Avec Arthur Rimbaud, l’ami de la mort, chasseur d’éléphant en pays d’ivoire

Arthur Rimbaud (poète) - Biographie

Dans notre précédente  chronique consacrée à la fièvre occidentale de l’ivoire qui provoqua la destruction des sociétés ancestrales africaines, nous avons souligné le rôle néfaste du Chasseurs blanc dans le prolongement du roman de Romain Gary, les Racines du ciel. Pour mieux comprendre cet immense malheur, nous pouvons prendre comme exemple Arthur Rimbaud,  le poète maudit qui se rua avec avidité sur ce maudit ivoire, participant à la destruction des troupeaux d’éléphant et contribuant au pillage des richesses de l’Afrique. Les biographes de Rimbaud émerveillés par le poète, le voyageur et l’aventurier africain lui trouve mille mérites, évoquant sans encombrement moral ses activités lucratives alors qu’il n’aura été dans la Corne de l’Afrique pendant dix ans qu’un velléitaire trafiquant d’armes, négociant en ivoire et probable chasseur d’éléphants (ci-dessus, Rimbaud en arme avec ses amis, à Aden).

Collage Rimbeaud

Autoportraits de Rimbaud à Aden en 1883

L’adieu fiévreux d’ivoire d’Arthur Rimbaud à l’Afrique 

Après avoir été l’insolent contempteur de l’Occident en sa jeunesse, devenu à l’âge adulte un voyageur inlassable puis un aventurier sans scrupule en Afrique, Rimbaud ne songea plus qu’à trafiquer dans l’inconnu pour s’enrichir par le commerce du café, de l’or, de l’ivoire sans oublier les épices ou les parfums. Et si le destin en avait voulu autrement, il aurait peut-être réussi à atteindre l’unique objectif qu’il se fixa pendant la décennie passée dans la Corne de l’Afrique : vivre un jour de ses rentes issues de l’argent accumulé par toutes sortes de trafics. La fatalité voulut que sous les climats extrêmes de la mer Rouge, Rimbaud tomba malade l’obligeant à entreprendre, à contre-coeur, un ultime voyage pour rentrer en France, se faire soigner et y mourir  après des mois de souffrance et désespérance.

Le 9 novembre 1891, la veille de sa mort à l’hôpital de la Conception à Marseille vers dix heures du matin, Arthur Rimbaud, épuisé, délirant, mourant mais acharné à retourner en Afrique, adressa  au directeur des messageries maritimes une curieuse et dernière lettre dictée à sa soeur Isabelle qui, à son chevet, le veillait jour et nuit :

UN LOT : UNE DENT SEULE.
UN LOT : DEUX DENTS.
UN LOT : TROIS DENTS.
UN LOT : QUATRE DENTS.
UN LOT : DEUX DENTS.

Monsieur le Directeur,

Je viens vous demander si je n’ai rien laissé à votre compte. Je désire changer aujourd’hui de ce service-ci, dont je ne connais même pas le nom, mais en tout cas que ce soit le service d’Aphinar. Tous ces services sont là partout, et moi, impotent, malheureux, je ne peux rien trouver, le premier chien dans la rue vous dira cela.

Envoyez-moi donc le prix des services d’Aphinar à Suez. Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord…

Les biographes de Rimbaud, et Dieu sait s’ils sont nombreux à interpréter et discuter le moindre mot de Rimbaud, s’accordent pour estimer que les cinq lots de douze dents seraient des dents ou défenses d’ivoire, ce qui en l’occurrence est sans importance puisque, dents ou défenses, il est bien question d’ivoire et de chasse à l’éléphant.

