L’intolérance engendre la violence

Derrière les drôleries d'Alexandre Vialatte, on entend le souffle des sentiments désolés.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand : c’est par cette phrase qu’Alexandre Vialatte avait l’habitude de terminer sa chronique hebdomadaire publiée dans la Montagne, le journal de l’Auvergne. Il  en a ainsi publié près de mille pendant vingt ans, dans les années 50-60. A cette époque, la France bien qu’engluée dans les « événements d’Algérie », une expression passe-partout destinée à masquer la gravité de la situation dans les départements alors français d’Algérie, se contrefichait alors d’Allah qui n’était pas d’actualité et ignorait tout du Coran et de ses subtiles sourates versatiles. C’était avant la guerre du Kippour qui commença le 6 octobre 1973 et qui fut suivie d’un embargo pétrolier organisé par les pays producteurs entraînant un quadruplement des prix du pétrole, un événement qui allait transformer l’économie du monde par un transfert sans précédent de richesses vers les pays d’Arabie.

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Colonne de blindés égyptiens détruite pendant la guerre Kippour  

Les temps ont changé. Régulièrement, on crie dans les rues d’Europe « Allah Akbar » ou plutôt « Allahou Akbar » si on en croit certains intellectuels qui aiment apporter cette bien utile précision par rapport au déclenchement qui s’en suit de tirs de kalachnikov et de l’explosion de bombes humaines ; mais on peut légitimement douter en cet instant que « Dieu est le plus grand », qui est la traduction française de l’expression préférée des reconvertis dans la poudre à canon instantanée.

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« Allah Akbar » crié dans la rue par les tueurs de Charlie-Hebdo

Quant au Coran, à ce rythme, il sera bientôt lecture obligatoire dans toutes les écoles du monde pour apprendre aux enfants quand tuer ou ne pas tuer et pourquoi on peut mourir sous les balles de fanatiques que l’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam. Car, c’est là l’ennui avec ces tueurs en série regroupés sous le drapeau de Daech. Eux savent pourquoi ils veulent nous tuer. Nous, pas trop. D’accord, nous sommes juifs, chrétiens, bouddhistes, hindous, laïcs ou musulmans pervertis par l’Occident, mais est-ce une raison suffisante pour se faire descendre à une terrasse de restaurant, dans une salle de concert ou dans une école ? A nos yeux, ce n’est pas évident. Eux n’ont aucun doute. Ils envisagent même d’envoyer des enfants achever le massacre.

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Image de propagande de Daech présentant leur « centre  de loisirs » (Slate.fr)

Ce qui est magnifique dans cette histoire d’ « Allahou Akbar » crié par des suicidaires armés de kalachnokov qui n’hésitent pas un instant à s’en servir, c’est qu’une fois encore, les Ponce Pilate les plus acharnés continuent d’affirmer que ce serait, toujours et encore, la faute à l’Occident. Certes, l’Occident consomme du pétrole, mais la Chine désormais encore plus. l’Occident comploteur est un mythe tenace qui arrange les faibles d’esprit, c’est la même rengaine et le même disque depuis 1917, mais les platines sont rangées depuis longtemps, on en est au streaming. Simplement, cette accusation présente un avantage : pas besoin de chercher à l’intérieur de l’islam les causes d’un désastre  qui doivent être forcément imputables à des causes extérieures. Sinon ce serait amalgame et caricature. Et on sait ce qu’il en coûte de caricaturer. On peut y laisser la vie. En attendant, l’Occident est bon joueur, l’Islam s’en tire bien, mais personne n’est dupe. Pourquoi soumettrait-on l’islam à la même critique que le christianisme ? Un bouc émissaire suffit.  Peu importe pourrait-on ajouter, Dieu reconnaîtra les siens, sauf que les morts dans les attentats terroristes s’accumulent ce qui finit par être ennuyeux pour une religion qui affirme être l’avenir de l’humanité. Ne serait-ce pas mieux de « sauver l’Amour » plutôt que de tuer ? La réponse se fait attendre pendant que l’autruche enfonce la tête dans le sable.

