Conjurer le Passé

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Je n’en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul; sans famille; même quelle langue parlais-je? Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ; ni dans les conseils des seigneurs, – représentants du Christ. Qu’étais-je au siècle dernier: je ne me retrouve qu’aujourd’hui. Plus de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout couvert – le peuple comme on dit, la raison, la nation et la science [Arthur Rimbaud, Mauvais sang, Une saison en enfer]

A Philippe T., bretteur magnifique

Une rose de porcelaine à la main

C’est au salon de thé de l’Orangerie des jardins botaniques royaux de Kew, proche de Londres, que j’aimerais, le plus tard possible, et si Dieu veut, mourir paisiblement une tasse à la main, devisant du monde, en parcourant la plus grande carte de la terre imaginable que l’on puisse trouver, celle des fleurs et des plantes toujours renaissantes, ai-je écrit un jour pour conjurer le passé. Heureusement, Dieu a voulu nous épargner ce récit, l’en remerciant par la même occasion.

Avec tout le respect que nous devons à l’immense Carl von Linné, et après longue réflexion, il ne pouvait être envisagé de se lancer dans une nomenclature binominale naturaliste susceptible de rapidement ennuyer le lecteur, ce qui aurait limité fortement les perspectives ouvertes par la première phrase de ce roman prometteur: C’est au salon de thé de l’orangerie... La phrase est quelque peu désespérante en termes d’action. On imagine facilement que la moyenne d’âge des amateurs de thé y est élevée même si on est en Angleterre, et le plus grand nombre des figurants porterait une perruque en cheveux de coton. Non que nous condamnions ces chevelures de coton, il en faut bien; et parfois, la nature veut que des personnes en portent dès leur jeunesse comme d’autres perdent tôt leurs cheveux pour adopter une crinière chauve.

La description des jardins royaux de Kew, les senteurs du thé, le devisement du monde ou la description de cette grande Magna carta botanique, auraient certainement contribué à l’écriture de quelques passionnants chapitres. Mais Dieu n’a pas voulu. Il avait d’autres projets, découvrant en circonstances hasardeuses que virée de Galerne et Red Ball Express se croisaient: ayant été appelés sur les chemins de Magdala, John Doe et Jean Chouan se sont rencontrés en esprit à deux siècles de distance, en même temps qu’ils partagèrent le sort commun des vagabonds en armes dans les cimetières peuplés de tout l’Ouest de France. L’heure était venue de conjurer le passé, de balayer le roman national mensonger des souverains par celui des victimes des guerres vagues, cruelles et insensées, comme l’enseigne René Girard dont la lecture Des choses cachées depuis la fondation du monde, me fut imposée, non sans compensations, par Juliette à Saint-Julien d’Asse, où nous croulâmes tout l’été 1979 comme des lézards sous le soleil des oliviers.

Jeu de dés et roulements de tambour

Dieu a attendu quelques années avant de revenir avec de grands plans, conseillant de commencer par une phrase énigmatique: Au jour de la mort du Roi. Nous aurions pu en rester là, s’il n’avait ordonné, hélas trois fois, de prendre trois dés du Chaturanga et de les faire rouler pour fixer le nombre de chapitres, bien que n’étant pas joueur ou si peu. Et même si Einstein nous garantit que Dieu ne joue pas aux dés dans l’univers [Gott würfelt nicht], on ne sait jamais, nous avons tout de même trouvé préférable de ne pas se fâcher avec lui: la Bible en plusieurs circonstances laisse entendre qu’il peut facilement s’agacer lorsque nous refusons de nous égarer dans le dédale des révélations, des chevaux de feu et des dragons apocalyptiques lancés à notre poursuite impitoyable.

