A la mémoire des enfants morts pour la France

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Chaque année, le 11 novembre, la France se recueille devant les monuments aux morts de chaque ville et village pour perpétuer le souvenir de ceux qui sont tombés pour la patrie pendant la Première guerre mondiale. Près d’un siècle après le 11 novembre 1918, alors même que tous les Poilus ayant combattu sont désormais morts et que le nombre de vivants nés avant ce 11 novembre ne sont guère plus de cent mille valides sur les soixante-cinq millions d’habitants en France, cette tradition peut surprendre d’autant qu’une seconde guerre mondiale, encore plus sanglante et épouvantable, avec la Shoah et l’usage de la bombe atomique, s’est déroulée de 1939 à 1945.

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Cérémonie officielle devant le monument aux morts d’Angers

C’est sans compter sans le traumatisme d’une guerre qui provoqua la mort de 1.700.000 personnes sur un total de 40 millions d’habitants dont 1.400.000 militaires et 300.000 civils, une incroyable « saignée » qui représenta le quart des hommes de la classe d’âge de 20 à 30 ans, un enfant sur quatre appelés à constituer une famille, qui disparut ainsi dans les tranchées sans laisser pour la plupart de descendance.

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La Résurrection, fresque de Pierro Della Francesca, 1450-1463, pinacothèque de Borgo Sansepolcro, Italie

Comment ne pas songer aux versets de Saint Paul  : La mort a été engloutie dans la victoire. O mort, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon? (1 Corinthiens 15 54-56). Ou encore à l’Ecclésiaste (9:5,6) :  Les vivants, en effet, savent qu’ils mourront; mais les morts ne savent rien, et il n’y a pour eux plus de salaire, puisque leur mémoire est oubliée.… Car tous ces soldats de 14-18 qui savaient qu’ils allaient mourir et qui morts ne savent rien, ignorent pourquoi ils sont morts, tous comme les survivants et leurs successeurs ont cherché et cherchent  encore à ne rien oublier d’une guerre monstrueuse qui fut le véritable tombeau de l’Europe.

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A ces morts, il faut ajouter près de quatre millions de blessés et les ravages de la grippe espagnole qui provoqua la mort d’un million de personnes en sus entre 1918 et 1920, dans un contexte de pénuries généralisées. S’il est bien pour la France une guerre qui mérite la dénomination de Grande guerre, c’est  celle de 1914-1918 qu’il est difficile d’associer à l’idée de victoire tant le bilan humain et matériel fut effroyable, sans compter que le traité de paix de Versailles allait faire naître chez les vaincus allemands l’esprit de revanche qui nourrira l’extrémisme dès le début des années 20 pour porter dix ans plus tard Hitler au pouvoir.

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« La Victoire ouvre le livre d’Or de la France à la glorieuse page de Cholet » … et à la litanie des enfants de Cholet tombés au champ d’honneur

Contrairement à une idée largement répandue, la contribution militaire des troupes coloniales dans la Grande guerre ne constitua pas un apport décisif dans les combats, bien moindre que l’intervention de celles du du Commonwealth : Les Canadiens, Australiens et Néo-Zélandais alors peuplés de 13 millions d’habitants au total pour ces trois pays, perdirent 145.000 soldats et eurent 320.000 blessés, alors que les troupes coloniales de l’Empire français enregistrèrent 97.000 morts pour 575.000 hommes mobilisés et une population totale alors de 55 millions d’habitants. Si la proportion de soldats morts pour les trois pays du Maghreb est sensiblement identique à celle des soldats de l’hexagone, en revanche les soldats d’Afrique noire et d’Indochine seront moins exposés au feu, souvent pour des motifs raciaux, l’état-major interallié refusant le plus souvent d’intégrer dans les tranchées des soldats de couleur dans lesquelles il n’avait pas confiance et qui rencontraient de l’hostilité de la part de nombreux bataillons anglo-saxons.

Monument aux cavaliers

Monument aux cavaliers de Saumur morts pour la France

Dans les années qui suivirent la Première guerre mondiale, il n’y eut pas une ville ou un village de France qui ne chercha à conserver la mémoire de ses enfants qu’ils avaient à peine connu et dont les bras manquaient désormais dans les fermes, les mines  et les usines, obligeant à faire appel en masse à des étrangers d’origine polonaise, italienne et bientôt à des Espagnols ou des Portugais, pour les remplacer.

