Entre Ici, Raphaël Elizé, notre frère dans l’ordre de la Nuit

Raphaël Élizé (1891-1945) | Association Française Buchenwald Dora et  kommandos

Alors que se propage comme un feu aux poudres l’idiotie de vouloir faire entrer Verlaine et Rimbaud au Panthéon sous l’effet dévastateur des réseaux sociaux combiné à la suffisance d’une bande d’anciens ministres de la Culture en panne scélérate d’intelligence, plus nous plaît de proposer Raphaël Elizé, à la reconnaissance de la Nation, un Grand Homme qui appartint à l’armée des Ombres et qui est notre Frère dans l’ordre de la Nuit, pour reprendre un passage du discours d’André Malraux conviant devant le général de Gaulle, Jean Moulin à entrer Ici, au Panthéon.

Il se trouve qu’adolescent, nous avons fréquenté le bien aimé lycée Colbert de Torcy à Sablé-sur-Sarthe, devenu en 2015 le lycée bien nommé Raphaël Elizé. Il se trouve encore que dans notre arbre généalogique, nous possédons avec l’ancien maire sabolien, branches communes et lignées proches du fait du hasard du sang mêlé au fil des générations. Et pour nous, Raphaël Elizé n’est pas simplement un métis d’ascendance martiniquaise devenu le premier Noir à exercer les fonctions électives de maire d’une ville de l’hexagone, mais encore un combattant de la Première guerre mondiale, un résistant pendant la Seconde guerre mondiale, bientôt déporté pour mourir trop tôt à Buchenwald sous les bombardements hélas « amis », de l’aviation américaine en 1945. Voici la vie d’un Noir qui compte plus que tout pour toute la France et au delà des mers jusque dans la Caraïbe et en Amérique où l’autre vie d’un homme noir compte aujourd’hui tout autant pour entrer au Panthéon, celle de Black Swallow of Death, l’hirondelle noire de la mort, Eugène Bullard, cet héros éternel de « France Forever« .

Histoire de la Place - Sablé-sur-Sarthe

Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas Raphaël Elizé, voici une biographie que nous avons retrouvé dans les archives familiales tenues par un généalogiste de grand talent, notre « oncle d’Afrique » comme il existe des « oncles d’Amérique« , l’homme de la providence pour s’y retrouver dans les générations au fil des siècles, un certain Guy Clouet veillant aux histoires étonnantes qui somnolent, comme dans toutes les familles où les ancêtres avec grande discrétion se bousculent dans le silence des cimetières.

Voici donc la vie résumée de Raphaël Elizé, telle qu’elle se trouve dans les archives tenues par notre généalogiste familial, et qui suffit à expliquer pourquoi nous tenons tant à ce que Raphaël Elizé entre au Panthéon bien plus que le pauvre Arthur (Rimbaud), certes poète talentueux en sa jeunesse folle, mais aussi négociant menant une vie de colon dans la Corne de l’Afrique en sa vie adulte, chasseur d’éléphants, trafiquant d’armes et fort opportuniste quand il s’agit de maintenir les routes de l’esclavage dans les années 1880, ce qui ne convient plus du tout à ceux qui attachent à juste titre de l’importance au mouvement de fond Black Lives Matter, n’en déplaise aux intellectuels rimbaldiens des trottoirs parisiens, qui vadrouillent ou patrouillent dans le monde enfumé d’un monde disparu à jamais.

CPSM FRANCE 72 "Sablé, place raphaël Elizé" | 72 sarthe : sablé sur sarthe  (72) | Ref: 32708 | collection-jfm.fr

Notre frère dans l’ordre de la Nuit

La famille de Raphaël Elizé est originaire de la Martinique. Son père Augustin est fonctionnaire des impôts et un franc-maçon de haut grade. Lui et son épouse Jeanne auront 8 enfants. Son grand-père paternel Gustave est charpentier de marine et conseiller municipal. Né esclave, celui-ci a été affranchi à l’âge de 9 ans ainsi que sa mère Élise (d’où la famille Élizé tient son nom). Il est noté alors qu’elle était « lessivière » et son fils « mulâtre » ce qui signifie que son père devait être un blanc mais on ne sait rien de lui. Du coté maternel, on trouve également des esclaves mais aussi des blancs créoles dont Pierre-Timothée Le Camus (c. 1738 à Heuilley-Cotton en Champagne – 1810 à Fort-Royal, actuel Fort-de-France), procureur de la Martinique et esclavagiste notoire. La famille Élizé est typique de cette communauté des métis, qui, à cette époque, était bien distincte aux Antilles. Chez les Élizé, les études et les valeurs républicaines sont importantes. Raphaël Élizé arrive en France à 11 ans, après la catastrophe de la montagne Pelée. Son père avait fait évacuer toute sa famille de Saint-Pierre vers Fort-de-France et le Diamant juste avant l’explosion. Comme fonctionnaire, il est alors nommé à Paris dans le cadre du plan d’aide aux sinistrés de Saint-Pierre.