Nous avons donc jeté les dés qui ont roulé, roulé, roulé, s’arrêtant sur trois chiffres: 3, 6, 6, constituant ensemble le nombre des chapitres à écrire, avant de ne pouvoir se divertir en écrivant autant de chroniques d’enfer et damnation, souriant ainsi d’avoir blasphémé. Dans un premier temps, nous étions assez content. 3+6+6 font 15, ce qui est fort peu, ce qui n’empêche pas le risque d’un massacre pour une bagatelle quand on est auteur prolifique. Dieu éleva une contestation, condamnant à protester s’il s’agissait de la multiplication 3*6*6 portant le nombre de chapitres à 108. Rien n’y fit, il objecta à nouveau, pointant l’alignement des trois dés: 3,6,6. Nous comprimes que notre peine serait alors d’écrire 366 chapitres à partir de cette seule phrase: au jour de la mort du Roi. En même temps, en inversant l’ordre, cette peine aurait pu être beaucoup plus grande, proche du double: 663, et si près de ce chiffre énigmatique, 666.

Et c’est ainsi que le futur auteur virtuel, Franche pistole, se lança à la poursuite des lettres d’ivoire, commençant un livre d’une phrase imposée, Au jour de la mort du Roi, comprenant 366 chapitres qui correspondent, hasard purement fortuit, au nombre précis de jours dans une année bissextile.

Et c’est ainsi que des années plus tard, Mille ans de solitude surgira au milieu des tombes d’Omaha Beach en juin 2009, au carré des tulipes rouges plantées pour nous rappeler avec les coquelicots et les bleuets, la fragilité extrême des êtres humains qui, dans les vagues incessantes des guerres successives et sous les flots de mauvais sang, ressemblent aux roses de porcelaine.

Et c’est ainsi que bien plus tard encore , surgira Kew, le frère jumeau de Key, mais c’est une autre histoire, une histoire à venir appartenant à la cohorte créative des mémoires romanesques des Lettres d’ivoire, O bleu, au souvenir du sonnet des voyelles de Rimbaud.

La bataille du Mans pendant la virée de Galerne
Lors des guerres de Vendée, le général Marceau extrait de la bataille du Mans sa future femme qui le combattait aux derniers jours de la virée de Galerne

Notes de l’auteur d’enfer et damnation

Il faut admettre qu’il est préférable d’écrire 366 chapitres débutant par une phrase imposée, que chercher à écrire un roman commençant par: c’est au salon de thé de l’orangerie. Car nous y serions toujours attablés à cette terrasse, une rose de porcelaine à la main, attendant paisiblement de mourir avec une tasse dans l’autre, si Dieu veut. Ce dernier est trop occupé à jouer aux dés pour se préoccuper de notre mort qui est certaine. L’obstination du hasard y pourvoit fort bien sans que Dieu s’en mêle, ce qui lui laisse le temps de veiller sur la terre entière et de nous accueillir le cas échéant au terme de notre parcours terrestre.

Encore faut-il de notre côté, jouer aux dés avec le croque-mort et le fossoyeur, car si Dieu ne lance pas les dés, c’est à nous de les jeter le plus loin possible dans la bonne direction pour avancer sur le chemin de Magdala, embourbé ici, dans la virée de Galerne, là dans le Red Ball Express, avec les conducteurs du diable, ces Buffalo Soldiers qui, après avoir débarqué en Normandie en juin 1944, empruntèrent cent soixante plus tard les mêmes chemins que Vendéens et Chouans qui voulaient s’embarquer vers l’Angleterre à l’automne 1793 au port de Granville, s’en retournant mourir dans les rues du Mans ou les fossés de Savenay. Toute guerre vague engendre ses vagabonds célestes.

En attendant, ce qui est ennuyeux dans cette histoire de roses de porcelaine humaine fauchée sur les champs de bataille, c’est cette première phrase imposée, et ne toujours pas savoir à ce jour, mille ans de solitude plus tard, de quelle mort du Roi dont il s’agit : 366 chapitres rédigés sous le sceau de l’incertitude, c’est long à remanier quand on se trompe de règne dans la longue traîne des souverains depuis Clovis !

Sur les chemins de Magdala:

Vae victis: le baptême patriotique

Avec les conducteurs noirs du Red Ball Express

Une existence toute entière pour cinq minutes

Normandie (219)
Ci-gît au cimetière d’Omaha Beach, John Doe, Buffalo Soldier, photographie prise en juin 2009

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