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Le Christ devant Pilate, Duccio, 1328

Allez savoir pourquoi le caractère dictatorial de la plupart des pays musulmans n’est jamais considéré comme une explication du ressentiment des laissés-pour-compte, de même que les invraisemblables écarts de richesse entre une extrême minorité toute puissante et une immense majorité pauvre et vouée aux aides sociales, ne sont jamais considérés comme un terreau possible des affrontements violents qui secouent toute la région s’étendant des bords de l’Atlantique au Pakistan, voire au-delà.

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C’est bien connu tout va dans le meilleur des mondes en pays d’islam, alors que nous, sangsues occidentales passerions notre temps à empêcher 1,5 milliard de musulmans à nager dans le bonheur en vivant désormais entre eux. Et pourtant, on ne peut dire qu’après avoir expulsé les Juifs entre 1948 et 1968, 850.000 selon les décomptes, et bientôt les Chrétiens, les choses ne s’arrangent : allez savoir pourquoi, Ben Ali, Moubarak, Assad, Kadhafi ou Saddam Hussein n’ont pas laissé de grands souvenirs aux populations concernées  bien qu’ils ont longtemps dirigé leur pays en despotes, pour certains pendant plus de 30 ans. Ils n’ont laissé  derrière eux que ruines, caisses  exsangues et misère. L’intolérance nourrit la violence. Et enrichit les criminels et la crapule jusqu’à provoquer les révoltes populaires de la faim et du désespoir et les révolutions d’espérance pour plus de liberté et de démocratie.

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Les issues variables et incertaines des différents Printemps arabes

Dans le même temps, on passe sous silence que l’Occident investit dans la recherche, la science et des technologies nouvelles que peu de monde maîtrise. On est ainsi capable aujourd’hui de mesurer  au milliardième de millimètre l’oscillation des ondes dans l’espace lointain pour vérifier quelques points obscurs des théories d’Einstein ; mais, paradoxalement,  on est incapable de traquer dans le désert des convois pétroliers avec leur cargaison de contrebande : étrange monde où l’on se contrefiche des victimes du désastre terrestre pour s’intéresser aux martiens en difficulté.

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Cartographie  russe de la contrebrande pétrolière  de Daech vers la Turquie

La vérité est peut-être un peu différente de celle que l’on voudrait nous faire croire à longueur de journées. Au XIXè siècle, l’habitude avait été prise de surnommer l’empire ottoman « l’homme malade de l’Europe »: la « Sublime porte » perdait alors régulièrement pied dans les Balkans européens, mais aussi en Afrique du nord, cédant des territoires méthodiquement conquis depuis sa fondation en 1299. Après la première guerre mondiale, cet empire ottoman à bout de souffle  en vint à disparaître pour laisser place à l’actuelle République de Turquie, amputée de l’essentiel des six siècles des conquêtes d’un empire qui domina le monde de l’Atlantique à la mer Caspienne, jusqu’aux murailles de Vienne par deux fois menacées lors d’un siège de l’armée ottomane. L’Arménie en paya le prix fort, celui d’un génocide pour laver du sang des innocents l’humiliation alors ressentie par les nationalistes jeunes-turcs.

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L’Arménie, tragique victime collatérale entre 1895 et 1924, de l’effondrement de l’empire ottoman

S’agissant du terrorisme islamiste, la vérité est probablement plus à rechercher dans l’écart grandissant entre la propagation universelle des technologies occidentales et le refus de la modernité d’une grande partie du monde musulman, qui a donné naissance à cette cohorte d’enfants perdus réfugiés dans des délires coutumiers archaïques et un terrorisme bordé d’injures adressées au monde et de pamphlets islamistes attisant une guerre déclarée à la terre entière.

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La station spatiale internationale (ISS), le meilleur de l’homme au service de l’humanité

Et c’est ainsi que nous voici confrontés au retour en quatre séquence d’un cauchemar oublié qui est le reflet appauvri comme de l’uranium d’une longue confrontation entre l’Occident et l’Orient d’islam.

