Chapitre 4 Les Invités

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Heureux les gens invités au festin de noce de l’Agneau, Apocalypse 19 : 9

Les chevaux piaffaient dans la cour de l’auberge des tilleuls et les gendarmes jouaient aux cartes lorsque nous entrâmes dans la salle enfumée par le feu de bois aussi intense que le tirage de la cheminée était défaillant. Le gendarme aux bacchantes rutilantes s’époumonaient à attiser le feu au risquer d’un embrasement de ses moustaches qui flirtaient avec les flammes. Bien qu’en service, les joueurs de cartes buvaient des chopes de bière avec la régularité d’un métronome.

Baltazar alla dans la cuisine chercher la patronne pour nous servir un grand bol de café. Nous en avions bien besoin, non pas temps pour lutter contre le froid toujours aussi vivace mais pour se remettre de nos émotions. M’asseyant face au feu, j’aperçus un thyrse décorant la cheminée. Il ne s’agissait que d’un simple tuteur de vigne, dur et bien droit, autour duquel s’enroulaient des feuilles de vigne séchées dont les lignes arabesques et les couleurs passées exécutaient comme une danse autour de la pomme de pin dorée plantée au sommet du bâton. Un simple regard sur cet objet me remit en mémoire le fandango composé par Mozart dans les Noces de Figaro pour l’ultime scène de l’acte III : cet air porté par des bois et des cors me trottait souvent dans la tête. Il m’arrivait aussi de chantonner le chœur à la gloire du seigneur entonné par deux jeunes filles avant d’être aussitôt repris par les villageois : « Amanti costanti, seguaci d’onor, cantate, lodate si saggio signor » sans pour autant me souvenir si le comte découvrait Chérubin déguisé en villageoise au milieu du chœur avant ou après la musique de cette danse endiablée aux couleurs espagnoles.

Le lieutenant Olibrius, de son côté, se réchauffait auprès du feu de bois. Attablé seul, attendant ma tasse de café que j’espérai fort et aussi noir que mes lugubres pensées, il me revint cette scène que je venais de vivre à la maison de l’échevin et dont j’avais été l’acteur ridicule. Comment se pouvait-il que le ministère se fût trompé aussi gaillardement en me demandant d’aller quérir toutes affaires cessantes un « brigand extrêmement dangereux » dont il ne restait que les os saisis par la mort sous un gisant ? Je venais de passer plus d’une heure à questionner la veuve, et tout paraissait clair, limpide comme l’eau de roche qui jaillissait à Saint Galmier. Le sieur Jean-Courage Eustache des Roziers, natif de cervières, capitaine d’une compagnie de cinquante cuirassiers, était tombé au combat à Leipzig, dans la nuit du 18 au 19 octobre 1813, au passage de la rivière Elster, lorsque les saxons retournant leur artillerie avait fait feu sur leurs alliés, donnant à la trahison tout le sens qu’il convient de lui conférer en tant que synonyme de lâcheté. Pas un des cuirassiers de la compagnie de Roziers n’avait survécu à cet assassinat collectif, et ce dernier avait eu la tête emportée par un boulet dont la puissance du tir avait permis qu’elle ricochât sur le cours d’eau recouvert d’un immense drap de sang.

La conversation avec la veuve avait permis d’apprendre que Roziers avait été un cavalier hors pair et un meneur d’hommes sans pareil. Selon les campagnes et les saisons, il avait embrassé la carrière de chevau-léger lancier, chasseur à cheval, dragon de la garde, carabinier, grenadier ou cuirassier. Mais son mauvais caractère, son goût pour l’ironie et ses duels incessants en temps de paix ne lui avaient pas permis de progresser au-delà du grade de capitaine, malgré ses facultés de discernement au combat, son aplomb devant la mort et un courage impétueux bien utile pour rompre les rangs de l’ennemi. C’est ce courage qui lui avait valu d’être surnommé Jean-Courage, jusqu’à ce qu’un obus obtus dans sa course ne vint lui fracasser casque et crâne, mettant une fin définitive à une litanie de succès commencée à Austerlitz et poursuivies à Iéna, Friedland, Wagram et tant d’autres, autant de noms couronnant charges et cavalcades au service de la gloire de l’Empire.

Obnubilé par ce Roziers grimpant dans mes pensées et dont j’ignorai les motifs pour lesquels je devais le rechercher, j’en avais oublié sa veuve, ne posant aucune question sur son compte, pas même sur son prénom ou son nom de jeune fille, si elle avait des enfants, les circonstances de son mariage, comment elle avait supporté les contraintes de la vie militaire de son mari.

Tout clochait dans cette histoire. Je n’avais pas affronté le vent, la neige, le froid pour me retrouver le bec dans l’eau, avec le cadavre d’un homme bien trop mort pour toute prise. Les gendarmes de leur côté, étaient indifférents. Ils continuaient de jouer bruyamment à ce que je croyais primitivement être un jeu de cartes et qui était en fait le jeu de l’oie. L’un des soldats était tombé en prison et ruminait d’impatience d’être libéré par un coup du sort, bon pour lui, mauvais pour l’un des autres joueurs. A cette heure, Roziers aurait du prendre la direction de la prison, reçu comme un invité à qui on aurait offert le gîte et le couvert, en vérité une paillasse remplie de poux et une gamelle pour les rats. Au lieu de cela, le « brigand » me narguait du fond de son tombeau, se la coulant douce. Je devinai la satisfaction qu’il éprouvait à voir la justice se casser les dents sur son gisant. Il me faudrait en avoir le cœur net, songeai-je, repoussant cependant l’idée saugrenue de soulever la pierre tombale pour contrôler l’état de putréfaction du cadavre. La veuve m’avait présenté l’acte de décès établi par son régiment. L’armée, malgré les défaites et le repli à l’Ouest du Rhin, avait pris le temps d’établir, comme à chaque bataille, l’immense liste des soldats tombés au combat, morts, invalides ou disparus. En l’occurrence, s’agissant du capitaine Roziers, un acte de décès avait été établi à Leipzig même et son corps rapatrié vers sa première demeure destinée à devenir la dernière.

