Le grand malheur du 3 mai 1834 au Saint Sépulcre

 

Dans la liturgie pascale, tout commence par un feu devant l’église qui illumine la nuit et symbolise la résurrection du Christ. Ce feu nouveau de Pâques est la résurgence d’un feu qui ne cesse de parcourir toute la Bible, de la lumière qui éclate un comme une flamme dans les ténèbres dans la Genèse (Gn 1, 3) à l’alliance avec Abraham manifesté par le passage du feu (Gn 15, 17) ou encore de la colonne de feu qui accompagne l’exode du peuple juif (Ex, 13, 21) et du buisson ardent par lequel Dieu se révèle à Moïse (Ex, 3, 2). Et dans l’évangile, le Christ est annoncé comme celui qui viendra  baptiser dans l’Esprit Saint et dans le feu (Lc 3, 16), Jésus  déclarant par ailleurs : c’est un feu que je suis venu apporter sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé (Lc 12, 49).

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Mais par le passé, il est arrivé que cet incendie Lumière du monde, soit à l’origine d’une abominable catastrophe, comme au Saint Sépulcre à Jérusalem en 1834 où une bousculade autour du Feu saint se transforma en panique dévastatrice. Le récit d’un anglais, un certain Curzon, présent dans les lieux ce jour-là, témoigne d’une ferveur brûlante qui peut paraître étonnante, la présence perturbatrice de soldats égyptiens entraînant une succession d’événements que nul n’avait souhaité.

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Nous sommes en 1834, Ibrahim Pacha, dit Ibrahim le Rouge, le fils de Mehemet Ali cet Albanais modernisateur de l’Egypte, lecteur de Montesquieu et Machiavel, qui mit fin à six cents de règne des Mamelouks et qui au nom du sultan reprit le contrôle de la Mecque  et de la péninsule arabique où la secte puritaine des wahhabites, dirigée par la famille Saoud  s’était insurgée, la tête de l’agitateur, Abdallah Al-Saoud étant envoyée au sultan en témoignage d’exécution de la mission qui leur avait été confiée. Puis, cette fois au nom de son père, il avait envahi la Syrie et la Palestine désormais placée sous l’autorité de l’Egypte. Il ira plus tard défier les armées du sultan aux Portes d’Istanbul qu’il vaincra, avant de renoncer à s’emparer du sultanat, les puissances occidentales menaçant d’intervenir.

 

Eglise du  SAINT  SEPULCRE

Mais au printemps 1834, pour l’instant Ibrahim le Rouge installe à Jérusalem son quartier général au palais du tombeau de David. Son attitude choque les musulmans : au lieu de coussins, il siège sur un trône à l’européenne, boit ouvertement du vin, et entreprend de réformer Jérusalem : il promet l’égalité devant la loi aux Juifs et aux Chrétiens, met fin à l’octroi que les chrétiens devaient payer pour entrer au Saint Sépulcre, obtenant l’autorisation de se vêtir comme les musulmans, de monter à cheval dans les rues de Jérusalem, et n’eurent plus depuis des siècles, à payer la Djizîa que les hommes non musulmans (Dhimmis) en âge de faire leur service militaire devaient verser aux autorités musulmanes. Car Ibrahim Pacha, originaire d’Albanie, ne parlant que le turc, méprisait les Arabes, ces bêtes sauvages comme il les désignaient, ordonnant aux notables de Jérusalem et Naplouse la conscription de deux cents Jérusalem, ce que les Jérusalémites refusèrent, entrant dans une dissidence qui fut sévèrement réprimée.

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C’est dans ce contexte de révolte qu’intervient, le 3 mai, la Pâque orthodoxe des Grecs à laquelle Ibrahim le Rouge a décidé d’assister, accompagné de sa garde égyptienne. La suite, Robert Curzon nous la raconte alors qu’Ibrahim Pacha prend place sur une galerie en compagnie de ses hôtes anglais pour voir la processsion des Grecs et qu’on annonçait la présence de dix sept mille pèlerins à Jérusalem venus voir le Feu pascal :

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Les gens avaient attendu toute la nuit,  en masse, et ils étaient épuisés. Quand l’heure de l’exposition du feu de joie approcha, ils ne se tinrent plus de joie. Leur excitation croissait vers une heure une imposante procession arriva de la chapelle grecque. Il fit trois fois le tour du sépulcre, entraînant le patriarche. Puis il ôta sa chasuble, faite d’un tissu broché d’argent, et entra dans le sépulcre dont on referma la porte sur lui. L’excitation des pèlerins étaient à son paroxysme, ils poussaient des cris perçants. La foule compacte oscillait comme un champ de blé sous le vent.

