Le passage du Gothard avec Arthur Rimbaud

Épinglé sur Vues de Suisse - Switzerland

à l’automne 1878, quatre ans après avoir renoncé à la carrière de poète parisien, Arthur Rimbaud, poursuivant ses pérégrinations, décide de quitter Charleville pour se rendre en Orient en passant par la voie alpestre et l’Italie. Arrivé à Gènes, il annonce dans une lettre à sa famille datée du 18 novembre qu’il embarque pour l’Egypte. A Alexandrie, il trouve à s’employer dans une entreprise de travaux publics qui le place à l’île de Chypre où en juin 1979 son état de santé décline l’obligeant de retourner en France où une fièvre thyphoïde se déclara et qu’il surmontera. C’est à cette époque qu’il confiera à son ami Delahaye : Je ne resterai pas en France. J’ai des fièvres. Il me faut le climat chaud du Levant,  à la recherche des pays de lumière, d’azur et de parfums pour citer Théophile Gautier.

Après sept ans de vie aventureuse, entre 1873 et 1879, c’est sans esprit de retour qu’il reprend la route de l’Orient en mars 1880, pour seulement revenir en France onze ans plus tard et y accomplir la prophétie écrite en 1873 dans Une saison en enfer : Ma journée est faite; je quitte l’Europe. L’ai marin brûlera mes poumons, les climats perdus me tanneront… Je reviendrais avec des membres de fer, la peau sombre, l’oeil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurais de l’or… Je serais mêlé aux affaires politiques. Sauvé.

Après avoir été un poète juvénile puis un vagabond plus qu’un voyageur, voici qu’Arthur Rimbaud embrasse la profession d’aventurier en  même temps qu’il embarque pour l’Orient pour y conquérir de l’or, aventurier parmi les aventuriers, à une nuance près : il restera toujours un poète, la correspondance qu’il  tient avec sa famille à Aden et Harar, le prouve. Rimbaud écrit comme comme il respire.

Passage du mont Saint-Gothard depuis le pont des d...

Passage des gorges du Gothard, vu depuis le pont du diable

En fait, il n’y a pas de mystère Rimbaud. Toute sa vie n’est qu’une seule vie toujours recommencée. Comme tous les hommes. Son talent de poète en vers ou en prose et dans sa correspondance, il le puise dans une jeunesse ardennaise faite de ballades en forêts ou à la campagne et par l’acquisition d’un savoir immense, exceptionnel  qui le classerait aujourd’hui dans les enfants surdoués, mémorisant tout ce qui lit, qui deviendra tout ce qu’il écrira pour y restituer en impressions et illuminations, les versifications, expressions, sensations et vibrations rythmiques, apprenant d’ailleurs le piano de par sa seule volonté. Rimbaud est un homme de savoir et le sera toute sa vie, y compris à Aden et Harar où il ne cessera de solliciter sa famille pour recevoir des livres techniques ou d’apprentissage de langues.

Collégien, Rimbaud stupéfia ses professeurs par sa facilité à acquérir des compétences en latin au point de surpasser ses professeurs en version ou thème et de le parler couramment. Plus tard, pour préparer ses vagabondages en Europe, il apprendra avec une facilité déconcertante l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le russe, le grec moderne, l’arabe, jusqu’au dialecte wallon et l’amhara dont il avait acquis un dictionnaire dans ses années de collégien, bien avant de se rendre par hasard en Ethiopie dans ses années aventureuses dans la Corne de l’Afrique. A la suite de sa vie parisienne, il complétera son savoir littéraire par de solides connaissances scientifiques en ne cessant des ouvrages d’astronomie, physique, chimie, mécanique, botanique ou encore histoire et science naturelle.  Rimbaud est un puits de science où il ne cessera toute sa vie de s’y abreuver pour être tour à tour le même homme poète, voyageur ou aventurier, prouvant une évidence : les poètes ne meurent jamais.

Viatimages _ Ascent of the St. Gothard

Reste à savoir d’où vient cette volonté farouche de tout apprendre, cette volonté furieuse de voyager et cette aspiration à embrasser le monde entier. Le plus probable est qu’il faut rechercher du côté de son père qui vécut loin du foyer familial, Frédéric Rimbaud, capitaine d’infanterie qui se trouvait aussi être lettré, auteur de trois gros ouvrages : une Correspondance militaire de plus de sept cent pages, accompagnée de commentaires et analyses ; un traité consacré aux orateurs anciens et modernes ; et un manuscrit consacré aux expéditions d’Algérie, de Crimée et et d’Italie contenant de nombreux plans. Appartenant à la compagnie des chasseurs d’Orléans, il était un linguiste arabe possédant une grammaire arabe annotée de sa main ainsi qu’une traduction du Coran avec, en regard, la version française. A sa façon, Arthur ne cessa de marcher sur les pas de son père, s’engageant même dans l’armée hollandaise pour les lointaines îles indonésiennes dont il reviendra vite après avoir déserté, ce qui le différencie de son paternel. Toute sa vie, Arthur ne put vivre que libre, absolument libre, ne supportant aucune hiérarchie, pas même celle du débonnaire négociant en café Alfred Bardey à Aden, dont il fut le représentant et protégé à Harar.

