Roman d’espoir

Normandie (219)

C’est au salon de thé de l’orangerie des jardins botaniques royaux de Kew, proche de Londres, que j’aimerais, le plus tard possible, et si Dieu veut, mourir paisiblement une tasse à la main, devisant du monde, en parcourant la plus grande carte de la terre imaginable que l’on puisse trouver, celle des fleurs et des plantes toujours renouvelées.

Voici ami lecteur, la première phrase d’un roman auquel vous avez, justement, échappé. Dieu a voulu vous épargner ce récit et je l’en remercie par la même occasion. Avec tout le respect que je dois à l’immense Carl von Linné, je n’envisageais pas de me lancer dans une nomenclature binominale naturaliste susceptible de rapidement ennuyer le lecteur. Ce qui limitait fortement les perspectives ouvertes par la première phrase de ce roman prometteur : « C’est au salon de thé de l’orangerie... » ; phrase quelque peu désespérante en termes d’action. On imagine facilement que la moyenne d’âge des goûteurs de thé y est assez élevée même si on est en Angleterre, et le plus grand nombre des figurants porteraient une perruque en cheveux de coton. Non que je condamne ces chevelures de coton, il en faut bien ; et parfois la nature veut que des personnes en portent dès leur jeunesse comme d’autres perdent tôt leurs cheveux pour adopter la crinière des chauves.

La description des jardins royaux de Kew, les senteurs du thé, le devisement du monde ou la description de cette « grande carte de la terre » auraient certainement contribué à l’écriture de quelques passionnants chapitres. Mais Dieu n’a pas voulu. Il avait d’autres projets.

J’ai attendu quelques années avant qu’il ne vint me revoir avec quelques grands plans, me conseillant de commencer par une phrase énigmatique : Au jour de la mort du Roi. J’aurais pu en rester là, s’il ne m’avait ordonné, hélas, de prendre trois dés et de les faire rouler pour fixer le nombre de chapitres. Je suis certes bon enfant avec Dieu mais je n’avais pas l’intention d’accéder à cette demande, n’étant pas joueur ou si peu. Et même si Einstein nous garantit que Dieu ne joue pas aux dés dans l’univers [Gott würfelt nicht], on ne sait jamais, j’ai tout de même trouvé préférable de ne pas me fâcher avec lui : la Bible en plusieurs circonstances laisse entendre qu’il peut facilement s’agacer et je n’ai aucune intention de m’égarer dans le dédale des révélations, chevaux de feu et dragons apocalyptiques à ma poursuite infernale.

J’ai donc jeté les dés qui ont roulé, roulé, roulé, s’arrêtant sur trois chiffres : 3, 6, 6. Ce sera le nombre des chapitres à écrire m’avertit Dieu, avant que tu ne puisses te divertir en écrivant des chroniques d’enfer, souriant d’avoir blasphémé de lui-même. Dans un premier temps, j’étais assez content. 3+6+6 font 15, ce qui est fort peu mais n’empêche pas le risque d’un massacre pour une bagatelle quand on est un auteur prolifique. Dieu éleva une contestation. Je protestai lorsque je découvris que la multiplication 3*6*6 portait le nombre de chapitres à 108. Rien n’y fit, il objecta à nouveau, pointant l’alignement des trois dés : 3,6,6. Je compris que ma peine serait alors d’écrire 366 chapitres à partir d’une seule phrase : au jour de la mort du Roi… En même temps, en inversant l’ordre, ma peine aurait pu être beaucoup plus grande, proche du double : 663, et si près de ce chiffre énigmatique, 666.

Et c’est ainsi que voilà de très nombreuses années, j’ai commencé un livre débutant par une phrase imposée, Au jour de la mort du Roi, devant comprendre 366 chapitres qui correspondent, hasard purement fortuit, au nombre précis de jours dans une année bissextile.

Au terme de ce long parcours, je dois bien admettre qu’il vaut mieux écrire 366 chapitres commençant pas une phrase imposée, que chercher à écrire un roman commençant par : c’est au salon de thé de l’orangerie.

Car j’y serais toujours attablé à cette terrasse, une rose de porcelaine à la main, attendant paisiblement de mourir une tasse à l’autre main, si Dieu veut. Ce dernier est trop occupé à jouer aux dés pour se préoccuper de notre mort qui est certaine. L’obstination du hasard y pourvoit fort bien sans que Dieu s’en mêle, ce qui lui laisse le temps de veiller sur nous et de nous accueillir le cas échéant au terme de notre parcours terrestre. Encore faut-il de notre côté, jouer aux dés avec le fossoyeur, car si Dieu ne lance pas les dés, c’est à nous de les jeter le plus loin possible dans la bonne direction pour avancer sur le chemin inconnu jusqu’au dernier souffle.

En fait, ce qui m’ennuie dans cette histoire, c’est cette première phrase imposée, je ne sais toujours pas à ce jour, de quelle jour du mort du Roi dont il s’agit : 366 chapitres rédigés sous le sceau de l’incertitude, c’est long à remanier si l’on se trompe de règne ou dynastie !

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