Jo le docteur en route vers Je3epo

Alors que mille petits chevaux perses s’endormaient sur la place baignée de lune de son front, Jo le docteur se demandait quel est le chemin le plus court d’un point à l’autre pour se rendre à Je3epo, tournant au même moment, une nouvelle fois, la clef destinée à allumer le moteur de sa voiture tombée en rade au milieu de la nuit, en pleine campagne, sur une route en terre encombrée de pierres branlantes depuis des siècles si ce n’est des millénaires.

Et comme la lune affichait son premier quartier dans un ciel étoilé en ordre savant, la terre continuait de tourner près du soleil ruminant à une vitesse de 230 km par seconde autour du centre de la voie lactée, déplaçant dans le même mouvement, neuf ou dix planètes selon, ainsi que nombre d’astres de son système, une fichue performance rapportée a la  vitesse d’une balle à la sortie d’un canon de revolver, de l’ordre de 280 mètres par seconde ; et donc, 821 fois plus vite hors prise en compte des effets de masse entre une balle en acier d’arme à feu et le système solaire tout entier, quelque chose comme la  rencontre improbable entre une boule de fort et un cochonnet roulant dans l’océan après avoir été lancés par deux êtres humains au même instant, l’un aux rives du  Saint-Laurent au Québec pour remonter à l’extrême lointain le fleuve Sénégal, l’autre depuis les sources du Nil Bleu en perspective de descendre le fleuve et traverser l’Ethiopie pour atteindre le Soudan, dans l’espoir plus encore que Fanny,  de pétoquer tous deux dans le désert du Sahara, du coté du Ténéré, entre-temps devenu fabrique d’osselet des Troglodytes,  ombres enfouies de Néfertiti et Birkinesh en attente d’éternité retrouvée au soleil d’Amon.

Du fini à l’infini, entre tout et rien, il n’est question en définitive que de temps, espace-temps et improvisations, songea le docteur qui n’en pouvait plus depuis quarante ans de se lever épisodiquement la nuit soigner des patients plus ou moins malades, tous craintifs à juste titre de mourir un jour plus que l’autre.

Et alors que Jo se demandait ce que Newton apportait en précision dans ces calculs infinitésimaux s’agissant de la chute de l’une des pommes de l’exploitation Bruchet qu’il traversait en visite nocturne, à moins que ce soit celle des frères Lhumeau, le moteur de la voiture, une antique Lancia devenue au fil du temps Citroën, Opel puis Peugeot du Garage Alliot devenu Chartrain, se mit en marche sans qu’il eût à tourner la clef, allez donc comprendre la mécanique.

Matière première des Échecs féeriques

C’est à ce moment précis que cette clef, de sa propre initiative, percuta en lever de rideau de l’aurore : le tableau de bord s’illumina puis clignota pour se stabiliser sur fond d’écran noir, laissant apparaître une liste d’informations de couleur rouge, quelque peu surprenante pour les habitués des quadricycles.

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Destination Je3epo

Expédition Livingstone

Bataillon d’astéroïde Williams

Improvisation à l’orgue, de l’oratorio de Bach

Recensement

par les âmes de Dieu

Déperdition, Olliergues

Prédilection, la Catho

Révocation, Louveciennes

Recueil, Chambourcy

Arbre des connaissances

Médecine générale, au scalpel

Échecs, bridge, scrabble, osselets sur  terrain de boules de fort

Oratario de Noël de Bach

Fourme d’ Ambert au marché, Ta Matete

Traversée des Andes en point de mire

Sainte-Croix

Cartes de la destinée

le quadruple d’un carré de quatre pieds aux bottes de sept lieux

Six routes des cavaliers en F1

Vin des coteaux de schistes Savennières

Eaux d’Auvergne

Traversée des Andes

Parc ostréicole de Cancale

Ultime rencontre avec Amon Courage

Destination Life on Mars

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Et j’ai vu mon père qui regardait à l’Orangerie du Luxembourg, une toile de Chagall, il  était immobile, absent comme hypnotisé, remontant le temps qui ne reviendrait plus sous le ciel de Lutèce attendant la chute de Rome, comme un air de déjà-vu,  alors que lui-même, nous quittait déjà.

Dernières nouvelles de l’expédition Livingstone a la Porte d’Enfer

Pendant ce temps, Jonathan Livingstone qui tournait autour de la terre à un rythme endiablé sur les airs du Requiem de Mozart, ne rêvait plus que de rentrer dans l’atmosphère pour retrouver l’air unique du grand large et aller à la pêche au gros, en face de Ferry et Morphy aux îles de l’archipel de Guadeloupe, pour y admirer la Côte-sous-le-Vent resplendissante sous le soleil d’automne, illuminée à la tombée de la nuit par des réverbères en nombre insuffisant pour servir de bougies d’anniversaire, 101 comme les Dalmatiens, lui qui n’avait vécu qu’avec des chats, dont le dernier enseveli à Sutton au milieu du terrain de golf, dans le Bedfordshire,  un chat qui s’appelait Debussy, virtuose félin d’une lignée de chats musiciens à la patte de velours. Un coup de pelle avait suffit pour le faire taire. Il n’irait plus griffer les touches d’ivoire en trombinant sur un air de polka tchèque avec son cousin suisse, Coco des îles.

En attendant, la promesse de Livingstone de rester en vie tant qu’il n’aurait pas foulé la poussière rouge de la planète Mars, ne tenait plus qu’à un filaire, pour interpréter une partie d’échecs en exécutant une partition insensée au piano, une sorte de toccata brésilienne,  Vivaldi désobligeante.

Cependant, il lui paraissait étrange de n’avoir plus aucune nouvelle de Tethys, Oceane et toutes ces Océanides au nombre de trois mille, qui lui avaient été promises à son décollage de la station, quelque chose clochait.

Apparemment, ce qui claircissonnait, était de ne plus avoir de nouvelles de la terre ferme, de ne plus l’apercevoir, plus aucune rotation, plus aucun bruit, plus aucun contact comme s’il avait entrepris un long voyage dans l’espace, plus qu’une sensation de vide, jusqu’à une absence de vide, plus rien ne bougeait, était-il mort, était-ce la mort, une enveloppe charnelle flottant dans l’espace s’en allant on ne sait où, traversant le ciel, en fuite perpétuelle, et soudain il regretta d’avoir assommé Debussy, juste retour pour ce compositeur qui l’avait toujours poursuivi d’un ennui irréfragable.

Si la mort est un voyage sans retour, alors, une chose était sûre, ce séjour spatial était bien un voyage sans précédent, ni commencement ni fin, il était mort et pourtant ses doigts de pied bougeaient encore, l’orteil gauche enkylosé qui donnait un dernier signe de vie, comme une goutte de sang égarée circulant dans les veines sulfateuses, Jonathan était bel et bien en vie.

– Et Livingstone, vous-en-avez des nouvelles, demanda Sinedié, le chef de la mission spatiale Life on Mars, qui venait d’entrer dans la salle de contrôle du programme secret Marengo autrement nommé Marigot par les Sacarsystémiques, une course folle de va-nu-pieds à la conquête de la planète Mars, plus de quarante ans de travail en vue d’aboutir, qui tenait à un fil désormais, un filaire plus précisément.

( A poursuivre)

Comme un air d’échiquier