Le feu saint est présenté à un trou rond à un endroit de la chapelle du sépulcre. L’homme qui avait payé cet honneur de la somme la plus élevée y fut conduit par une troupe de soldats. Un instant le silence régna ; puis on vit une lumière venant du sépulcre, et l’heureux pèlerin reçut le feu saint du patriarche, qui était à l’intérieur. Il consistait en un faisceau de minces cierges de cire, allumés. Ils étaient serrés dans un cadre de fer ; cela pour éviter que la foule ne les arrache et ne les éteigne. Car une furieuse bataille se déclencha aussitôt. Chacun était si acharné à obtenir son feu que plus d’un éteignait le cierge  Il régnait une odeur atroce. Trois malheureux succombant à la chaleur et au mauvais air, tombèrent du haut des galeries et vinrent se fracasser en bas sur la tête des gens. Une pauvre dame arménienne, âgée de dix sept ans, mourut sur sa chaise de chaleur, de soif et d’épuisement.

Enfin quand nous eûmes à voir tout ce qu’il y avait à voir, Ibrahim pacha se leva et partit. A la force du poignet, ses gardes nombreux lui frayèrent un chemin à travers la masse compacte qui emplissait l’église. Cette masse était énorme, aussi attendîmes-nous un peu, puis nous nous apprêtâmes à regagner notre couvent tous ensemble. Je marchais en tête suivi de mes amis, derrière les soldats qui nous frayaient un passage dans l’église. J’étais arrivé à l’endroit qu’occupait la Sainte Vierge pendant la crucifixion lorsque j’aperçus couchés les uns sur les autres dans toute cette partie de l’église, et autant que je pus voir, jusqu’à la porte. Je fis de mon mieux pour essayer de passer au travers jusqu’à en trouver un monceau tellement serré que je marchais effectivement sur des corps entassés. L’idée me traversa soudain qu’ils étaient tous morts. Je ne m’en étais pas avisé d’abord, pensant qu’ils étaient simplement harassés par les fatigues de la cérémonie et s’étaient allongés là pour se reposer un peu. Mais comme j’arrivais sur le grand tas, j’y jetai un regard et vis sur les visages cette expression aiguë de dureté qui ne trompe pas. Certains étaient tout noirs par suite de l’asphyxie, et d’autres, un peu plus loin, étaient plein de sang et recouverts des cervelles et des entrailles de ceux que la foule avaient piétinés jusqu’à les faire éclater.

Dans cette partie de l’église, la foule avait cessé de vivre. Mais un peu plus loin, à l’angle et en direction de l’entrée principale, les gens se pressaient toujours en avant dans leur panique, chacun faisant de son mieux pour se dégager. Dehors, effrayés par la cohue du dedans, les gardes pensaient que les chrétiens voulaient les attaquer : la mêlée ne tarda pas à tourner à la bataille. Les soldats tuèrent à coups de baïonnette beaucoup de pauvres diables qui étaient prêts de s’écrouler ; les murs étaient éclaboussés du sang et des cervelles des gens que les soldats avaient abattus comme des bœufs à coups de crosse. Chacun cherchait à se défendre, à se sauver. Tous ceux qui tombaient étaient aussitôt à mort par la cohue. La lutte se faisait si sauvage et acharnée que même les pèlerins, pris de panique, semblaient pour finir plus préoccupés de massacrer les autres que de se sauver eux-mêmes.

Dès que je me fus rendu compte du danger, je criai à mes compagnons de faire demi-tour ; c’est ce qu’ils firent. Mais pour moi, la cohue me déporta jusqu’à proximité de la porte là où tout le monde luttait pour sa vie. Je vis ma mort assurée et m’efforçai par tous les moyens de revenir en arrière. Un officier du pacha, reconnaissable à son étoile de colonel, essayait aussi, alarmé autant que moi, de faire demi-tour. Il empoigna mon vêtement et me tira sur le corps d’un vieil homme qui était sur le point de rendre le dernier soupir. L’officier me fit tomber et nous luttâmes ensemble avec l’énergie du désespoir au milieu des mourants et des morts. Je me battis avec cet homme jusqu’à ce que je l’eusse jeté par terre, je réussis alors à me mettre sur pied – J’appris par la suite qu’il ne s’était jamais relevé.