  1. A la Renaissance, déjà, l’empire ottoman confronté au développement de nouvelles techniques, avait rejeté des inventions nouvelles entrées dans les moeurs jusqu’à se perpétuer de nos jours, interdisant par exemple le port des lunettes ou l’usage de l’imprimerie ; la bataille navale de Lépante en 1571 scella le sort de cet empire despotique voué à un inexorable déclin.
  2. Sous l’impulsion de l’Angleterre, puis de l’Europe et de l’Amérique, la terre entière, depuis le 19è siècle, est bouleversée par la révolution des transports et la transformation des systèmes de production agricole et industrielle désormais acquis aux gains incessants de productivité, pour le meilleur et pour le pire.
  3. Dans le sillage des pays occidentaux, de grandes civilisations ont choisi d’entrer dans la compétition  économique et technologique, comme  le Japon dès l’ère Meiji en 1872, mais aussi la Corée du sud et les « dragons asiatiques », puis la Chine, l’Inde et tous les pays émergents, y compris les pays africains subsahariens ou l’Amérique latine. Les brevets, les inventions et la production de hautes technologies ne sont plus la chasse gardée de « l’Occident » ; et contrairement aux discours nationalistes les plus étroits, la mondialisation n’est pas une histoire d’échange ou de production entre systèmes sociaux inégalitaires, elle est le fruit de la compétition technologique, comme en témoigne par exemple, la filière des jeux vidéos, les appareils de photos,  les télévisions, les smartphones et désormais les objets connectés.
  4. A quelques exceptions près comme le Maroc, la Tunisie et L’Egypte sans ressources naturelles décisives, les pays musulmans de manière générale, et plus particulièrement les pays de la péninsule arabique, sont absents de cette compétition économique et technologique : la mondialisation se limite globalement pour eux à l’échange de gaz naturel et de pétrole contre  des biens alimentaires, des biens de consommation ou des services. Certes les pays du Golfe importent des hautes technologies pour fabriquer des vitrines, mais ces vitrines sont souvent des mirages car elles consomment d’énormes capitaux à faible retour d’investissement par rapport à d’autres choix possibles.

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Quel avenir pour les villes pharaoniques du désert après le pétrole ?

La « longue traîne » historique justifie d’éviter les décisions hâtives prises sous le coup de l’émotion à la suite des attentats perpétrés cette année en France. Peu importe l’unanimisme troupier, « bombarder » en Syrie les combattants de Daech n’est pas la solution. Il se peut qu’à court terme,  à force de dynamiter, ventiler, disperser, aux quatre coins des déserts d’Arabie,  on va retrouver les apprentis sorciers « éparpillés par petits bouts façon puzzle ». Mais de même qu’après l’invasion de l’Afghanistan le puzzle Al Quaida s’est reconstitué en Irak, le puzzle Daech expulsé de Syrie et d’Irak resurgira en Libye, au Yemen ou ailleurs.

Ce que nous devons faire est bien différent. Il nous faut nous engager sur le long terme à mener trois actions complémentaires :