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Monument aux morts de la ville de Saumur pour la guerre 14-18, placé devant la façade du théâtre classique

Les cénotaphes le plus souvent dressés dans les églises ne permettant pas à la foule de s’agglutiner pour se recueillir au jour du Souvenir, c’est ainsi que sont nés, sur les grandes places des villes et des villages ou dans les cimetières, les monuments aux morts laïques, associant le plus souvent à des sculptures lyriques la longue liste gravée des noms et prénoms des soldats tombés au champ d’honneur que l’on peut consulter sur le site MemorialGenweb qui a constitué un relevé des monuments aux morts, soldats et victimes civiles, français et étrangers, tués ou disparus par faits de guerre, morts en déportation, ou encore « Morts pour la France ».

Le monument aux morts de Fief-Sauvin honore à égalité le Chouan de 1793 et le Poilu de 14-18

Si l’on prend l’exemple d’une commune du Haut Anjou alors peuplée de deux mille habitants, ce ne sont pas moins de soixante-deux de ses enfants qui sont morts dans les combats ou de leurs blessures en 1914-1918, pour les seuls noms figurants sur le monument aux morts, ce qui ne signifie pas qu’ils ne furent pas plus nombreux, les disparus, les fusillés pour mutineries ou refus d’obéissance n’y figurant pas. Ces soixante-deux enfants représentent quatre générations annuelles d’hommes, pour plus de vingt qui participèrent effectivement  aux combats, un cinquième des enfants de la commune morts pour la France, non compris les blessés au moins autant si ce n’est le double.

Dampierre-sur-Loire

Monuments aux morts de Dampierre-sur-Loire (49) situé dans le cimetière

Sur ces soixante-deux tués au combat, près de la moitié sont morts dans les combats dans la Marne (12) et dans la Meuse (16), les lieux cités rappelant les principaux combats de la grande guerre : Verdun, Douaumont, Craonne, Nancy, Pompey… Six d’entre eux sont tombés en Belgique, un autre étant mort en janvier 1918 à Castelfranco en Vénitie, alors qu’il appartenait à un régiment français envoys en renfort en Italie alors que les troupes italiennes menaçaient de céder face aux Autrichiens bénéficiant  du renfort des troupes allemandes libérées du front de l’Est à la suite de l’armistice de Brest-Litovsk signé par le nouveau gouvernement soviétique ayant pris le pouvoir à la suite de la Révolution d’Octobre 1917. Peut-être ce soldat, un certain Bertron, y croisa t-il Ernest Hemingway qui lui-aussi, se retrouva à combattre dans les Dolomites.

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Verdun

Plus surprenant, pour une commune rurale, un certain Daguenet, mécanicien de son état, participa à l’opération alliée qui précéda l’expédition franco-britannique des Dardanelles et qui était destinée à assurer la surveillance et le blocus des détroits reliant la Méditerranée à la mer Noire, tenus par les Ottomans alliés des Allemands . L’opération tourna au désastre et le quartier-maître mécanicien Daguenet embarqué sur le Saphir, un sous-marin, y perdit la vie : le 15 janvier 1915, le Saphir s’échoue en plongée devant Chanak lors d’une tentative de forcement du détroit. Le bâtiment est pris sous le feu des batteries turques et détruit. Le bilan de ce combat fait état de 14 tués et 13 hommes faits prisonniers par les Turcs sont détenus au bagne de Fium Kara Hissar. L’expédition des Dardanelles qui commença peu après, en mars 1915, se termina pr un fiasco un an après en janvier 1916.

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Sur ces 62 soldats de c village du Haut Anjou tués au combat, seulement 6 d’entre eux ont une sépulture enregistrée, le plus souvent parce qu’ils sont morts de leurs blessures et qu’ils ont pu bénéficier d’une inhumation dans les règles. Pour les autres, la violence des combats ne permettait pas d’accorder trop de temps à reconnaître les dépouilles dispersées par les obus, défigures par la mitraille. Les corps ou ce qu’il en restait ont été regroupés dans des ossuaires, souvent gigantesques comme celui de Douaumont.

