Voltaire au tribunal de Black Lives Matter

Considéré au début comme un rassemblement de protestation de la communauté noire américaine dans la lignée des mouvements antérieurs de droits civiques (Martin Luther King) ou d’appels à l’égalité (Malcolm X), qui demanderaient simplement l’égalité des droits pour les Noirs d’Amérique en commençant par le droit de vivre et de ne pas être abattu dans le dos comme un chien par la police, Black Lives Matter est devenu au fil des ans plus que le simple rappel d’une évidence que la vie des Noirs compte, sous-entendu comme toutes les autres vies. Ce mouvement pose en fait une question fondamentale qui traverse toutes les sociétés humaines depuis plusieurs millénaires, celle de la place des Noirs sur terre, qui représentent depuis l’origine des temps des milliards d’êtres humains, et appelle surtout à considérer depuis quand la vie des Noirs compte. De ce fait, historiquement, Black Lives Matters est le mouvement philosophique le plus important depuis celui des Philosophes des Lumières, qui contribua à l’élaboration progressive puis l’adoption de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1789, sans pour autant que ces philosophes considèrent alors que la vie des Noirs (et des Indiens d’Amérique) comptait.

En convoquant le tribunal de l’Histoire, l’appel de Black Lives Matters à déboulonner des statues, débaptiser des rues ou revisiter l’histoire est sans contestation possible légitime : il ne s’agit pas d’une simple question raciale ou communautariste mais de mettre fin à l’occultation humaine des Noirs sur terre depuis des siècles, y compris les autres peuples déconsidérés pour des motifs semblables par les civilisations occidentales et orientales, de l’Europe à la mer méditerranée, le Proche-Orient, le Moyen-Orient, la péninsule indienne, la Chine ou l’Extrême-Orient.

C’est pourquoi le moment est venu d’appeler ou rappeler au tribunal de l’Histoire des grandes figures « incontestables » bardées de trophées post-mortem, qui ont été panthéonisées, boulevardisées ou statufiées, le plus souvent instrumentalisées à leur corps défendant. Les cas de Voltaire et de Montesquieu sont intéressants. Leur philosophie ne résiste pas à la confrontation avec Black Lives Matters. La vie des Noirs ne comptait pas pour eux.

S’agissant de Voltaire, il s’est même comporté comme un criminel en spéculant sur la vie des Noirs lors de la traite négrière. Il ne nous appartient pas ici de porter l’estocade ; mais dans une société dont la composition humaine a évolué depuis cinquante ans, notre avis serait pour le moins de débaptiser les collèges et lycées portant son nom, d’enlever les statues les plus envahissantes et de mettre à l’étude dans les lycées la chronique de l’Auteur virtuel publiée en 2015, Est-ce à nous à être leurs bourreaux ?, qui explique pourquoi Voltaire et Montesquieu furent complices de ce qui est considéré aujourd’hui comme un crime contre l’humanité.

Quant à trouver des nouveaux noms pour les lycées qui seraient débaptisés, Bernardin de Saint-Pierre ou Condorcet peuvent prétendre y succéder, Voltaire pouvant être laissé au Panthéon où nombre de criminels du Premier Empire, prétendus Grands hommes, y reposent pour la gloire de la Patrie reconnaissante. Voici donc cette chronique qui n’a pas attendu l’indignation tardive des Belles âmes.

The black code, illustration from 'Voyage a l'Isle de France' by Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) engraved by Louis Joseph Masquelier (1741-1811) published 1773 (engraving) (b/w photo)
Est-ce à nous à être leurs bourreaux ?

Si Montesquieu et Voltaire figurent au panthéon de la littérature française en tant que philosophes du siècle des Lumières,  leurs propos sur l’esclavage et les Noirs au XVIIIème siècle sont des horreurs passées sous silence qui jettent d’autant plus le discrédit sur leurs écrits qu’ils sont plus ou moins suspectés d’avoir directement participé à la traite négrière pour en retirer un profit commercial. Plutôt que de continuer de donner en cours de français au lycée, le passage de Candide consacré au Nègre de Surinam qui prétend être une dénonciation ironique de l’esclavage, il serait préférable d’étudier le plaidoyer abolitionniste de Bernardin de Saint-Pierre, l’auteur de Paul et Virginie : sa relation de voyage à l’Ile de France et l’Île Bourbon et au cap de Bonne-Espérance, publiée en 1773, comporte une admirable lettre XII d’une dizaine de pages, intitulée Sur les Noirs,  qui décrit précisément le sort atroce réservé aux Noirs dans ces deux colonies alors françaises, qui s’appellent aujourd’hui l’île de la Réunion et l’île Maurice (ci-dessus, illustration représentant Bernardin de saint-Pierre rédigeant le passage du livre XII  consacré au code noir : « je suis homme et rien de ce qui intéresse l’homme ne m’est étranger »)

