L’adieu aux paysans du haut Anjou

DSC_0846 René-Guy Cadou, natif de la Grande Brière et illustre poète parmi les illustres, a écrit : il y a des choses  que l’on n’oublie jamais, des choses qui font que l’on a trop tôt quitté l’enfance et c’est elles qu’on  cherchera toujours. La paysannerie du haut Anjou a disparu à la fin des années soixante, début soixante-dix. C’est à cette époque que le remembrement rural et la mécanisation agricole ont fait des ravages parmi elle, plus assurément que la peste ou le choléra au moyen-âge. 242f7-080812baracc3a91 C’est alors que le paysan, par la force des choses, est devenu entrepreneur d’importance, regroupant des hectares, croulant de dettes et rendant compte au fisc, à la banque verte et à Bruxelles, sans espoir que reviennent les beaux jours où seul sur sa terre et face aux intempéries, il devait se débrouiller pour faire survivre sa grande famille, en se demandant, chaque soir que la table était mise, que faire, plus tard, de toute cette descendance qui mangeait en silence attendant que le père les questionne. DSC_0498 Pour avoir été enfant le témoin de leur disparition, je me demande souvent maintenant qu’ils sont tous tombés au champ d’honneur du labourage et du pâturage, pourquoi ces hommes qui incarnaient la France depuis que ce pays était la Gaule bien avant qu’elle fût la Gaule romaine, se sont retrouvés à supporter, en une seule génération, cette bourrasque inhumaine qui n’a pas simplement détruit les paysages et le monde rural mais réduit à néant les qualités d’un peuple que l’on pouvait résumer comme l’association de l’acharnement  au travail et  de l’obstination à survivre, quelles que fussent les conditions climatiques auxquelles ils étaient confrontés. DSC_0511 Car la vie d’un paysan de l’Ouest, dans ces bocages quadrillés de haies et sillonés de chemins creux, n’avait rien de facile, ils n’étaient pas assistés comme aujourd’hui toutes ces populations qui crient désespérance dans les banlieues, ils n’avaient pour vivre que quelques arpents de terre au mieux, des vaches, des poules et des cochons, parfois des oies, des canards  et des dindons pour les plus prospères, et pour ceux qui avaient réussi, des cygnes et des paons faisant la fierté de tout le village. Et pour tout loisir, la chasse, la pêche et pour les plus chanceux une fille de ferme qu’on asticote dans les foins. Anjou (19) Dans ces années-là, leurs enfants n’allaient pas à l’école primaire en bus qui venaient les chercher jusqu’à leur porte, pas même un vélo à braquet, encore moins un scooter, non ils y allaient tous à pied, quelque fut le temps, sans même le bénéfice d’un retard pour cause de neige, de gel ou de pluie, car l’instituteur ne l’eut pas admis, et il ne serait venu à l’idée d’aucun des parents de s’en prendre verbalement au maître d’école si son enfant eut été admonesté pour avoir franchi une minute trop tard la porte de la classe. De toute façon, cette porte étant fermée, il n’avait plus qu’à attendre sous le préau, l’heure de la récréation. DSC_0515 Apprendre était alors un devoir sacré, et il n’y avait pas un enfant qui dès le cours préparatoire ne savait lire et compter. Car le monde n’était pas alors peuplé de pédagogues et de démagogues pour vous expliquer qu’il vous faut dix ans pour savoir utiliser une machine à calculer tandis que les enfants s’échangent jeux vidéos et plansanteries de mauvais goût. Le monde paysan avait ses traditions. DSC_0536 On travaillait toute la semaine et le jour du Seigneur on s’endimanchait quand la terre et les bêtes laissaient le temps. Les enfants participaient aux travaux des champs quand ils n’étaient pas à l’école, et tous les garçons voulaient devenir pompier volontaire au lieu qu’aujourd’hui nombre d’entre eux se trouvent intelligents de les caillasser quand ils viennent porter assistance. Anjou (32) A l’heure de la messe, tandis que les femmes faisaient leur dévotion et priaient la Vierge Marie pour