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La bataille de Verdun en 1916

En 1945, les monuments aux morts ont accueilli une nouvelle liste, celle des soldats tombés pendant la Seconde guerre mondiale. Dans ce village du Haut Anjou, quinze noms ont été ajoutés aux soixante-deux de la Première guerre mondiale, ce qui est comparativement beaucoup puisque « seulement » 218.000 soldats français sont morts au combat entre 1939 et 1945, y compris les troupes coloniales, soit le septième des pertes  enregistrées en 1914-1918.

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Le Souvenir français est une association de droit privée créée en 1887 pour entretenir le souvenir des combattants morts pour la France, qu’ils soient Français ou Etrangers. 

Et puis, sur le monument aux morts de ce village du Haut Anjou, figurent les noms de famille Aftalon, Basch et Komorner, six personnes prénommées Alfred, Ernst, Selma, Héléna, Marcus et Théa, déportés et assassinées à Auschwitz-Birkenau en 1942 pour cinq d’entre elles et en 1944 pour la dernière.

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Mentions « morts en déportation » publiées par arrêté au Journal officiel depuis 1986 (année par année et cumul jusqu’en 2008)

Marius Komorner, prénommé encore Markus ou Max, est né le 10 juillet 1895 à Vienne. De nationalité autrichienne, il épousé Théa, encore prénommée Terese ou Téa. Ils ont un enfant, Helena. Le 10 mars 1938, deux jours avant l’Anschluss,  ils s’installent en France, à La Baule où ils résident en plein centre, rue de la Pierre percée. Ils sont recensés comme Juifs le 8 novembre 1940, à la suite de l’ordonnance allemande du 27 septembre 1940 obligeant les Juifs à se faire recenser auprès de l’administration. Au cours de ce même mois de septembre 1940, ils s’installent à Morannes, un village du Haut Anjou. Leur dernière trace administrative sur le sol français date du 20 juillet 1942, lorsqu’ils sont déportés par le convoi n°8 au départ d’Angers pour Auschwitz où Markus décède un moi plus tard, le 21 août 1942.

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Seuls 18 hommes et 2 femmes survécurent du convoi de 842 hommes, femmes et enfants déportés le 20 juillet 1942 d’Angers vers Auschwitz, parce qu’ils étaient Juifs. dans le convoi 8, les trois membres de la famille Komorner

En fait, une autre trace administrative  plus récente existe pour Max Komorner. Il s’agit d’un arrêté publié dans le Journal officiel du 13 mars 1995 portant apposition de la mention « Mort en déportation » sur les actes de décès, apposition qui lui est désormais consentie par la République française, cinquante ans après la seconde guerre mondiale. Et c’est ainsi que son nom figure aussi sur le monument aux morts d’un village du Haut Anjou, ainsi que celui de sa femme et de sa fille, un village où ils passèrent les six cents derniers jours de leur vie, avant que la folie meurtrière des nazis ne les rattrape, quatre après avoir quitté l’Autriche envahie par Hitler.

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Informations sur le convoi n°8

Selma et son mari le Dr Ernst Basch étaient aussi Autrichiens. Ils résidaient à Vienne lors de l’Anschluss le 12 mars 1938 dans une maison du centre-ville. Quelques mois plus tard, en septembre, ils en furent expulsés par la gendarmerie, vécurent à l’hôtel avant de s’enfuir en mars 1939 en France en passant par Berlin. Ayant le projet de traverser l’Atlantique pour se rendre en Amérique, ils résidèrent un temps à Nantes avant d’être arrêtés ultérieurement et déportés en juillet 1942.

Das später so genannte „Basch-Haus“ am Wolkersdorfer Kirchenplatz, um 1905. Dr. Ernst Basch erwarb das Wohnhaus und die Kanzlei 1914 von seinem Vorgänger, einem gleichfalls jüdischen Rechtsanwalt.

Wolkersdorfer Kirchenplatz  à Vienne en 1905, résidence des Basch qui séjournèrent dans le Haut Anjou avant d’être arrêtés et déportés le 20 juillet 1942.