Aux hangars de Port-Aviation, avec Guillaume Apollinaire

Guillaume Appolinaire, de Charybde en Scylla : trépanation avant grippe espagnole

Voici une des premières chroniques publiées en janvier 2015, qui, en cette année du centenaire de la fin de la Grande guerre et de la mort prématurée de Guillaume Apollinaire, redevient d’actualité. Un siècle plus tard, alors que la poésie est un art naufragé et que la littérature, de manière générale, file un mauvais coton du fait du tsunami numérique qui emporte tout sur son passage, prendre le temps de saluer Apollinaire est un peu comme sauter du haut du Pont Mirabeau pour pratiquer sans filin le saut à l’élastique, histoire d’épater le couple de Chinois prenant la pose pour leur photographie officielle devant la Tour Eiffel illuminée. Sauf que, chaque jour qui passe comme la péniche sous le pont, écrire c’est mourir et revivre. Comme Apollinaire qui a survécu à la Grande guerre et à sa propre mort, dans l’Adieu du soleil.

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Tour Eiffel, de Robert Delaunay, hommage à Louis Blériot, 1914

C’est à toi que nous pensons, Wilhem Albert Włodzimierz Aleksander Apolinary Kostrowicki, né à Rome en 1880 d’une femme galante de noblesse polonaise, naturalisé Guillaume Apollinaire en 1916, et mort deux jours plus tôt que l’armistice, le 9 novembre 1918, comme s’il s’agissait d’emporter dans ton linceul littéraire, tousles charniers d’une guerre atroce.

Tu nous laisses parmi les plus beaux poèmes du vingtième siècle et de la langue française de manière générale , tel le Pont Mirabeau et La Chanson du mal-aimé, bien sûr, mais aussi des recueils admirables comme  le Bestiaire, les Poèmes à Lou et Calligrammes, ces poèmes écrits entre 1913 et 1916 au milieu des obus.

marie laurencin | Marie Laurencin apollinaire et ses amis #aseriousbanquet

Apollinaire et ses amis, oeuvre de Marie Laurencin, au musée Marmottan

Entre tous, notre préférence va à Zone, car les poètes ont un avantage appréciable par rapport à tous les romanciers et pisse-copies, c’est qu’ils peuvent se permettre de n’écrire qu’un seul poème dans leur vie pour devenir immortel, entrer au Panthéon ou atteindre l’Olympe. Parfois un vers suffit, comme : A la fin tu es las de ce monde ancien ; ou, pour les moins chanceux, deux vers :

Adieu  Adieu

Soleil cou coupé

Car c’est ainsi que commence et termine Zone, ce long poème constitué de 155 vers, sans garantie du décompte exact pour ce véritable et inattendu  hymne à l’Aviation. Il faudrait tous les citer, les lire, les publier ici. Nous nous contenterons de n’en reprendre que quelques-uns, le premier quatrain pour commencer, qui reste terriblement d’actualité, un siècle et d’innombrables guerres et morts plus tard :

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

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Plus loin, toujours d’actualité, une référence toujours d’actualité, à la liberté d’expression, en ces temps où la presse se meurt pour laisse la place aux ravages des fausses nouvelles sur internet :

Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à vingt-cinq centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

Sans oublier quelques vers que les imbéciles pourraient considérer blasphématoires maintenant que Dieu est en prison :

C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur

Heureusement, son armée n’a pas renoncé à venir en aide aux hommes en leur offrant le ciel resté inaccessible aux générations précédentes :

Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane

Voici une promesse réalisée, qui associe le monde entier à cette nouvelle conquête moderne :

L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
À tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D’Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts …

… Et d’Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples

Guillaume Appolinaire dans l'atelier Picasso, 11 rue de Clichy

Guillaume Apollinaire dans l’atelier de Picasso, au 11 rue de Clichy

Arrêtons-là, les reprises du poème qui nous font traverser Paris de la tour Eiffel à Montmartre, pour nous emmener aux environs de Prague et au Hradchin dans les tavernes, puis à Marseille au milieu des pastèques et à Coblence à l’hôtel du Géant, avant de passer à Rome et Amsterdam pour s’en retourner à Paris « chez le juge d’instruction« , ou parmi les immigrants,  gare Saint-Lazare, rue des Rosiers ou rue des Ecouffes :

Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie 

Tout cela pour s’en retourner, marchant vers Auteuil et « aller chez toi à pied » :

Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
lls sont des Christs d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christs inférieurs des obscures espérances

Ah, Guillaume Apollinaire, fils de femme galante de noblesse polonaise, naturalisé Français, il est désormais vain de nous dire « Adieu, Adieu, soleil cou coupé » : qui peut nous dire pourquoi cet éclat d’obus est venu se ficher en ta tempe alors que tu lisais dans la tranchée le Mercure de France, ce qui était prendre un risque inutile pour la littérature, au milieu des champs d’automne ? C’était deux ans avant que tu ne meures de la grippe espagnole, boulevard Saint-Germain, et avant que le son du clairon ne vint, deux jours plus tard, sonner l’armistice.

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Apollinaire et sa muse, sur les toits de Paris

Mais, pour nous qui vivons sous la tyrannie de l’immédiat, en ambiance mortifère, craignant que l’Homme ne disparaisse en même temps que la mer monte, Guillaume Apollinaire nous laisse entrevoir, au milieu des hélices, que l’espérance est notre salut et qu’il faut, malgré tout, avoir foi et confiance dans les hommes et ses qualités intellectuelles au service de l’humanité. Nos prédécesseurs impatients ont bien inventé, le feu thermique et nucléaire, l’automobile et l’aviation, ils nous ont appris à transformer l’eau de mer en eau potable, à nourrir ou presque sept milliards d’homme là où à l’échelle de la présence humaine, la plupart du temps il n’en vivait qu’un milliard,  pourquoi n’arriverions-nous pas à purifier l’air que nous respirons pour remettre les aiguilles de la terre à l’heure de la vie possible ?

Mais d’ici-là, pour celles et ceux égarés jusqu’ici, savez-vous ce qu’est un pihi, mot créé par Apollinaire pour la première fois dans le recueil « Alcools » et repris plusieurs fois dans ses poèmes ? Il fait référence à des oiseaux imaginaires  appartenant à la mythologie chinoise, dénommés biyi Niao, signifiant « côte-à-côte » et « oiseau », pour désigner un oiseau qui n’aurait qu’une aile, obligé de voler en couple, en anglais Jian Birds.

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Et puisqu’il nous faut étaler notre culture comme de la confiture d’abricot sur une biscotte tri-cotés, pouvez-vous situer, sans utiliser Google Maps ou Waze, bande de fainéants, ce port-Aviation d’autrefois ? Eh bien, figurez-vous que Port-Aviation était situé sur la commune de Viry-Châtillon, et qu’il s’agit du premier aérodrome à avoir été réalisé au monde en 1909, par la Société d’encouragement de l’aviation, en un lieu réunissant toutes les installations utiles pour un champ d’aviation, hangars, ateliers de maintenance, tour de contrôle, et même une tribune pour accueillir le public et s’y restaurer.

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C’est sur ce site que Louis Blériot va s’entraîner pour traverser la Manche en 1909, que le comte Lambert décollera pour survoler la tour Eiffel et qu’Adolphe Célestin Pigoud y volera la tête en bas avant d’enchaîner des loopings. Transformé pendant la Grande guerre en lieu d’entraînement des pilotes de combat, l’aérodrome sera fermé après guerre, faute de disposer de terrains suffisants pour s’étendre, et les installations bientôt démolies, pour ne plus laisser comme vestige qu’un simple bâtiment, frêle témoin d’une gloire immortelle, celle d’avoir propulsé l’aviation au firmament, et même au-delà jusqu’au huitième ciel.

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Et c’est en cela que les poètes nous sont précieux, il nous apprennent plus que tout autres, à voler en escadrille au milieu des mots et filer en rêve à tire-d’aile comme un pihi.

Homage to Appolinaire (1911-1912 - Marc Chagall

Hommage à Appolinaire, oeuvre de Marc Chagall, 1911-1912

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