Arthur Rimbaud à la recherche frénétique de l’ivoire

Dans sa Notice sur l’Ogadine constituant une relation d’exploration de son agent à Harar, que la Société de géographie publiera en décembre 1883, Rimbaud souligne la consanguinité du commerce de l’ivoire et de la traite des esclaves : les exportations de l’Ogadine sont les plumes et l’ivoire. Rère Baouadley au sud-est est le point le plus fréquenté pour les plumes, dont il sort une importante quantité par les ports du Golfe d’Aden comme par ceux de la mer des Indes. L’ivoire débouche des Gallas Aroussis par Eimeh, point situé sur la rive gauche du Wabi. Tout le long du Wabi s’exportent aussi par l’Ogadine une quantité d’esclaves Gallas pour le Sahel.

Les objectifs de cette exploration en Ogadine sont sans ambiguïté :

Les éléphants ne sont ni fort nombreux, ni de forte taille, dans le centre de l’Ogadine. On les chasse cependant sur le Fafan, et leur vrai rendez-vous, l’endroit où ils vont mourir, est toute la rive du Wabi. Là, ils sont chassés par les Dônes, peuplade somalie mêlée de Gallas et de Souahelis, agriculteurs et établis sur le fleuve. Ils chassent à pied et tuent avec leurs énormes lances. Les Ogadines chassent à cheval: tandis qu’une quinzaine de cavaliers occupent l’animal en front et sur les flancs, un chasseur éprouvé tranche, à coups de sabre, les jarrets de derrière de l’animal. Ils se servent également de flèches empoisonnées…

… Omar Hussein nous a écrit au Harar et nous attend pour descendre avec lui et tous ses goums jusqu’au Wabi, éloigné de quelques jours seulement de notre première station. Là en effet est notre but. Un de nous, ou quelque indigène énergique de notre part, ramasserait en quelques semaines une tonne d’ivoire qu’on pourrait exporter directement par Berbera en franchise. Des Habr-Awal, partis au Wabi avec quelques sodas ou tobs wilayetis à leur épaule, rapportent à Boulhar des centaines de dollars de plumes. Q[uel]ques ânes chargés en tout d’une dizaine de pièces sheeting ont rapporté quinze fraslehs d’ivoire. Nous sommes donc décidés à créer un poste sur le Wabi, et ce poste sera environ au point nommé Eimeh, grand village permanent situé sur la rive Ogadine du fleuve à huit jours de distance du Harar par caravanes.

Cette recherche de l’ivoire en abondance ne cessera de tourmenter Arthur Rimbaud pendant la décennie passée en Afrique. Tour à tour, il évoque de se rendre à Zanzibar, sur les plateaux éthiopiens ou le long du Nil, et même les Grands lacs où se développent les chasses extensives d’éléphants dont l’ivoire est destiné au principal marché de transformation, les Indes sous domination anglaise.

Rimbaud à Aden, à droite, hôtel de l’univers, en compagnie d’Alfred Bardey (et de Mme Bardey ?)  Pour tout savoir sur cette photographie, lire l’article de la revue des Deux mondes publié en 2010, ici

L’exploration de l’Ogadine en 1880 n’était pas sans risque en 1880 comme le mentionne Alphonse Aubry à propos de Georges Revoil qui fut le premier à revenir sain et sauf du pays Somali, l’une des deux dernières Terrae incognitae d’Afrique avec le coeur de l’Afrique noire: Entre l’Abyssinie et l’océan, de Kaffa à Zanzibar, vivent des peuples dont nul ne sait les noms ; d’intrépides voyageurs von Decken, Julietti, Lucereau, Arnoux, Bianchi, Barral, tentèrent de soulever un coin de ce voile impénétrable, mais à peine se furent-ils avancés dans l’intérieur de ces terres brûlantes qu’ils furent massacrés ; seul Révoil après avoir couru les plus grands dangers, nous fut heureusement rendu. 

File:COLLECTIE TROPENMUSEUM Escorte van reiziger Georges Revoil ...

Photographie de l’escorte indigène de Georges Revoil lors de l’exploration du pays somali en 1880 : « Dans les pays çomalis, le seul champ que l’on cultive est le champ des morts. » 

Y a-t-il une arme spéciale pour la chasse à l’éléphant ?

