Le diable s’habille en blanc et noir

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Initialement placé en fin d’une précédente chronique interminable consacrée aux moines découvrant les éléphants des échiquiers venus d’Arabie, le texte écrit vers 1400 par un certain moine Innocent mérite mieux qu’une fin de partie. Le voici donc dans sa concision résumant à la fois comment les échecs configuraient le monde et quelle était la représentation la plus commune du monde au début du quinzième siècle en cette fin de Moyen Âge qui préparait la Renaissance et la conquête occidentale du monde.

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Echiquier dit de Charlemagne, qui jamais n’y joua!  Il date de la fin du XIème siècle en raison de la similitude des pièces avec la représentation des armées normandes figurant sur la tapisserie de Bayeux qui raconte l’histoire de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant (1066).

Ce moine dénommé Innocent est souvent confondu à tort avec le pape Innocent VII qui régna de 1404 à 1406. Ce texte montre comment en quatre siècles le monde occidental s’est approprié le jeu pour que l’échiquier devienne la représentation symbolique du monde : le diable s’habille en noir et blanc!Lapin chevauchant un chien tenant au poing un escargot . Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, ms. 143 , fol. 165 (© Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris)

Le bestiaire médiéval, mélange de citations bibliques et de légendes populaires, participe aussi à la représentation du monde au Moyen Âge : ici un lapin chevauchant un chien tout en tenant un escargot, Bibliothèque Sainte Geneviève, Paris


« Le monde ressemble à un échiquier dont les cases sont alternativement blanches et noires, pour figurer les deux états de la vie et de la mort, de la grâce et du péché.

Les pièces de cet échiquier sont comme les hommes ; ils sortent tous d’un même sac et sont (dé)placés dans différents états pendant leur vie ; leurs noms aussi sont différents ; l’un est appelé Roi, l’autre Reine, le troisième Roc, le quatrième Chevalier, le cinquième Alphin, le sixième Pion.

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Ce jeu est de telle sorte qu’une pièce en prend une autre ; et quand le jeu est fini, elles sont toutes déposées ensemble dans le même lieu, de même que l’homme ; et il n’y a aucune différence entre le Roi et le pauvre Pion, car il arrive bien souvent, lorsque les pièces sont jetées dans le sac, que le Roi se trouve au fond ; et ainsi se trouveront plusieurs des grands de ce monde lorsqu’ils passeront dans l’autre.

Le Roi de France, grand armorial équestre de la Toison d’or, 1430, Bibliothèque de l’Arsenal

Dans ce jeu, le Roi se porte dans toutes les cases qui l’avoisinent et prend tout en ligne directe, ce qui indique que le Roi ne doit pas négliger de faire justice à tous selon le droit, car, de quelque manière qu’agisse un Roi, on le tient pour juste, et ce qui plaît au souverain a force de loi.

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Les Echecs amoureux, d’Evrard de Conty, vers 1496-1498, enluminure de Robert Testard, BNF

La Dame, que nous appelons « Fers« , marche et prend, en suivant une ligne oblique, parce que les femmes, étant naturellement avares, prennent tout ce qu’elles peuvent, et étant souvent sans mérite ni gràce, sont coupables de rapines et d’injustices.

Lancelot-Graal. 3° « L'Ystoire Lancelot du Lac », la Quête du Saint Graal, la Mort d'Arthus de « GAUTIER MOAB ». Auteur : Maître des cleres femmes Enlumineur Date d'édition : 1301-1400 Type : manuscrit Langue : Français:

L’Ystoire de Lancelot du Lac, la quête du Saint Graal, la mort d’Artus, de Gaultier Moab, enluminure par le Maître des Cleres Femmes,  XIVème siècle

Le « Roc » est un juge qui parcourt tout le pays en ligne directe, et ne doit rien prendre d’une manière oblique, par cadeaux ou présents, ni épargner personne, sinon il vérifie la parole d’Amos : « Vous avez changé la justice en fiel, et le fruit de la droiture en cigüe.

Les Très Riches Heures du duc de Berry, Le Chevalier et la Mort:

Le Chevalier et la Mort, les très riches heures du duc de Berry

Le « Chevalier« , en prenant, fait un pas en ligne directe et un autre en ligne oblique, ce qui indique que les seigneurs peuvent prendre justement les redevances qui leur sont dues et des amendes équitables de ceux qui les ont encourues suivant l’exigence des cas ; leur troisième case étant oblique signifie la conduite de ceux d’entre eux qui agissent injustement.

Le jardinier - Heures de René d'Anjou. Paris, BnF, département des Manuscrits, Latin 1156A, fol. 4:

Le jardinier, Riches heure du roi René d’Anjou, BNF, département des manuscrits

Le pauvre « Pion« , dans sa simplicité, marche droit devant lui, mais lorsqu’il prend, il le fait obliquement ; ainsi l’homme pendant qu’il reste pauvre et content marche dans la droiture et vit honnêtement ; mais lorsqu’il recherche les honneurs temporels, il flatte, il rampe, il se parjure et se pousse dans les voies obliques afin d’atteindre à une position supérieure sur l’échiquier de ce monde. Mais quand le pion est arrivé à la dernière limite de sa carrière, il se change en « Fers », de la même manière que l’homme, de pauvre et soumis, devient riche et insolent.

Bibliothèque nationale de France, Français 5707, f. 172r. Guiard des Moulins, Bible historiale. Paris, 1362-1363. Artist: Maître du livre du sacre. One of the more fanciful medieval elephants.:

Représentation médiévale fantastique de l’éléphant, Bible historiale, Guiard des Moulins, enluminure du Maître du Livre du Sacre, 1362-1363, BNF

Les « Alphins« sont les divers prélats de l’Eglise, papes, archevêques et évêques qui sont élevés à leurs sièges moins par l’inspiration de Dieu que par l’autorité royale, le crédit, la brique et l’argent comptant. Ces Alfins se meuvent et font trois pas obliquement pour prendre, car il n’y a que trop de prélats dont l’esprit est perverti par l’amour, la haine ou l’intérêt : de sorte qu’au lieu de reprendre les coupables et de sévir contre les criminels, ils les absolvent de leurs péchés ; et ainsi ceux qui auraient dû détruire le vice sont devenus, par avarice, les suppôts du vice et les avocats du démon.

Livre d'heures de Marie d'Angleterre, reine de France, à l'usage de Rome, Le triomphe de la mort ; encadrement ; initiale ornée ; pied-de-mouche (Bibliothèque municipale de Lyon, Ms 1558):

Le triomphe de la mort, livre d’heures de Marie d’Angleterre, reine de France

Dans ce jeu des Echecs, le diable dit « échecs » lorsqu’il insulte quelqu’un et le frappe du dard du péché ; et si celui qui est ainsi frappé ne peut aussitôt se libérer, le diable répétant le coup, lui dit « mat » et emporte son âme dans la prison d’où ni l’amour ni l’argent ne peuvent le délivrer, car de l’enfer il n’y a pas de rédemption ; et ainsi que le chasseur a des chiens divers pour chasser les divers gibiers, ainsi le coquin et le monde ont des vices de différentes espèces pour séduire les hommes, et tous succombent à la luxure, à la vanité ou à l’intempérance.

Allégorie des péchés capitaux Vincent de Beauvais, Miroir historial Paris, 1463. Traduit par Jean de Vignay, illustré par Maître François Paris, BNF, département des Manuscrits, Français 50, fol. 25:

Allégorie des péchés capitaux, par Vincent de Beauvais, miroir historial, Paris 1463

 

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