Tout le reste n’est que péripéties pour biographes en mal de sensations, anecdotes incertaines, commentaires sans fin où il est seulement question de l’homme et de tout ce qui nous éloigne de la poésie, les mariages, les caravanes d’armes, les témoignages confus, les séjours en prison, les parcours de voyage, les errances dans l’inconnu. Depuis Jésus, il n’est probablement personne, pas même Shakespeare, dont autant de récits évangéliques ou biographies apocryphes ont été écrits pour communier dans l’adoration et l’élévation du prophète de la poésie moderne, Mallarmé ouvrant la voie en 1896 et Etiemble édifiant le mythe de Rimbaud entre 1954 et 1968. Depuis lors, il n’est pas une année sans révélation, chaque pierre de désert en Ethiopie étant soulevée pour retrouver les traces de l’homme aux semelles de vent.

La rythmique poétique de Rimbaud mérite mieux que cette cette profusion de délires. Il suffit de lire cette fameuse lettre de Gènes du 17 novembre 1878 adressée à sa famille et évoquant sa traversée du Gothard en pleine tourmente neigeuse. Quelque peu versifiée comme ci-après par l’auteur virtuel, elle devient un fabuleux poème homérique, comme un passage de l’enfance et l’adolescence à la vie adulte, sans ne jamais oublier ce qui est le coeur d’Arthur Rimbaud, la poésie mystérieuse et merveilleuse, pleine d’illuminations.

VALLÉE DE LA Tremola Alpes tunnel massif de Saint-Gothard Suisse ...

Gènes, le 17 novembre 1878. 

Chers amis. 
J'arrive ce matin à Gênes, et reçois vos lettres. 
Un passage pour l'Egypte se paie en or ; de sorte qu'il n'y a aucun
bénéfice.
Je pars lundi 19 à 9 heures du soir. On arrive à la fin du mois. 

Quant à la façon dont je suis arrivé ici,
Elle a été accidentée et rafraîchie de temps en temps par la saison.
Sur la ligne droite des Ardennes en Suisse,
Voulant rejoindre, de Remiremont,la correspondance allemande à Wesserling,
Il m'a fallu passer les Vosges :
D'abord, en diligence; puis, à pied,
Aucune diligence ne pouvant plus circuler
Dans cinquante centimètres de neige en moyenne
Et par une tourmente signalée.
Mais l'exploit prévu était le passage du Gothard,
Qu'on n'accomplit plus en voiture à cette saison
Et que je ne pouvais, par conséquent, passer en traîneau.
 
Le Saint Gothard - Suisse vue du pont du Diable - Gravure presse ...
A Altdorf, à la pointe méridionale du lac des Quatre-cantons,
qu'on a côtoyé en vapeur,
Commence la route du Gothard.
A Amsteg, à une quinzaine de kilomètres d' Altdorf,
La route commence à grimper et à tourner selon le caractère alpestre.
Plus de vallées ; on ne fait plus que dominer les précipices,
Par-dessus les bornes décamétriques de la route.
Avant d'arriver à Andermatt,
On passe un endroit d'une horreur remarquable,
Dit le Pont-du- Diable,
— moins beau pourtant que la Via Mala du Splûgen que vous avez en gravure.
A Gœschenen, un village devenu bourg par l'affluence des ouvriers,
On voit au fond de la gorge l'ouverture du fameux tunnel,
Les ateliers et les cantines de l'entreprise. 
D'ailleurs,
Tout ce pays d'aspect si féroce est fort travaillé et travaillant.
Si on ne voit pas de batteuses à vapeur dans la gorge,
On entend un peu partout la scie et la pioche sur la hauteur invisible.
Il va sans dire que l'industrie du pays se montre surtout en morceaux de bois.
Il y a beaucoup de fouilles minières.
Les aubergistes vous offrent des spécimens minéraux plus ou moins curieux,
Que le diable, dit-on,
Vient acheter au sommet des collines et va revendre en ville. 

Le Gothard dans la gravure

Puis commence la vraie montée, à Hospital, je crois :
D'abord, presque une escalade par les traverses ;
Puis, des plateaux ou simplement la route des voitures.
Car il faut bien se figurer que l'on ne peut suivre tout le temps celle-ci,
Qui ne monte qu'en zigzags ou terrasses fort douces,
Ce qui demanderait un temps infini,
Quand il n'y a à pic que 4.900 mètres d'élévation pour chaque face,
Et même moins de 4.900, vu l'élévation du voisinage.
On ne monte non plus à pic, on suit des montées habituelles, sinon frayées.
Les gens non accoutumés au spectacle des montagnes apprennent ainsi
Qu'une montagne peut avoir des pics,
Mais qu'un pic n'est pas la montagne.
Le sommet du Gothard a donc plusieurs kilomètres de superficie.