Je me trouvai un instant au beau milieu de la mêlée, sur un sol malaisé de cadavres, maintenu par la masse compacte qui se pressait dans cette partie étroite de l’église. Nous restâmes tous immobiles un bref instant. Soudain la masse oscilla. Un cri retentit, la masse s’ouvrit, et je me vis au milieu d’une rangée d’hommes, face à une autre rangée d’hommes, tous blêmes et affreux en vêtements déchirés et sanglants. Ainsi affrontés, nous nous fixions du regard ; et déjà nous emportait une impulsion soudaine ; avec un cri qui se répercuta dans les longues nefs du Saint Sépulcre, les deux files ennemies se jetèrent dessus, et me voilà aux prises avec un homme à moitié nu dont les jambes étaient barbouillées de sang. La masse retomba en arrière ; me débattant et me démenant avec la violence du désespoir, je parvins à regagner l’intérieur de l’église, où je trouvai mes ennemis. Nous réussîmes à atteindre la sacristie catholique, et de là la pièce que les moines nous avaient assignée. A l’entrée même de la sacristie nous eûmes encore à soutenir un combat furieux avec une foule de pèlerins qui tentaient d’entrer avec nous. Je remerciai Dieu de mon sauvetage ; il s’en était fallu d’un rien.

Les morts gisaient en tas, j’en vis bien quatre cents malheureux, morts et vivants, tous entassés pêle-mêle, à plus de cinq pieds de hauteur à certains endroits. Ibrahim pacha n’avait quitté l’église que quelques minutes avant nous, et s’était tout juste tiré d’affaire avec la vie sauve. Il s’était trouvé coincé de tout les côtés par la masse, et même pris à parti. Il n’avait pu atteindre la cour extérieure que grâce à ses gens. Pendant le combat, il s’était évanoui plusieurs fois ; ses gens aveint dû lui ouvrir un passage sabre au clair à travers la masse compacte des pèlerins. Une fois dehors, il donna l’ordre d’emporter les cadavres et décida ses gens à extraire des monceaux de cadavres les corps qui paraissaient vivants.

Après cette terrible catastrophe du Saint Sépulcre, l’armée de pèlerins de Jérusalem fut comme saisie de panique, et chacun s’efforça de fuir la ville aussi vite que possible. Le bruit courut que la peste avait éclaté. Nous prîmes tous ensemble nos dispositions pour repartir.

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Pour comprendre comment cette terrible catastrophe est survenue, il faut en revenir à la cérémonie du feu saint qui descend du ciel sur la terre dans l’église du Saint-Sépulcre. des milliers de pèlerins s’y rassemblent en provenance du monde entier pour allumer leur cierge à la flamme  dès qu’elle jaillit du sépulcre du  Le feu passe pour inoffensif et les pèlerins sont convaincus qu’il ne peut leur faire aucun mal. Mais la lutte à laquelle ils se livrent pour l’obtenir en a coûté la vie à plus d’un, car l’élément de lutte pour obtenir le feu saint fait partie de la cérémonie et peut à tout moment provoquer la panique.

The Church of the Holy Sepulchre is  the holiest site in Jerusalem, and of all Christianity. Located within the Church is the Tomb of Christ, with steps leading up to Golgotha (Calvary) where Christ was crucified. The church was built around the tomb in 330AD by Emperor Constantine. Pilgrims can see the place where Jesus' body was laid, as well as a piece of the stone that was rolled away.

C’est ce que nous chercherons à comprendre dans un prochain article en donnant la parole à Elias Canetti,ors  reprenant alun passage de Masse et puissance dont est extraite la relation précédente de la terrible tragédie du Feu saint de 1834, par l’Anglais Robert Curzon.

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En cette occasion, un bref rappel historique à propos des wahhabites, n’est pas inintéressant même si ce n’est pas l’objet de l’article. Ceux-ci sont les fidèles d’un prédicateur fondamentaliste salafiste du XVIIIème siècle, Mohamed Ibn Abdoul Wahab qui, en 1744, s’était allié à la famille Saoud. Malgré le revers infligé par Mehemet Ali, ceux-ci réussirent à instaurer un petit Etat. Pendant la première guerre mondiale et dans les années 1920, leur chef Abdoulaziz Ibn Saoud, financé par les Britanniques et soutenu par son armée de fanatiques wahhabites, reconquit la péninsule et la Mecque.  En 1932, il se proclama roi d’Arabie saoudite où prévaut toujours l’islam  wahhabite.  Ibn Saoud eût au moins soixante-dix enfants, et son fils Abdallah monta sur le trône en 2005, la famille des Saoud y régnant encore à ce jour.

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