Rimbaud n’avait pas attendu l’expédition en Ogadine pour s’intéresser à la chasse à l’éléphant. Dès son arrivée à Harar dans le pays Gallas sous domination égyptienne, dans une lettre adressée aux siens le 15 février 1881, il décrit l’activité du comptoir commercial dont il a la charge : Le commerce ne comporte principalement que les peaux des bestiaux, qu’on trait pendant leur vie et qu’on écorche ensuite ; puis du café, de l’ivoire, de l’or ; des parfums, encens, musc, etc.

Le 12 mars 1881, Rimbaud ajoute : J’ai eu des ennuis absurdes à Harar, et il n’y a pas à y faire, pour le moment, ce que l’on croyait. Si je quitte cette région, je descendrai probablement à Zanzibar, et je trouverai peut-être de l’occupation aux Grands Lacs. Le 4 mai suivant, il précise : Pour moi, je compte quitter prochainement cette ville-ci pour aller trafiquer dans l’inconnu. Il y a un grand lac à quelques journées, et c’est un pays d’ivoire : je vais tâcher d’y arriver. Mais le pays doit être hostile. 

Le 10 juin de la même année, il écrit : je reviens d’une campagne au dehors, et je repars demain pour une nouvelle campagne à l’ivoire.

Et le 22 janvier 1882, alors qu’il se trouve à Aden, il écrit à sa famille : Prière d’envoyer la lettre ci-incluse à monsieur Devisme, armurier, à Paris. C’est une demande de renseignements, au sujet d’une arme spéciale pour la chasse à l’éléphant. Vous me transmettrez sa réponse de suite, et je verrai si je dois vous envoyer des fonds.

Les Délices de M. Ogre...: Jadis, si je me souviens bien...

Aden en 1880 est un modeste port artificiel à l’entrée de la mer Rouge, tenu par une garnison britannique où se croisent des négociants européens sous la fournaise

Voici la lettre adressée à Devisme par Rimbaud qui ignore que l’armurier  est décédé depuis 1873:

Je voyage dans les pays Gallas (Afrique orientale), et, m’occupant en ce moment de la formation d’une troupe de chasseurs d’éléphants, je vous serais très réellement reconnaissant de vouloir bien me faire renseigner, aussi prochainement
que possible, au sujet suivant :
Y a-t-il une arme spéciale pour la chasse à l’éléphant ?
Sa description ?
Ses recommandations ?
Où se trouve-t-elle ? Son prix ?
La composition des munitions, empoisonnées, explosibles ?
Il s’agit pour moi de l’achat de deux armes d’essai telles, — et, possiblement,
après épreuve, d’une demi-douzaine.
Vous remerciant d’avance de la réponse, je suis, monsieur, votre serviteur,
RIMBAUD, Aden (colonie anglaise)

Toujours à Aden, hôtel de l’univers, Rimbaud assis à droite ? Allez savoir.

Le 12 août 1883, à la fin d’une longue liste d’ouvrages techniques, Rimbaud renouvelle sa demande : Deux armes d’essai pour la chasse à l’éléphant ? Des munitions empoisonnées ou explosibles ?

A la suite de l’expédition de 2.000 armes qui sont destinées à l’armée du roi du Choa, Ménélik, et dont il dirige la caravane de la mer Rouge à Entotto, la capitale abyssinienne, par un nouvel itinéraire en 1886-1887, Rimbaud entreprend une correspondance suivie avec les conseillers suisses du futur empereur éthiopien, Zimmermann et Ilg, Ce dernier deviendra même son ministre des affaires étrangères. Cette correspondance constitue un véritable livre de compte dans lequel apparaissent les fluctuations du cours de l’ivoire jusqu’en 1890.

rimbaud 6

L’empereur d’Ethiopie Ménélik

L’ivoire est à cette époque l’une des principales ressources des plateaux éthiopiens. Entre 1876 et 1890, ce sont 200 tonnes d’ivoire qui sont exportées par an, comme en témoigne l’explorateur Jules Borelli, associé de Rimbaud pour le convoi d’armes, et qui s’inquiète des conséquences : Il est probable que cette branche du commerce africain subsistera encore longtemps encore, car ces éléphants sont nombreux mais si l’on détruit ces animaux comme y travaille le roi Ménélik, la quantité de l’ivoire augmentera pendant quelques années , pour cesser subitement ensuite.

