les Singes – Astronomes

Singe

Dans notre précédente chronique consacrée à nos retrouvailles avec la licorne, nous avons évoqué le baron Franz Xaver von Zach, cet astronome fondateur d’une revue scientifique au début du dix-neuvième siècle, dans laquelle il publiait les correspondances qu’il entretenait à travers le monde avec des astronomes, géographes, hydrographes et autres spécialistes des sciences de la nature, à une époque où il restait encore beaucoup à découvrir des merveilles du monde. D’origine hongroise, né en 1754 et mort en 1832, le baron von Zach après avoir servi dans l’armée hongroise, fit des études à Lemberg, aujourd’hui Lvov en Ukraine, et devint directeur du nouvel observatoire de Gotha en Thuringe de 1786 à 1791, nommé par le duc de Saxe – Gotha -Altenburg, avant de fonder « the Celestial Police », un cercle de vingt-quatre astronomes destiné à rechercher la « planète manquante » du système solaire située entre Mars et Jupiter, qui sera découverte par accident en 1801, et à laquelle sera donné le nom de Cérès.

Orbite de la planète naine Cérès

Après avoir vécu à Londres, Paris, Gotha, , le baron von Zach visite durant les guerres napoléoniennes les pays de l’Europe méditerranéenne avec la veuve de son protecteur, avant de s’installer à Naples où il dirige pendant une quinzaine d’années l’observatoire astronomique de Capodimonte, tout en poursuivant la publication de ses éditions scientifiques qui se heurte parfois au zèle jésuite au point que la congrégation obtient l’interdiction de publier le quinzième volume de La correspondance astronomique  en 1826.

MUSÉE DE L'OBSERVATOIRE ASTRONOMIQUE - Naples

Observatoire de Capodimonte à Naples

Son appartenance aux académies des sciences de Hongrie, Prusse, Russie, Suède et des USA témoigne du caractère universel de ses travaux qui seront reconnus en attribuant son nom à l’astéroïde 999, Zachia.

Passage de l’astéroïde 999 Zachia le 5 septembre 2016

En France, le baron von Zach est plus connu pour avoir percé le mystère du mont Canigou dans les Pyrénées, que l’on peut apercevoir deux fois par an depuis Marseille  à deux-cent-cinquante kilomètres de distance, en raison de la réfraction atmosphérique des rayons du soleil à la surface de la mer (voir détails ici).

Point n’est besoin d’être astronome pour lire les Correspondances du baron von Zach publiées en français dans une imprimerie arménienne à Venise. Lire cette correspondance nous parle bien plus qu’un grand nombre de traités et articles scientifiques qui ne s’embarrassent guère d’ être accessibles au commun des mortels. On n’y trouve plus cet esprit des Lumières habité par le doute voilà deux siècles. Il règne aujourd’hui dans le monde scientifique un esprit dictatorial qui ne laisse plus de place à l’incertain, à l’infini ou à l’impensé. Au contraire, au milieu de l’opacité d’une époque plus qu’opaque, tout semble clair, limpide, irréversible pour nos apprentis sorciers de la science, alors même que nos connaissances demeurent bien peu de choses ; car, sauf à avoir manqué un épisode, nous sommes toujours mortels, ce qui devrait inciter à l’humilité alors que nous attend l’odeur du bois en décomposition ou le geste sempiternel du semeur de cendres à défaut d’éternité.

Après avoir publié Les Tables du soleil en 1792, le baron von Zach consacra sa vie à la publication de revues scientifiques et à la détermination de la localisation géographique de villes et lieux à partir d’un sextant, travaux qui se poursuivent aujourd’hui à l’échelle satellitaire.

Lire le baron von Zach, c’est réaliser combien l’homme a basculé en deux siècles dans un univers qu’aucun de nos prédécesseurs ne pouvait prévoir, ce qui est un motif de ne pas désespérer de notre condition humaine : l’homme fait de grandes choses à un point insoupçonnable, à condition de toujours veiller à la marche de la propagation de la vérité.