La canne à sucre à l'île Maurice. http://s5.nouvellesiles.com/gallery_images/site/577/68396/74173/74174/74187.jpg

Canne à sucre à l’île Maurice

On trouvera ci-après le post-scriptum ajouté à cette lettre XII qui s’en prend aux théologiens, politiques et philosophes excusant l’esclavage, visant sans le dire plus particulièrement Voltaire : ce texte de Bernardin de saint-Pierre devrait figurer dans toute anthologie de la littérature française. Tout y est juste et rétrospectivement cruel pour cette société de salons parisiens qui se prétendait intelligente en fréquentant les philosophes des Lumières, qui pourtant ont passé sous silence le commerce triangulaire qui se développait sur l’océan Atlantique entre les continents européens, africains et américains, et qui a constitué la principale tragédie humaine de ce siècle dit des Lumières, peut-être lumineux pour certains, mais en tout cas, pas pour tous.

Map of Mauritius, Illustration from "Paul et Virginie" by Henri Bernardin de Saint-Pierre, 1836 Giclee Print by A.h. Dufour

Carte de l’Île de France (actuelle Île Maurice)

« Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l’Europe mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l’Amérique afin d’avoir une terre pour les planter, on dépeuple l’Afrique afin d’avoir une nation pour les cultiver.

Il est dit-on de notre intérêt de cultiver des denrées qui nous sont devenues nécessaires plutôt que de les acheter de nos voisins. Mais puisque les charpentiers, les couvreurs, les maçons et les autres ouvriers Européens travaillent ici en plein soleil, pourquoi n’y a-t-on pas des laboureurs blancs ? Mais que deviendraient les propriétaires actuels ? Ils deviendraient plus riches. Un habitant serait à son aise avec vingt fermiers, il est pauvre avec vingt esclaves. On en compte ici vingt mille qu’on  est obligé de renouveller tous les ans d’un dix-huitième. Ainsi la colonie abandonnée à elle-même se détruirait au bout de dix-huit ans tant il est vrai qu’il n’y a point de population sans liberté et propriété, et que l’injustice est une mauvaise ménagère. On dit que le Code Noir est fait en leur faveur. Soit mais la dureté des maîtres excède les punitions permises et leur avarice soustrait la nourriture, le repos et les récompenses qui sont dues. Si ces malheureux voulaient se plaindre à qui se plaindraient-ils ? Leurs juges sont souvent leurs premiers tyrans.

Mais on ne peut contenir, dit-on que par une grande sévérité ce peuple d’esclaves. Il faut des supplices, des colliers de fer à trois crochets, des fouets, des blocs où on les attache par le pied, des chaînes qui les prennent par le cou, il faut les traiter comme des bêtes, afin que les Blancs puissent vivre comme des hommes. Ah je sais bien que quand on a une fois posé un principe très injuste, on n’en tire que des conséquences très inhumaines. Ce n’était pas assez pour ces malheureux d’être livrés à l’avarice et à la cruauté des hommes les plus dépravés, il fallait encore qu’ils fussent le jouet de leurs sophismes.

Des théologiens asurent que pour un esclavage temporel ils leur procurent une liberté spirituelle. Mais la plupart sont achetés dans un âge où ils ne peuvent jamais apprendre le français et les missionnaires n’apprennent point leur langue. D’ailleurs ceux qui sont baptisés sont traités comme les autres. Ils ajoutent qu’ils ont mérité les châtiments du ciel en se vendant les uns les autres. Est-ce donc à nous à être leurs bourreaux ? Laissons les vautours détruire les milans.

Des politiques ont excusé l’esclavage en disant que la guerre le justifiait. Mais les Noirs ne nous la font point. Je conviens que les lois humaines le permettent, au moins devrait-on se renfermer dans les bornes qu’elles prescrivent.

Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant de courage, n’aient guère parlé de l’esclavage des Noirs que pour en plaisanter. Ils se détournent au loin. Ils parlent de la Saint-Barthélemy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, Comme si ce crime n’était pas celui de nos jours et auquel la moitié de l’Europe prend part.