L’exportation de 200 tonnes d’ivoire par an représente l’abattage d’environ 2.000 animaux par an, et donc 30.000 éléphants entre 1875 et 1890, un massacre qui s’est poursuivi les décennies suivantes. Un siècle plus tard, au parc de Babil, il ne reste plus qu’un centaine d’éléphants emblématiques d’Ethiopie, le Loxondonta Africana Orleansi, toujours sous la menace du braconnage. Et guère plus d’un millier dans le parc de Mango du pays à près de mille kilomètres au Sud-Ouest d’Addis-Abeba.

Le marché aux chevaux à Harar en 1889. La maison où vécut Rimbaud en 1881 et 1883 est la bâtisse à étages où était établie la factorerie des Bardey, ancien palais de Raouf Pacha.

L’attitude d’Arthur Rimbaud entre 1880 et 1890 est assez symptomatique du comportement des explorateurs européens au cours du dix-neuvième siècle, qui en trafiquant dans l’inconnu pour reprendre une expression du poète maudit, attrapèrent la fièvre de l’ivoire. La demande insatiable de l’Europe et de l’Asie en ivoire engendrera un commerce dévastateur pour les les populations d’éléphants, les tribus africaines et la nature. Elle ouvrira la voie à des comportements d’une très grande cruauté humaine en favorisant la traite des esclaves ou  en massacrant les animaux sauvages comme les éléphants  les rhinocéros, les hippopotames, les girafes mais aussi les loups d’Abyssinie ou les lions d’Ethiopie à la célèbre crinière noire. Ce désastre parmi d’autres peut se résumer en un chiffre résumant l’effondrement du système écologique : alors que 40% de l’Ethiopie était autrefois recouverte par des forêts, ce chiffre est tombé aujourd’hui à 2%, privant les populations rurales de moyens de subsistance élémentaires comme le bois pour aider à se nourrir.

Plus d’un siècle après la mort d’Arthur Rimbaud, l’enthousiasme de ses biographes à célébrer la vie aventurière du poète maudit est la plupart du temps un regard sans aucun recul sur la réalité de son passage dans la Corne de l’Afrique : il a vendu des armes de guerre qui furent utilisées dans des conflits ethniques, il a fait commerce de l’ivoire à l’origine de massacres d’hordes entières d’éléphants, encourageant par la même occasion la traite des esclaves qui en assurait le transport le long de routes épuisantes aussi destinées à acheminer vers l’Egypte ou l’Arabie les populations africaines asservies. Pour le moins, Rimbaud en Abyssinie fut comme le plus grand nombre de ces aventuriers européens, un ami de la mort. Autrement dit, un beau salaud.

Trois images du Rimbaud photographe à découvrir à Charleville

Trois photographies prises par Arthur Rimbaud à Harar, qui avait demandé aux siens de lui envoyer un appareil pour illustrer ses périples et voyages à des fins scientifiques

Après un siècle et demi de massacre des éléphants sans discontinuité, il revient à Romain Gary de conclure dans les Racines du Ciel : Ils abattaient des éléphants pour les manger. C’était pour eux de la viande [….] Mais les Blancs ? La chasse « sportive » – Pour la « beauté » du coup de fusil ?

Au temps des colonies, Arthur RIMBAUD | Montray Kréyol

Arthur Rimbaud, poète déguisé en chasseur ou colon habillé en chasseur ?

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