Rendez-vous dans 300 ans

paysage d’Éthiopie

Lorsque l’homme ne fait pas la guerre ou l’amour, il s’ennuie à tuer le temps en préparant un clafoutis aux cerises ou une tarte aux mirabelles ce qui n’est guère enthousiasmant pour les chevaliers au sang chaud que nous sommes. La rose ou l’épée au poing ont toujours la préférence de l’humanité bienveillante qui sommeille dans chacun d’entre nous plutôt que de dénoyauter des griottes au son des violes de gambe, allez savoir pourquoi.

basse de viole-1

Leçon de basse de viole par par Caspar Netscher (1635-1684), musée du Louvre

Alors, autant dire qu’apprendre à l’homme moderne qui n’a pas plus de quatre à six mille ans d’histoire en comparaison de l’échelle des cavernes préhistoriques gravissant trente mille à sept cent mille ans, qu’il pourrait bientôt vivre trois cents ans, à part les doux dingues transhumanistes, la perspective n’est peut-être pas aussi enchanteresse qu’une leçon de basse de viole.

Lascaux sur Os X : réveillez l'homme des cavernes qui sommeille !

De Lascaux à Beaubourg, assurément le même peintre et donc le même homme ? 

Le premier obstacle à ce présage est qu’il transgresse la bible. Certes aujourd’hui, tout le monde s’en moque un peu. Il y a longtemps que les Dix commandements ne sont plus qu’un péplum usé à force de passer en boucle sur les écrans de télévision. Et que ferait l’homme sans tuer par-ci par-là, torturer et massacrer, violer des femmes ou voler des poules ; voire même l’inverse, et avec grande facilité, quand il a beaucoup bu : l’enivrement dans l’ivresse et la colère, permet largement d’oublier les Tables de la Loi pour ceux qui vivent hors la loi. D’ailleurs, ils se justifient en exigeant que Moïse nous prouve sa traversée à pied de la Mer rouge, et comment Yahweh a fait éclater sa gloire, précipitant dans la mer cheval et cavalier du Pharaon : ne pas croire, c’est déjà croire en rien.

Le Passage de la mer rouge, par Nicolas Poussin, 1634, National Gallery of Victoria, Melbourne

Il n’empêche. Dans la Genèse, en 6-3, le Seigneur dit : mon esprit ne restera pas toujours dans l’homme, car l’homme n’est que chair et ses jours seront de cent vingt ans. Visiblement Dieu savait ce qu’il faisait : la française Jeanne Calment, la tranquille bien nommée, détient le record prouvé de longévité humaine en ayant vécu jusqu’à l’âge de 122 ans 164 jours ; mais elle n’a eu droit qu’à un dépassement de 2% par rapport à l’ordre divin. Heureusement, d’une certaine façon pour la sécurité sociale, le financement des retraites prendrait du plomb dans l’aile si tout le monde en venait à dépasser la limite au-delà de laquelle le ticket biblique n’est plus valable.

Jeanne-Clament-1B

Tout cela n’explique pas pourquoi prendre rendez-vous pour dans trois cents ans. Voyez-vous, c’est que l’humanité ne cesse de marcher au progrès. Jusqu’alors, avec les miracles de la science et de la médecine, on nous bassinait que devenir centenaire ou vivre jusqu’à cent vingt ans n’était plus qu’une banale histoire d’aorte bien accrochée, de poumons revivifiés, d’artères circulatoires comme un jour de veine sur le périphérique, de crâne résistant à la pression d’Odin, et de pomme d’Adam joyeuse comme une veuve en tenue d’Eve. Le bonheur était dans le bon sang pourvu qu’on y chassât le cholestérol et que l’alcôve ne fut point trop enfumée par les vapeurs d’alcool et le bon tabac de la tabatière.