Y a-t-il donc plus de mal à tuer tout d’un coup des gens qui n’ont pas nos opinions qu’à faire le tourment d’une nation à qui nous devons nos délices ? Ces belles couleurs de rose et de feu dont s’habillent nos dames, le coton dont elles oüattent leurs jupes, le sucre, le café, le chocolat de leur déjeûner, le rouge dont elles relèvent leur blancheur, la main des malheureux Noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles vous pleurez aux tragédies, et ce qui sert a vos plaisirs est mouillé des pleurs teint du sang des hommes. »

Carte de la route de l'esclave - UNESCO:

Carte mondiale de la Route de l’esclave, établie par l’UNESCO

Et maintenant, voici ce que Montesquieu a écrit dans « De l’Esprit des lois », en 1748, au livre XV, chapitre V :

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
« Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
« Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
« Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.
« On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.
 « On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
« Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.
« Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. »

traite négrière

Quant à Voltaire, voici comment dans Candide ou l’optimisme, au chapitre 19, « le nègre de Surinam », il plaisante sur la question de l’esclavage non pas tant pour dénoncer la traite négrière que pour s’en prendre en fait à la religion qui constituerait, selon lui, l’origine de tous les maux.

En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais- tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? — J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. — Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? — Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait :  » Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux, tu as l’honneur d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère.  » Hélas ! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible.

Entrave_d'esclave. Musée de la Marine Apogée du commerce triangulaire Ce commerce a lieu entre l’Europe (pacotilles, tissus, verroteries, armes à feu, etc.), l’Afrique occidentale et équatoriale (esclaves) et les Antilles et les Amériques (produits agricoles : coton, thé…).

C’est une grande question parmi eux s’ils sont descendus des singes, ou si les singes sont venus d’eux. Nos sages ont dit que l’homme est l’image de Dieu : voilà une plaisante image de l’Être éternel qu’un nez noir épaté, avec peu ou point d’intelligence ! Un temps viendra, sans doute, où ces animaux sauront bien cultiver la terre, l’embellir par des maisons et par des jardins, et connaître la route des astres (Les lettres d’Amabed, Romans et contes, 1769)

Voltaire écrit encore dans Essai sur les moeurs :

La race des Nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre […] on peut dire que si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est très inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention, ils combinent peu et ne paraissent faits ni pour les avantages, ni pour les abus de notre philosophie. Ils sont originaires de cette partie de l’Afrique comme les éléphants et les singes ; ils se croient nés en Guinée pour être vendus aux Blancs et pour les servir.

Dans ce même Essai sur les moeurs, Voltaire écrit : Le paysan polonais est serf dans la terre, et non esclave dans la maison de son seigneur. Nous n’achetons des esclaves domestiques que chez les nègres. On nous reproche ce commerce: un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l’acheteur : ce négoce démontre notre supériorité; ce qui se donne un maître était né pour en avoir un.

traite négrière

C’est à l’aune de ce texte qu’il faut comprendre l’histoire du Nègre de Surinam dans Candide. il ne s’agit en aucun cas d’une dénonciation de l’esclavagisme mais d’une disculpation de l’Européen dans la traite négrière, car selon Voltaire : un peuple qui trafique de ses enfants serait encore plus condamnable que l’acheteur.

Paul and Virginie (1787) by Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814)

Illustration de Paul et Virginie, 1787, Bernardin de saint-Pierre

Heureusement, Bernardin de Saint-Pierre rectifie le tir : est-ce donc à nous à être leurs bourreaux ?  Et Condorcet en 1881, dans ses Réflexions sur l’esclavage des Noirs, au chapitre IV, vient à son secours :  Un homme a-t-il renoncé à ses droits; sans doute alors il devient esclave : mais aussi son engagement devient nul par lui-même, comme l’effet d’une folie habituelle, ou d’une aliénation d’esprit causée par la passion ou l’excès du besoin. Ainsi, tout homme qui, dans ses conventions, a conservé les droits naturels que nous venons d’exposer, n’est pas esclave; et celui qui y a renoncé, ayant fait un engagement nul, est aussi en droit de réclamer sa liberté, que l’esclave fait par la violence : il peut rester le débiteur, mais seulement le débiteur libre de son maître. Il n’y a donc aucun cas où l’esclavage, même volontaire dans son origine, puisse n’être pas contraire au droit naturel.

Pour conclure provisoirement avant d’aborder dans une prochaine chronique la question générale de l’esclavage, soulignons combien cette question de Bernardin de Saint-Pierre a une portée universelle : est-ce donc à nous à être leurs bourreaux ?  Si les hommes se posaient plus souvent cette question éminement pertinente, bien des tragédies pourraient être évitées.

The French court being read "Paul and Virginia", by Jacques-Henri Bernardin de Sainte-Pierre

Lecture de Paul et Virginie par Bernardin de Saint-Pierre à la cour de France en présence du roi Louis XVI et det de la reine Marie-Antoinette.

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