Jazz in the Sky au Panthéon avec Black Swallow of Death

S’il est un homme que nos dirigeants ivres de réussite et de puissance au point de tituber dans leur marche ségrégationniste envers les pauvres, n’auraient pas salué dans une gare, c’est bien Eugène Bullard qui, à la fin de sa vie, n’était alors plus rien pour reprendre cette expression désobligeante qui déconsidère grandement son auteur mesquin. Car en 1961 à New York, devenu simple opérateur d’ascenseur, Eugène Bullard est mort dans le plus grand dénuement, pauvre parmi les pauvres à Harlem.

Eugène Bullard, sur la photo debout à gauche

Et pourtant, s’il est un homme qui mérite notre respect et notre admiration, c’est bien lui, Eugène Bullard, venu en 1917 danser dans le ciel pour combattre les Allemands, puis l’année suivante, après l’armistice, nous faire chalouper sur les premiers ryhthmes de jazz, rue Fontaine à Paris dans le quartier de Pigalle, inaugurant alors au tambour et à la cymbale les premières boîtes de jazz où danser. La France qu’il aimait et chérissait tant, lui doit donc beaucoup, le couvrant d’ailleurs d’honneur et de médailles, pas moins de quinze, dont la plus prestigieuse, la légion d’honneur, remise en 1959 par le Général de Gaulle qui lui témoigna son affection pour avoir milité pour la France libre aux Etats-Unis en participant au mouvement de soutien « France Forever ».

Croix de guerre, médaille militaire, médaille des combattants volontaires, médaille des blessés militaires, les médailles de Bullard ne sont pas des médailles Suchard au chocolat comme celles des obligés qui hantent les palais des puissants en rampant.

Il est vrai que Bullard était particulièrement courageux. Se battre dans le ciel pendant la Première guerre mondiale ne lui avait pas suffit. Parlant allemand, recruté comme agent du contre-espionnage à Paris, il s’engagea volontairement en 1940 dans les forces françaises comme simple mitrailleur d’un régiment d’infanterie, participant aux combats dans la ville d’Orléans où il sera grièvement blessé à la colonne vertébrale, une blessure qui le conduira à être rapatrié à New York.

Bullard à la batterie

Son retour en Amérique est synonyme d’une longue descente aux enfers. Car Bullard est peut-être courageux, un héros militaire reconnu et un grand batteur de jazz, animateur des fêtes parisiennes de l’entre-deux-guerres immortalisées par Hemingway dans « Paris est une fête », il n’en est pas moins Noir, le premier Noir pilote de chasse, ce qui ne change rien dans l’Amérique ségrégationniste qui déteste les Noirs. Cette haine raciale est d’ailleurs telle que le frère d’Eugène sera lynché à mort par des membres du Ku-Kux-Klan, devenant l’un de ces innombrables « Strange Fruits » accroché aux branches d’un arbre, pour reprendre l’image symbolisant cette violence abominable, purement gratuite.

En 1918, l’Amérique a bien honoré ses soldats de retour des tranchées avec une parade new-yorkaise dont elle a le secret, saluant parmi les soldats survivants les aviateurs américains qui avaient rejoint les escadrilles françaises, plus de deux-cent-cinquante dont onze fils de millionnaires incorporés dans le Lafayette Squadron : apprendre à piloter coûtait alors cher à cette époque. Mais Parmis les héros, il n’y avait pas Eugène Bullard qui redoutait de retrouver le ségrégationnisme américain. Sur les parquets parisiens il préféra emporter la foule avec des airs de jazz. Blessé, rentré de force à New york pour échapper au triste sort que lui auraient réservé les nazis, il fut confronté à nouveau à cette violence raciale, jusqu’à être agressé le 4 septembre 1949 à Peelskill lors d’un concert donné pour le Civil Rights Congress défendant les droits civiques des minorités raciales. Son tabassage par deux policiers survoltés de haine raciale, a été filmé et immortalisé dans le documentaire consacré au défenseur des droits civils Paul Robeson, « Tribute to an artist », avec Sydney Poitier.

La police raciste américaine frappe Bullard en 1949 parce qu’il est tout simplement Noir, tandis que le général de Gaulle en 1959 lui rendra hommage comme un « véritable héros français ». 

La France n’a pas oublié Eugène Bullard, premier Noir pilote de guerre, combattant de la France libre, qui oeuvra avec ses amis Joséphine Baker et Louis Armstrong à faire connaître la musique noire aux premières heures du jazz. A l’heure où disparaissent les derniers témoins des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, il serait judicieux que la France demande à l’Amérique raciste de Donald Trump de transférer à Paris le corps de cet Américain si Français pour que le Panthéon l’accueille : le pilotage d’avions de chasse pendant la guerre 14-18, le jazz de l’Entre-deux-guerres élevé au firmament et le refus de la ségrégation envers les Noirs ou les pauvres, sont des faits et causes qui méritent d’être perpétués en honorant cet héros ordinaire qui est un homme extraordinaire, Eugène Bullard. Et pour une fois, il n’y a pas que Paris qui serait une fête, mais le Panthéon aussi en accueillant le légendaire Black Swallow of Deathl’Hirondelle noire de la mort, le batteur de jazz qui jamais ne renonça à vivre en homme libre.

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Eugène Bullard, 1895-1961

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