Loisir connecté WowWee Robot MiP - Blanc

Qu’à cela ne tienne, cent vingt ans ne nous suffit plus. En attendant que les conditions d’accès à l’éternité nous soient autrement précisées que par les rites funéraires égyptiens, voilà que trois cents ans de bonheur terrestre nous est promis. La transhumance du transhumain est en cours. Nous avions le cheval de fer et son chemin, voici le bras de fer et son coeur de carbone. Votre genou craque, une rotule de résine fera l’affaire. Votre oeil quitte l’orbite, une belle bille brillera à nouveau d’amour. On y trouve tout, absolument tout, dans cette nouvelle médecine de la Samaritaine. Là un occipût anthropomorphosé, ici un foie toasté à la vapeur, et encore quelques roubignoles décongelés dans l’ardeur, l’homme poétique tricentenaire n’est plus une illusion de fiction d’avant-garde, voici l’enfant devenu homme plus que mûr que pour avancer en âge vers sa destination de robot articulé, traverser son deuxième centenaire et prendre place dans un sarcophage d’acier, de carbone et de platine, pour tout un siècle durant penser en mâchonnant du pissenlit ou en buvant des tisanes sans en manger les racines, le bonheur humain de la pensée à perpétuité.

Robot

L’homme robotisé, l’âge venant, veillera sur la nature en plastique

Ces perspectives à la réflexion, n’ont rien de réjouissantes. Dieu fixant une limite à cent vingt ans au vieillissement humain, ne fait pas preuve que d’une grande sagesse. Il a fort bien compris les questions de dentier. Ce n’est pas  simplement que l’ivoire humain n’est pas aussi résistant que celui des éléphants et même des licornes qui nous reviennent ces jours-ci  en pleine forme après avoir disparu par désenchantement de nos livres. Les humains sont pénibles. Point trop n’en faut sur la terre.

NASA’s Valkyrie (R5) robot

Qui sait si R5, l’humanoïde Robot de la NASA, ne pourrait pas un jour se présenter à la Maison Blanche ?  On lui souhaite plus de réussite que l’humanoïde désincarné Donald T.

Imaginez que les hommes aient toujours vécu trois cents ans. Voilà qu’en matière d’inhumanité, cela se bousculerait. Non seulement Lénine, Staline ou Mao seraient toujours actifs, donnant des conseils à Pol Pot et autres charognards. Mais Marx attaquerait le tome quarante du Capital, expliquant à Piketty qu’il serait temps de s’y mettre pour le Grand soir de la Nuit debout qui précède l’aube de la lutte finale. Freud aussi continuerait de sonder les âmes humaines. Et en remontant le temps, Napoléon à peine âgé de 250 ans, se morfondrait sur le rocher de Sainte Hélène, les Anglais menaçant de Brexit à chaque fois qu’il serait question d’assouplir les conditions de détention du vainqueur d’Austerlitz.

Valkyrie Robot in garage.

R5 n’est pas encore à la Maison Blanche ; mais vous pourriez le croiser au garage.

Pour Robespierre, Danton et Louis XVI, certes, au premier abord, leur sort semble avoir été scellé par la guillotine. Mais Louis XV aurait alors vécu plus longtemps ; et le Roi Soleil aussi, ce qui peut laisser supposer que le malheureux serrurier malencontreusement condamné n’aurait peut-être pas été le seizième du nom d’un apéritif, et que la Révolution tout compte fait n’aurait peut-être jamais eu lieu. D’ailleurs, d’un point de vue institutionnel, le septennat n’aurait pas été non plus raccourci en quinquennat mais prolongé pour une durée d’exercice d’un mandat de vingt ans, tenant compte du triplement des perspectives de durée de vie humaine. Vingt ans de Sarkozy ou Hollande, c’est pousser le bouchon un peu loin !

Tranhumanisme

En matière de génération, sans compter que les perspectives d’héritage se raréfieraient, vivre trois cents ans faciliterait l’établissement des arbres généalogiques : on pourrait retrouver parmi les vivants jusqu’à des représentants de dix à douze générations, à condition de ne point trop renforcer et prolonger les capacités de reproduction, au risque de se retrouver au milieu d’un immense boxon où la petite fillote serait aussi l’arrière grand-mère du chérubin.