Viatimages _ Ière vue de la voute du rocher sous la quele on passe ...
La route qui n'a guère que six mètres de largeur, 
Est comblée tout du long, à droite par une chute de neige
De près de deux mètres de hauteur, qui, à chaque instant,
Allonge sur la route une barre d'un mètre de haut
Qu'il faut fendre sous une atroce tourmente de grésil.
Voici! plus une ombre dessus, dessous ni autour,
Quoique nous soyons entourés d'objets énormes;
Plus de route, de précipice, de gorge, ni de ciel :
Rien que du blanc à songer, à toucher, à voir ou ne pas voir,
Car impossible de lever les yeux de l'embêtement blanc
Qu'on croit être le milieu du sentier,
Impossible de lever le nez à une bise aussi carabinante,
Les cils et la moustache en stalactites,
L'oreille déchirée, le cou gonflé.
Sans l'ombre qu'on est soi-même
Et sans les poteaux du télégraphe, qui suivent la route supposée,
On serait aussi embarrassé qu'un pierrot dans un four.

Details | Portail Alptransit

Voici à fendre plus d'un mètre de haut sur un kilomètre de long.
On ne voit plus ses genoux de longtemps.
C'est échauffant. Haletants, car en une demi-heure
La tourmente peut nous ensevelir sans trop d'efforts,
On s'encourage par des cris (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes).
Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d'eau salée 1fr. 5o
En route.
Mais le vent s'enrage, la route se comble visiblement.
Voici un convoi de traîneaux,un cheval tombé moitié enseveli.
Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est-ce?
(Il n'y a de poteaux que d'un côté.)
On dévie, on plonge jusqu'aux côtes, jusque sous les bras...

Gravures Anciennes | Hospice du Saint-Gothard - Hospice - Alpes ...
Une ombre pâle derrière une tranchée : c'est l'hospice du Gothard,
Etablissement civil et hospitalier,
Vilaine bâtisse de sapins et de pierres; un clocheton. 
A la sonnette, un jeune homme louche vous reçoit : 
On monte dans une salle basse et malpropre où l'on vous régale de droit
De pain et fromage, soupe et goutte.
On voit les beaux gros chiens jaunes à l'histoire connue.
Bientôt arrivent à moitié morts les retardataires de la montagne.
Le soir on est une trentaine qu'on distribue après la soupe
Sur des paillasses dures et sous des couvertures insuffisantes.

La nuit, on entend les hôtes exhaler en cantiques sacrés
leur plaisir de voler un jour de plus les gouvernements
Qui subventionnent leur cahute.

Col du Saint-Gothard | kleinmeister.ch
Au matin, après le pain-fromage-goutte,
Raffermis par cette hospitalité gratuite qu*on peut prolonger
Aussi longtemps que la tempête le permet, on sort.
Ce matin, au soleil, la montagne est merveilleuse :
Plus de vent, toute descente, par les traverses, avec des sauts,
Des dégringolades kilométriques,
Qui vous font arriver à Airolo,
L'autre côté du tunnel,
Où la route reprend le caractère alpestre,circulaire et engorgé,
Mais descendant. 
C'est le Tessin.

CHANTIER AIROLO CANTON du Tessin tunnel massif Saint-Gothard ...

La route est en neige jusqu'à plus de trente kilomètres du Gothard.
A trente kilomètres seulement, à Giornico, la vallée s'élargit un peu.
Quelques berceaux de vignes et quelques bouts de prés,
Qu'on fume soigneusement avec des feuilles et autres détritus de sapin
Qui ont dû servir de litière.
Sur la route défilent chèvres, bœufs et vaches gris, cochons noirs.
A Bellinzona il y a un fort marché de ces bestiaux.
A Lugano, à vingt lieues du Gothard, on prend le train,
Et on va de l'agréable lac de Lugano à l'agréable lac de Como.
Ensuite, trajet connu.

Vieux ponts du St-Gothard

Je suis tout à vous, je vous remercie et dans une 
vingtaine de jours vous aurez une lettre. 

Votre ami, 

RIMBAUD

A propos ! en ces jours de confinement, médecins et gouvernants devraient méditer  ce passage de la lettre de Rimbaud : une montagne peut avoir des pics, mais un pic n’est pas la montagne. Il en est de même des pandémies.

Première route de montagne | Portail Alptransit

Au pied de la première route alpestre, du Saint-Gothard

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