Eruption de la Montagne Pelée • Belle Martinique
Ruines de Saint-Pierre après l’éruption de la montagne Pelée en 1902

Études et soldat de la Première Guerre mondiale

Raphaël suivra les cours des lycées Montaigne, Saint-Louis et Buffon, avant d’intégrer en 1910 l’école vétérinaire de Lyon. Il obtient son diplôme en juillet 1914, un mois avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Affecté au 36e régiment d’infanterie coloniale, il sert comme soldat puis comme vétérinaire, son courage lui valant la Croix de Guerre.

Le métis de la République : l'incroyable histoire du premier maire de  couleur de France - France 3 Bretagne

Parcours politique

Après guerre, il choisit de s’installer à Sablé-sur-Sarthe, région d’élevage de chevaux et de bovins qui n’a pas encore de vétérinaire où il arrive en octobre 1919. Son épouse et lui sont alors les seuls noirs de la ville sarthoise. Il va alors s’intégrer progressivement dans la société locale devenant vice-président des Comices agricoles, administrateur de la Caisse d’épargne, président des Anciens combattants et de l’organisme des logements sociaux. Il entre en politique en adhérant en 1924 à la section locale de la SFIO. Sa liste est battue aux élections municipales de 1925 mais il entre néanmoins au conseil municipal, dans l’opposition. Les socialistes, alliés au radicaux (Cartel des gauches), remportent de justesse l’élection municipale de 1929 et Raphaël Élizé devient le premier métis et le premier Antillais maire d’une commune métropolitaine, même si Louis Guizot l’avait précédé en 1790 à Saint Géniès de Malgoirès.

Cette élection n’était pas une mince réussite à une époque de montée de l’intolérance. Réussite d’autant plus remarquable que Raphaël Élizé était socialiste dans une région conservatrice et catholique. Son élection sera moquée (« le roi-nègre ») dans le quotidien satirique d’extrême-droite, Le Charivari. Il est réélu en 1935. Cette même année, il est mandaté pour représenter l’Association des maires de France pour les célébrations du 300e anniversaire du rattachement des Antilles à la France, son premier retour à la Martinique depuis qu’il en était parti enfant. Il se rend alors à Saint-Pierre dont le maire est son jeune frère Maxence. Il y manifeste dans un discours sa position « assimilationniste égalitaire » que l’on rencontre alors chez beaucoup de notables antillais. On lui doit à Sablé-sur-Sarthe la création d’un cours préparatoire et d’un service de pédiatrie, « La Goutte de lait« , une maternité, une maison du peuple pour les syndicats, une cantine communale, un terrain de football et la première piscine homologuée de l’ouest de la France.

CPSM FRANCE 72 "Sablé sur Sarthe, la piscine" | 72 sarthe : sablé sur sarthe  (72) | Ref: 211545 | collection-jfm.fr

Pendant la Seconde Guerre mondiale

D’abord mobilisé le 3 septembre 1939 comme vétérinaire à Hirson dans l’Aisne avec le grade de capitaine, il est démobilisé en 1940, rentrant à Sablé où il pressa le préfet de lui rendre ses fonctions, s’attirant cette objection de la Feldkommandantur : « Il est incompréhensible pour le ressentiment allemand et pour le sens du droit allemand qu’un homme de couleur puisse revêtir la charge de maire ».

Destitué par le préfet vichyste de la Sarthe, Élizé reprend son métier et à partir du printemps 1943 participe à la Résistance (réseau Buckmaster, circuit Butler, groupe Max), notamment en rapportant les informations qu’il peut glaner en tant que vétérinaire de la Kommandantur (il parle allemand) et grâce à son permis de circuler. Dénoncé et arrêté en septembre 1943, il passe quelques mois à la prison d’Angers, puis au camp de Royallieu, près de Compiègne, avant d’être finalement déporté à Buchenwald le 17 janvier 1944. Il est grièvement blessé lors du bombardement allié de l’usine d’armement allemande de la Gustloff-Weimar le 9 février 1945 et meurt à Buchenwald le soir même.

Il avait supplié : « Bon Dieu, qu’ils nous tuent tous, et que la terre soit débarrassée de ces sauvages ! ».

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est image.png

Postérité

En souvenir de son parcours, la place de la mairie de Sablé porte son nom depuis la fin de la guerre.

En 2009, les vingt-six élèves d’une classe de 4e du collège Anjou de Sablé-sur-Sarthe se lancent dans la rédaction d’un roman historique avec Raphaël Élizé pour personnage principal. L’écrivain Yves Gauthier accepte de se joindre au projet. Ce dernier est décrit dans une fiche publiée dans la brochure Lire-écrire-publier à l’heure du numérique du colloque du même nom organisé à la Bibliothèque nationale de France en novembre 2011. En 2011 au Mans, une place à son nom est inaugurée (quartier de l’université).