A propos du « tranhumanisme », réponse à un lecteur sur les ambiguïtés de la technique, par E.Boulogne.

Deux ans plus tard, l’immortalité n’est plus de saison chez Google : le gourou du transhumanisme a quitté les lieux pour d’autres cieux, question de profits plus terre à terre. En attendant, les philosophes ont eu peur ! Ils redoutaient le retour de la Barbarie comme si celle-ci n’avait plus existé un temps. On se demande bien où les philosophes vivent! Certainement pas en Grèce ces temps-ci.

Et puis, côté démographie, les perspectives risquent d’être calamiteuses. Déjà qu’avec plus de sept milliards d’habitants, la planète croule sous les dettes écologiques, si toutes les personnes nées depuis trois cents ans étaient encore en vie, il y aurait comme de la surpopulation côté plage l’été sur la Croisette. Et ce n’est plus la cigale qui crierait famine chez sa voisine la fourmi, mais le vieillard chez le geek ou la geekesse, les priant de lui prêter, via le crowfunding,  quelque grain pour subsister.

A propos du « tranhumanisme », réponse à un lecteur sur les ambiguïtés de la technique, par E.Boulogne.

On ne lit plus, ou presque, Jacques Ellul, c’est grand tort.

Mais tout cela n’est rien. La question, puisqu’il y a toujours The question depuis que Shakespeare nous la pose, serait d’être ou n’être pas pendant trois cents ans. Cela risque de durer. On en revient à la rose et à l’épée, au sang et à l’amour, tuer le temps ce qui n’est pas donné à tous. On peut jouer au bridge ou aux échecs, s’agenouiller et prier, battre la campagne, s’émerveiller des beautés de la nature, papillons, poissons rouges et cerfs volants, se divertir au cinéma ou au théâtre, aller au concert, vaguemestrer sur un navire de guerre et baver à la poupe , le coeur plein de caporal, il n’empêche, le temps risque d’être terriblement long toutes ces trois cents années. Et l’exercice quotidien, répétitif au point d’être rébarbatif. Tous les drones et toutes les fusées du monde, n’y changeront rien, seuls quelques voyages interstellaires, pourront pendant quelques décennies nous éviter de basculer dans Une Saison en enfer.

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Si vous voyez des ours dans le ciel, rien d’anormal! Vous êtes à Berck aux rencontres internationales de cerfs volants.

Sinon, très vite, notre bel et bon sang de trois siècles de durée de vie, sera réduit aux sombres perspectives décrites par Rimbaud dans Mauvais sang : Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère. A qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels coeurs briserais-je ?

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Malgré tout cet ennui en devenir tricentenaire, qui ne rêve de vivre trois cents ans dans l’assistance ? Cela laisse assurément un peu de temps pour lire ou relire le vicomte François-René de Chateaubriand ou Louis de Rouvroy de Saint-Simon, de voir ou revoir les rétrospectives Visconti ou Kurosawa dans une salle obscure du quartier latin et de songer à quelques vers épars de Baudelaire, Appolinaire ou Rimbaud, au souvenir d’un clair-obscur de Rembrandt, du retable de Van Eyck ou de l’astronome de Vermeer, en appréciant ici un Côteau de l’Aubance, là un Vouvray demi-sec Vieilles vignes ou bien encore un Juliénas et un Fleurie d’autrefois toujours bel et bien là.

centenaire avait un secret

Le secret de longévité d’Antonio Decampo, centenaire espagnol décédé à 107 ans ? Boire 4 bouteilles de son vin par jour, un vin sans sulfite, produit chimique ou conservateur. 

Peu importe en fait de vivre cinquante ans, cent ans ou trois cents ans : … L’ennui n’est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres – tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l’étendu de mon innocence.   Il faut vivre l’instant présent sans rien demander d’autre que le ciel ne nous tombe sur la tête en cet instant, et le bonheur viendra sans attendre trois cents ans.

Visite du Panthéon de Paris - billet coupe file

Mais rien n’interdit de prendre rendez-vous pour dans trois cents ans, Place des grands hommes, même jour, même heure, autres siècles.

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