C’est ce que le baron von Zach nous raconte à sa façon dans sa correspondance lorsqu’il reconstitue la genèse d’une histoire singulière qu’un jeune homme de sa connaissance lui conte alors qu’il est à l’université dans les années 1820 : Un  grave professeur débite doctoralement  dans un cours d’anatomie consacré à la structure du cerveau humain, comme une vérité toute claire, toute naturelle, une erreur répandue dans de nombreux ouvrages selon laquelle il y avait en Amérique des singes en état de faire des observations astronomiques aussi parfaitement que le faisaient les savans français ; mais qu’à la vérité ces petits drôles n’en pouvaient pas faire des calculs. Le jeune homme poursuit que ce professeur leur a ensuite parlé de l’influence du magnétisme animal sur le système nerveux, en annonçant la grande découverte que lorsque la lune était précisément au zénith, le magnétisme n’avait plus d’effet. En ce cas, cette découverte ne trouvait son application qu’auprès des malades nerveux dans l’Ethiopie ou dans l’Amérique méridionale.

L’astronome par Johannes Vermeer, 1668, musée du Louvre, huile sur toile

Intrigué par par le charlatanisme de ce professeur, le baron von Zach entreprit des recherches bibliographiques qui le menèrent à l’article Singe, page 355 du volume XXI du Nouveau dictionnaire d’histoire naturelle, par une société de naturalistes publié en 1802 à Paris en 24 volumes.  Ces mêmes recherches aboutirent aux articles Fêtes galantes, Ballets de chevaux et pantomimes en page 87-88 du Journal du voyage fait par ordre du Roi, à l’Equateur, servant d’introduction historique à la mesure des trois premiers degrés du méridien, écrit par M. De la Condamine à Paris en 1751., qui fait état d’une historiette devenue célèbre.

[Illustrations de Journal du voyage fait par ordre du roi à l'Equateur, servant d'introduction historique à la Mesure des trois premiers degrés du méridien] / Moille, grav. ; P. Claw, dess. ; Charles-Marie de La Condamine, aut. du texte | Gallica

Illustration du Journal de voyage de M de la Condamine à l’Equateur

Le Nouveau dictionnaire d’histoire naturelle paru en 1802 évoquant le Voyage à l’Equateur de M. De la Condamine,  relate avoir vu des singes apprivoisés imiter leurs actions lorsqu’ils firent leurs observations pour la mesure de la terre ; de même que ces académiciens, les singes plantèrent des signaux,  regardèrent les astres avec une lunette, coururent à une pendule, prirent la plume pour écrire, et firent exactement tous les gestes de ces savans astronomes.

Journal du voyage fait par ordre du roi, a l'Équateur, servant d'introduction historique a la Mesure des trois premiers degrés du méridien . Par M. de La Condamine. | Gallica

Pourtant note le baron von Zach, on ne trouve aucune trace d’un tel récit dans le Journal de voyage à l’Equateur de M. De la Condamine. En revanche, le voyageur fait état dans son article Fêtes galantes…,  d’un grand rassemblement organisé par les Indiens attachés à la terre de Tarqui, qui n’a rien de barbare ni de sauvage, et qu’ils ont imitée des Espagnols, leur conquérans, l’ayant vraisemblablement eux-même repris des maures… Cette fête comporte des courses de chevaux et des ballets au cours desquels les Indiens portent des habits de théâtre.  Pendant ce divertissement, de jeunes métis proposent en intermèdes des pantomimes, ayant l’habitude de contrefaire parfaitement tout ce qu’ils voient, et même ce qu’ils ne comprennent pas.