  1. Aider, appuyer et soutenir nos alliés traditionnels dans cette partie du monde, qui sont fort nombreux, en les regardant tels qu’ils sont et non tels que nous voudrions qu’ils soient, à notre image. C’est un non-sens et une faute lourde que de blâmer des gouvernements pour l’histoire millénaire de leur pays en imaginant qu’elle puisse être, à ce jour, différente de ce qu’elle est : la tour Eiffel est à Paris et la Mecque en Arabie, n’imaginons pas que subitement Montmartre serait transporté à Médine. arrêtons avec les procès d’intention. Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, le Liban, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe sont nos alliés habituels pour lesquels nous n’avons pas à porter de jugement sur leur institutions, de même que nous n’attendons pas d’eux qu’ils en portent sur nos principes démocratiques.
  2. Accompagner le monde musulman dans sa réforme en cours de l’islam est aussi souhaitable. Qui ne voit derrière les tumultes guerriers, que l’islam est engagé dans un mouvement de fond où le réformisme religieux, dans un contexte de laïcité, se heurte à des traditions séculaires bien décidées à ne rien céder. Alors que l’islam classique se modernise, des sectes violentes apparaissent pour faire resurgir un islam archaïque aux ambitions mondiales et fondamentalement funestes pour tous, y compris et surtout pour les musulmans. L’imitation délirante à l’ère nucléaire de Mahomet chef tribal est sans avenir, sauf à rechercher une apocalypse que personne ne souhaite en dehors des esprits maléfiques.
  3. Renforcer, sans compter, notre sécurité intérieure et nos moyens de défense est enfin une gageure dans un pays comme la France vieillissante, endettée et divisée. L’année 2015 marque un changement d’ère pour l’Europe. Ne pas en tenir compte serait plus que de l’idiotie, un crime. Il rôde dans Paris, en France, en Europe et dans le monde entier, des personnages terriblement malveillants qui ne rêvent que d’un instant de gloire en commettant les attentats les plus sanglants et les plus lâches. Il faut cesser de s’épuiser à courir après et les mettre hors d’état de nuire avant qu’ils ne passent à l’acte suicidaire en entraînant dans leur mort d’innombrables victimes. Cela suppose que les forces de sécurité au lieu de subir dans la passivité des lois et règlements d’un autre âge, deviennent actives pour que ceux qui nous ont déclaré la guerre n’ait aucune chance de la faire. N’ayons pas l’ombre d’un doute à ce sujet : s’ils peuvent frapper, ils frapperont. C’est pourquoi, il faut changer de braquet : Les services secrets assurent par nature des services qui sont secrets.

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La grande mosquée de Paris

Pour conclure sur ce sujet, retrouvons un instant les Vieux de la Montagne rencontrés dans de précédentes chroniques. Certes, la situation n’est pas comparable : la secte décrite par Marco Polo est chiite et non sunnite ; elle commet des assassinats ciblés sur les dirigeants et non des massacres aveugles ; elle cherche un pouvoir d’influence plus qu’une domination de type califat ; elle ne rejette pas la culture et n’est pas apocalyptique. Elle n’a en définitive qu’un point véritable en commun avec Daech : le recours  au suicide pour commettre des crimes.

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Combien de temps avant que ne revienne l’insouciance ?

Marco Polo avance une hypothèse pour expliquer comment sont recrutés et manipulés les suicidaires : faire miroiter les paradis artificiels, par le recours à la drogue (haschisch) et la promesse entrevue  d’un univers paradisiaque et féérique. Reste à savoir pour Daech comment s’exerce cette manipulation mentale. Au commencement se trouve le ressentiment de l’Occident. Mais ensuite ? Qu’est-il promis au moment de passer à l’acte ?   Qu’est-ce qui fait qu’un être bascule au point que l’instant de gloire, totalement épéhémère et humain, l’emporte sur l’instinct animal de survie ? Serait-ce une histoire d’adrénaline ? De métabolisme? Il n’y a peut-être pas de différence avec un sportif prêt à tout sacrifier, y compris sa santé avec le dopage, pour courir par exemple un cent mètres en 9″50 et arracher l’or. On ignore tout de la motivation de ces actes suicidaires. C’est pourtant là que se gagnera la guerre contre le terrorisme moderne quand on trouvera pourquoi des êtres humains s’engagent au nom d’une communauté à commettre des actes suicidaires destinés à donner en masse la mort. Les « mentalistes » ont de l’avenir. Et les divans aussi.

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Car comme l’a  écrit Vialatte : « Les destins se font et se défont. Tout passe, tout lasse, tout casse, les montagnes, les hommes, la haine, les ours, les ivrognes, les veuves et les démons de la solitude. Et c’est ainsi qu’Allah est grand. »

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Merci à toi, Alexandre, l’Auvergnat, d’avoir enchanté notre vie. A bientôt.

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