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est image-1.png

Un timbre à l’effigie de Raphaël Élizé a été créé par La Poste en 2013.

Raphaël Élizé, Homme Politique. - PHILATÉLIE POUR TOUS

Un film documentaire, Le métis de la République, réalisé par Philippe Baron est sorti fin 2013.

Raphaël Elizé "Le métis de la République" - À Lire

Vie personnelle

Il s’est marié en 1919 avec Caroline Hayot, une métisse martiniquaise rencontrée à Paris. Ils auront une fille unique, Janine née en 1920. Elle meurt en 1937 peu après avoir obtenu son bac, à 17 ans, d’une péritonite mal diagnostiquée. Son épouse meurt un an après son mari, en 1946, d’un problème cardiaque.

Raphaël Elizé était un passionné de musique classique et un photographe amateur, ayant installé un petit laboratoire de développement dans sa maison de Sablé, place de la République.

Élizé et l’espéranto

Élizé a montré qu’il était favorable à l’espéranto, langue internationale, en favorisant la création d’un groupe espérantiste, de cours d’espéranto et en émettant le vœu « […] que l’espéranto soit enseigné et développé et introduit progressivement dans les programmes scolaires […] ».

Eugène Bullard, frère d’armes de Raphaël Elizé

Entrez ICI, Raphaël Elizé et Eugène Bullard

Alors ? Convaincu que Raphaël Elizé a toute sa place au Panthéon ? Ce qui est certain, c’est que convoqué au tribunal de l’histoire telle que Black Lives Matter nous l’enseigne aujourd’hui, c’est à dire que la vie de chaque Noir et de tout être humain compte, il n’y a pas photo avec Rimbaud qui, comme Elizé, aimait la photographie, pour décider qui des deux personnalités devrait entrer au Panthéon rejoindre Félix Eboué, sachant que s’il faut faire entrer par pair les Grands Hommes, alors Raphaël Elizé et Eugène Bullard sont des Héros de la France pour toujours (France Forever), pour attirer l’attention de toute la jeunesse française sur le fait qu’en France, il n’y a ni race ni couleur, seulement des Français de par le sang versé.

Complément d’enquête : Raphaël Elizé à Buchenwald

buchenwald

Extrait de BUCHENWALD PAR SES TEMOINS, Histoire et dictionnaire du camp de concentration de Buchenwald-Dora et de ses kommandos (1937-1945), éditions Belin, 2014 :

Raphaël Elizé arrive à Buchenwald le 19 janvier 1944, matricule 40490.
Il est né au Lamentin, en Martinique. Il arrive en métropole à 11 ans, après l’éruption de la montagne Pelée. En 1910, il intègre l’école vétérinaire de Lyon. Il obtient son diplôme un mois avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, où il sert comme soldat, puis comme vétérinaire. Il s’installe ensuite à Sablé-sur-Sarthe. Militant à la section locale de la SFIO, il est, en 1929, le premier maire noir de France métropolitaine. Raphaël Élizé conduit comme premier magistrat de Sablé une politique sociale, culturelle et sportive novatrice, qui lui vaut la reconnaissance et le soutien de ses concitoyens. Ardent promoteur de l’espéranto, il souhaite « […] que l’espéranto soit enseigné et développé et introduit progressivement dans les programmes scolaires ». Mobilisé dans l’Aisne le 3 septembre 1939, il est démobilisé en juin 1940. A son retour, il se voit refuser la restitution de sa charge de maire par l’occupant allemand en raison de la couleur de sa peau. Il reprend alors son activité de vétérinaire et la Résistance, dans le réseau Buckmaster. Dénoncé et arrêté en septembre 1943, il passe quelques mois à la prison d’Angers, puis est transféré au camp de Compiègne, et finalement déporté à Buchenwald, dans le convoi I.171, parti le 17 janvier. Grièvement blessé lors du bombardement allié de l’usine allemande d’armement de la Gustloff-Weimar le 9 février n1945, il meurt au camp le soir même.

Rétrovision972 - RAPHAËL ÉLIZÉ: (Martiniquais) premier maire noir Français,  de la France hexagonale. | Facebook
Le parcours étonnant d’un homme remarquable

Merci à mon oncle Guy Clouet d’avoir patiemment renouer les fils du temps. Cette chronique est dédiée à Philippe R., rencontré en septembre 1972 au lycée Colbert de Torcy devenu Raphaël Elizé, ignorant tout ou presque de ce « métis de la République ».

UN TIMBRE EN HOMMAGE A RAPHAEL ELIZE - YouTube

Raphaël Elizé, 1891-1945

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.