanguinaire
Ne vienne attaquer Dieu jusqu’en son sanctuaire.JOAD
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte.
Cependant je rends grâce au zèle officieux
Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.
Je vois que l’injustice en secret vous irrite,
Que vous avez encore le cœur israélite.
Le ciel en soit béni ! Mais ce secret courroux,
Cette oisive vertu, vous en contentez-vous ?
La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ?
Huit ans déjà passés, une impie étrangère
Du sceptre de David usurpe tous les droits,
Se baigne impunément dans le sang de nos rois,
Des enfants de son fils(4) détestable homicide,
Et même contre Dieu lève son bras perfide ;
Et vous, l’un des soutiens de ce tremblant État,
Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,
Qui sous son fils Joram commandiez nos armées,
Qui rassurâtes seul nos villes alarmées,
Lorsque d’Ochosias le trépas imprévu
Dispersa tout son camp à l’aspect de Jéhu :
« Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche. »
Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche :
« Du zèle de ma loi que sert de vous parer ?
Par de stériles vœux pensez-vous m’honorer ?
Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ?
Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses ?
Le sang de vos rois crie, et n’est point écouté.
Rompez, rompez tout pacte avec l’impiété,
Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,
Et vous viendrez alors m’immoler vos victimes. »ABNER
Hé ! que puis-je au milieu de ce peuple abattu ?
Benjamin est sans force, et Juda sans vertu :
Le jour qui de leur roi vit éteindre la race
Éteignit tout le feu de leur antique audace.
« Dieu même, disent-ils, s’est retiré de nous :
De l’honneur des Hébreux autrefois si jaloux,
Il voit sans intérêt leur grandeur terrassée,
Et sa miséricorde à la fin s’est lassée.
On ne voit plus pour nous ses redoutables mains
De merveilles sans nombre effrayer les humains ;
L’arche sainte est muette, et ne rend plus d’oracles. »JOAD
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ?
Quand Dieu par plus d’effets montra-t-il son pouvoir ?
Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,
Peuple ingrat ? Quoi ? toujours les plus grandes, merveilles
Sans ébranler ton cœur frapperont tes oreilles ?
Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours
Des prodiges fameux accomplis en nos jours ?
Des tyrans d’Israël les célèbres disgrâces,
Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces ;
L’impie Achab détruit, et de son sang trempé
Le champ que par le meurtre il avait usurpé ;
Près de ce champ fatal Jézabel immolée,
Sous les pieds des chevaux cette reine foulée,
Dans son sang inhumain les chiens désaltérés,
Et de son corps hideux les membres déchirés ;
Des prophètes menteurs la troupe confondue,
Et la flamme du ciel sur l’autel descendue ;
Élie aux éléments parlant en souverain,
Les cieux par lui fermés et devenus d’airain,
Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée ;
Les morts se ranimant à la voix d’Elisée ?
Reconnaissez, Abner, à ces traits éclatants,
Un Dieu tel aujourd’hui qu’il fut dans tous les temps.
Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire.
Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.

ABNER
Mais où sont ces honneurs à David tant promis,
Et prédits même encore à Salomon son fils ?
Hélas ! nous espérions que de leur race heureuse
Devait sortir de rois une suite nombreuse,
Que sur toute tribu, sur toute nation,
L’un d’eux établirait sa domination,
Ferait cesser partout la discorde et la guerre,
Et verrait à ses pieds tous les rois de la terre.

JOAD
Aux promesses du ciel pourquoi renoncez-vous ?

ABNER
Ce roi fils de David, où le chercherons-nous ?
Le Ciel même peut-il réparer les ruines
De cet arbre séché jusque dans ses racines ?
Athalie étouffa l’enfant même au berceau.
Les morts, après huit ans, sortent-ils du tombeau ?
Ah ! si dans sa fureur elle s’était trompée ;
Si du sang de nos rois quelque goutte échappée…JOAD
Eh bien ! que feriez-vous ?
ABNER
O jour heureux pour moi !
De quelle ardeur j’irais reconnaître mon roi !
Doutez-vous qu’à ses pieds nos tribus empressées…
Mais pourquoi me flatter de ces vaines pensées ?
Déplorable héritier de ces rois triomphants,
Ochosias restait seul avec ses enfants ;
Par les traits de Jéhu je vis percer le père,
Vous avez vu les fils massacrés par la mère.JOAD
Je ne m’explique point ; mais, quand l’astre du jour
Aura sur l’horizon fait le tiers de son tour,
Lorsque la troisième heure aux prières rappelle
Retrouvez-vous au temple avec ce même zèle.
Dieu pourra vous montrer par d’importants bienfaits
Que sa parole est stable et ne trompe jamais.
Allez : pour ce grand jour il faut que je m’apprête,
Et du temple déjà l’aube blanchit le faîte.ABNER
Quel sera ce bienfait que je ne comprends pas ?
L’illustre Josabet porte vers vous ses pas.
Je sors, et vais me joindre à la troupe fidèle
Qu’attire de ce jour la pompe solennelle
François-Joseph Navez : Le songe d'Athalie
Le Songe d’Athalie, de François-Joseph Navez (Wallonie, 1787-1869)

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