Résultat de recherche d'images pour "Tarqui"

Tarqui, municipalité du département de Huila en Colombie

M. de la Condamine poursuit alors : Je les avais vus plusieurs fois nous regarder attentivement, tandis que nous prenions des hauteurs du soleil pour régler nos pendules. Ce devait être pour eux un mystère impénétrable qu’un observateur à genoux au pied d’un quart-de-cercle, la tête renversée, tenant d’une main un verre enfumé, maniant de l’autre  les vis du pied de l’instrument,  portant alternativement son oeil à la lunette, et à la division, pour examiner le fil à plomb, courant de tems en tems regarder la minute et la seconde à une pendule, écrivant quelques chiffres sur un papier, et reprenant sa première situation. Aucun de nos mouvements n’avait échappé aux regards curieux de nos spectateurs. Au moment que nous attendions le moins, parurent sur l’arène des grands quart-de-cercle de bois, et de papier peint, assez bien imités ; et nous vîmes ces bouffons nous contrefaire, tous avec tant de vérité, que chacun de nous, et moi le tout premier, ne put s’empêcher de se reconnaître. Tout cela fut exécuté d’une manière si comique que j’avoue que je n’ai rien vu de plus plaisant pendant les dix ans du voyage…

[Illustrations de Journal du voyage fait par ordre du roi à l'Equateur, servant d'introduction historique à la Mesure des trois premiers degrés du méridien] / Moille, grav. ; P. Claw, dess. ; Charles-Marie de La Condamine, aut. du texte | Gallica

Plan des pyramides élevées pour la mesure des degrés terrestres à l’Equateur

Et le baron von Zach d’observer  : les voilà donc ces singes, qui font des observations astronomiques, plantent des signaux, regardent les astres avec des lunettes, courent à la pendule, prennent la plume pour écrire mais ne savent point faire de calculs !!!!

Enfonçant le clou, le baron von Zach souligne alors de quelle espèce sont ces prétendus singes, en reprenant la note en bas de page 52 du récit de M. De la Condamine qui précise : les enfans nés d’un blanc et d’une femme indienne sont désignés, dans toute l’Amérique espagnole, sous le nom de Mestizos, c’est à dire Métis ; et ceux qui naissent d’un blanc et d’une négresse, se nomment Mulatos, et Mulâtres dans nos colonies. » …. et le baron de conclure : On voit donc que le plaisant récit de M. de la Condamine de la farce burlesque des jeunes Indiens joués à Tarqui, est la véritable source de ce conte absurde, lequel de l’arène comique des histrions basanés est monté sur la chaire savante d’un professeur blanc, « l’Alcofribas » de son siècle.

Pantagruel, roy des dipsodes, restitué à son naturel ; plus Les merveilleuses navigations du disciple de Pantagruel, dict Panurge / composés par feu M. Alcofibras,... | Gallica

Alcofribas Nasier, anagramme et pseudonyme de François Rabelais, auteur de Pantagruel et de Gargantua

Les Alcofribas en notre siècle, ne manquent pas. Ils se retrouvent sur l’internet, tweetent et retweetent à tour de bras leur lot de singeries instantanées à la place des âneries d’autrefois, facebookent à longueur de journée sur le thème du complot permanent, pétitionnent en masse y compris pour la sauvegarde des sauterelles et des criquets en Afrique si nécessaire, vivant la nuit debout à refaire un monde qui n’existe pas, celui des utopies au point le plus éloigné des sciences exactes. Peu importe la vérité, puisqu’ils ont leur vérité personnelle et arbitraire et qu’il suffit de monter sur une chaire savante démontable place de la République, pour débiter doctoralement avoir vu des singes astronomes faire des observations aussi parfaitement que des savants. Lorsque le savoir se retrouve à la rue, l’heure n’est pas loin où les singes en viendront à faire les calculs à notre place pour découvrir la pierre philosophale. Nous voici revenus au temps des alchimistes.

 Philip GALLE, "L'alchimiste", c. 1558, Metropolitan Museum of Art, New York (source : WGA).

L’alchimiste à la recherche de la pierre philosophale, oeuvre de Philip Galle, 1558, Metropolitan Museum of Ort, New York

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s