La veuve nous avait raconté que l’ordonnance du capitaine, qui avait miraculeusement survécu, avait mis quatre semaines pour ramener le cercueil en bois de sapin, poussant une charrette à bras de Leipzig à Cervières, distant de près de mille deux cents kilomètres. Comme je lui demandai si elle savait où cet individu résidait désormais, elle me répondit qu’elle n’en savait rien, mais que peut-être bien, il s’agissait d’un jeune paysan habitant du côté du Lubéron ou de la Durance, à moins que ce ne fût du côté de Vacqueyras, Carpentras ou Beaumes-de-Venise. Il n’avait dormi qu’une nuit et était reparti au petit matin sans même attendre qu’on enterrât son ancien chef. Tout ce dont elle se souvenait, c’est qu’il s’appelait Jacquet, et qu’à la réflexion il habitait peut-être du côté de Viscomtat, de Saint-Julien-la-Vêtre ou Saint-Romain-d’Urfé.

Et puis, après une longue hésitation, reprenant sa respiration et se mordant la lèvre inférieure avec les incisives de la mâchoire haute, elle me dit : cela me revient maintenant. Ce Jacquet est un vacher de Sail-sous-Couzan. C’est pour cela qu’il est devenu l’ordonnance de mon mari. Il était d’une vallée voisine, un peu comme un pays avec qui ont pouvait partager les souvenirs de la terre de son enfance en traversant toute l’Europe, par monts et par vaux, à cheval ou en carriole. Une petite visite à ce Jacquet s’imposerait peut-être, songeai-je tout en ne m’expliquant pas pourquoi cette veuve avait pu confondre la vallée du Couzan avec celle de la Durance. Les vaches et le fromage de cette vallée étaient réputés, on allait y faire étape, s’y inviter maintenant que nous étions sûrs d’avoir fait chou blanc, histoire de vérifier le récit de la veuve que le curé des lieux qui venait d’entrer dans l’auberge allait certainement corroborer.

Mais ce jeune prêtre, qui s’appelait Dominique Legrand, ne pouvait nous être d’aucun secours. Il venait d’inaugurer à l’automne la première année de son ministère à Cervières. S’invitant à notre table, prenant une chaise et se servant une rasade d’une eau-de-vie de couleur violette, il nous indiqua simplement que la veuve ignorait ses offices et qu’elle n’éprouvait point le besoin d’aller à confesse pour emprunter le chemin de la pénitence : probablement qu’elle ne se sent pas coupable d’un quelconque péché ou qu’elle ignore que pour le salut de son âme et pouvoir s’inviter au festin de noce de l’Agneau, il lui faut venir trouver les prêtres, ajouta-t-il en me fixant droit dans les yeux comme si l’observation s’adressait à moi. C’est l’heure d’ailleurs d’aller distribuer quelques sacrements de pénitence, dit-il, se levant prestement et ajoutant : notre office est bien ingrat, nous qui avons pourtant pouvoir de remettre les péchés, ou de les retenir. Mais comment pourrions-nous les retenir alors que le Christ a offert son sacrifice pour ôter le péché pour toujours de devant la face de Dieu ? Nos mains sont liées alors que vous, messieurs de la justice, vous ne vous en remettez qu’à votre libre arbitre qui n’est qu’un vulgaire mais bien pratique arbitrage.

Je me levai pour saluer l’homme d’église et l’accompagnai jusqu’à la porte. Comme je lui demandai s’il avait connu ce monsieur Roziers, il me répondit que non. Mais il ajouta se souvenir qu’enfant, à Roanne, il accompagnait une femme de même nom. Celle-ci allait régulièrement rendre visite à un vieillard originaire du Foretz atteint de troubles mentaux qu’elle soignait à base de traitements par les plantes et les eaux de source, qui provenaient toutes, des monts d’Auvergne. Selon elle, prendre des bains prolongés d’une eau pure venant de Volvic ou Vichy permettait de calmer les irritations et insurrections furieuses de la tête, seul remède possible pour éviter les séjours en asile qui ruinaient définitivement la santé de ces malheureux aliénés. L’abbé conclut qu’il avait gardé de ses innombrables visites aux aliénés une préférence pour les eaux de Saint Galmier, apéritives et exhilirantes.

Empruntant la rue principale en direction de l’église, je l’accompagnai en silence, pris d’un soudain besoin de repentir qui s’exprimait par une sourde difficulté à respirer régulièrement. A force de perdre de vue Dieu et son fils qu’il nous avait envoyé en sacrifice, je réalisai que nous, gens de justice, en oubliions nos devoirs en société qui sont de protéger les plus faibles et d’ignorer les puissants. Je trouvai la force de lui dire qu’il fallait m’en retourner à l’auberge pour reprendre la route, le saluant d’un hochement de tête. Il me répondit par un signe de croix que j’interprétai comme une rémission de mes péchés confessés par le simple souffle de ma respiration brutalement accélérée, comme si j’avais eu à vider mon corps possédé par les élixirs du diable. Il était temps que je m’en retournasse au palais de justice pour me remettre au travail au lieu de gamberger inutilement. Ma mission avait échoué. Mais comment en aurait-il pu en être autrement dès lors qu’il me revenait d’arrêter un homme qui était bel et bien mort ?

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