que le petit Michel se remette de sa rougeole, les hommes au troquet pratiquaient la formation permanente en échangeant à coups de gnôle les bonnes pratiques céréalières comme on dit aujourd’hui, levant le coude un peu plus vite que d’habitude au moment où l’un d’entre eux apprenait que son petit Michel avait fait l’école buissonnière en désertant sa chambre alors que sa mère croyait qu’il couvait la varicelle. DSC_0617 La vie y était si rude pour ces paysans qu’il n’était pas rare que le médecin qui venait d’accoucher la cousine, se précipitât dans la ferme voisine pour aller dans la grange décrocher l’un d’entre eux qui s’en était allé se pendre avec sa ceinture pour oublier tous ces malheurs d’ivrogne transmis de génération en génération, avec pour toute solution au bout du chemin le désespoir d’une dernière cervoise pour toute consolation. DSC_0731 Et quand ce n’était pas dans la grange, c’était alors d’un coup de fusil au milieu des champs de l’automne, entre deux vols de corbeaux et de corneilles, ou bien le long de la voie ferrée marchant une dernière fois au milieu des voies pour s’en aller percuter la micheline qui arrivait au loin dans l’espérance d’être tendrement aplati comme une galette de blé. DSC_0524 C’est qu’on se donnait beaucoup la mort sans qu’il y eut besoin de sociologue prétentieux pour vous expliquer que la vie est quelque chose de difficile à supporter quand on essaye d’être digne de tous ceux qui vous ont précédé depuis des millénaires. Tout paysan apprenait depuis le plus jeune âge à quelle branche d’arbre aller se pendre, il suffisait d’écouter dans le village de tel ou tel qui n’était jamais revenu de son champ. DSC03110 Plus tard, quand la voiture a succédé au cheval et le tracteur aux carioles, il fut encore plus facile de déguiser tous les malheurs du monde qui pesaient sur leurs épaules. On s’en allait au bistro saluer une dernière fois la rousse derrière le comptoir, pour la taquiner sans rancune, se souvenant comme autrefois elle était jolie au bal quand les prétendants se bousculaient dans la farandole ; beaucoup d’entre eux avaient déjà disparu, emportés par la cirrhose ou déportés d’alcool sous le tracteur ; et plus loin, chez la brune hautaine, on attaquait la prune dévastatrice pour tout oublier de cette vie misérable, de la vache malade, des enfants qui ne fichent rien à l’école, de la mare qui s’épuise sous les nénuphars et du vieux coq qui déraille à chanter toutes les heures les premières notes du Credo, sans oublier la vieille grand-mère qui jacasse au crochet. Rien de toute cette vie ne convenait, il était temps de reprendre enivré le volant de la 2CV ou de la 4L pour aller verser une dernière fois dans le fossé toutes les espérances de rachat sans crédit. DSC_0510 Et jusqu’au jour des obsèques, dans son cercueil brinquebalant, tout rappelait au paysan la condition précaire à laquelle il avait volontairement renoncé : précédé du curé baveux et d’enfants de cœur ricanant, un cheval fourbu, au son de l’avoine au lointain, tirait le vieux corbillard de l’église jusqu’au cimetière planté d’ifs, suivi du cortège composé de la famille et des proches où l’honneur imposait de ne pas verser une larme, car dans ces villages du haut Anjou, on est toujours mort comme on a vécu, sans se plaindre et sans pleurer, dans le silence d’une vie insoutenable qui s’est perpétuée jusqu’à ce que tout ce qui fut la paysannerie disparut à jamais. DSC03109  Pour ne pas avoir toujours cherché ces choses que l’on n’oublie jamais, l’heure est venue de les retrouver en embarquant vers une enfance quittée trop tôt, là où commence les souvenirs, à la maison d’Adam, le lieu assurément le plus certain d’un retour possible aux origines comme son nom l’indique. Maison d'Adam, a medieval (circa 1500) half-timbered house in Angers, Maine-et-Loire, Pays de la Loire I France

    Maison d’Adam à Angers, vers 1500

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