Le Lion blessé

Un pays sans mémoire est un pays sans avenir, un pays sans histoire, un pays voué à mourir. Ces deux alexandrins (!) nous rappelent que la France, pays des commémorations et des hommages, à force d’épuiser ses forces dans de vaines polémiques politiques, d’inutiles combats idéologiques et de stériles querelles intellectuelles, ne doit pas en oublier ce qu’elle est fondamentalement, une terre d’ossuaires de fortune érigés pour ses innombrables soldats tombés au champ d’honneur depuis des siècles et des siècles. La gloire des batailles perdues ou gagnées, rime d’abord avec le malheur des hommes blessés ou morts lors de ces combats (Gravure introductive de François Flameng, musée des Armées : Panorama du secteur de Verdun, 17 et 18 mars 1916).

La France n’existerait pas sans ses soldats d’infortune, à l’exemple de ceux fauchés debout dans la boue des tranchées. Qu’ils perdent ou qu’ils gagnent, elle leur doit tout. Et peu importe qu’il s’agisse d’un soldat inconnu gisant sous l’Arc de triomphe, ou de deux immortels généraux qui ont bataillé pour la France sans discontinuer, l’un reposant dans la gloire somptueuse des Invalides, l’autre dans la glaise modeste de Colombey, tous devenus frères d’armes d’une génération l’autre sous le feu et dans la mort.  Il n’est pas un Français qui n’ait été, ne soit ou ne puisse être un jour soldat, jusque dans un âge avancé, comme nous l’avons ici conté pour le lieutenant-colonel Driant mort à Verdun, aux premiers jours de l’offensive allemande en février 2016.

L’ossuaire de Douaumont, dominé par une tour de 46 mètres de haut, a été construit en 1932 pour donner une dernière sépulture à cent trente mille soldats français et allemands inconnus.  

Verdun, justement. On se passerait volontiers de célébrer le centenaire d’une bataille qui a englouti plus de 300.000 hommes dans la mort, Allemands ou Français, sans compter les centaines de milliers de blessés, estropiés, amputés, gazés ou brûlés. Verdun n’est pas une histoire drôle, une occasion pour s’amuser, tout Verdun n’est que flamme et feu, sillons de sang, corps brisés, calcinés ou déchiquetés, le tombeau de générations d’hommes cruellement emportés dans les désastres de la guerre et qui n’eurent pas même le temps de leur jeunesse pour vivre un peu, paysans, ouvriers, employés ou intellectuels, tous morts alors que nombre d’entre eux n’avaient pas vingt ans.

Cimetière militaire allemand à Verdun

Comment ce pays qui était autrefois la France éternelle, un pays qui a trop aimé la guerre depuis Louis XIV jusqu’en 14-18, en passant par 1814 et la dernière campagne de France menée par ce Bonaparte devenu l’ogre Napoléon, a-t-il pu ainsi sombrer dans l’ignorance la plus profonde et la médiocrité la plus veule et lâche, pour en oublier un jour ses racines chrétiennes du ciel, un autre, ses nécropoles, racines de la terre ? C’est un profond mystère que cet effondrement de la mémoire qui conduit aussi la diplomatie française à l’UNESCO, à nier au peuple juif l’existence d’un lien plus que millénaire avec le Mont du Temple, une tragique négation de l’histoire qui en dit long sur le lent et terrible effondrement de l’intelligence collective française depuis quarante ans.

Soldats français morts au combat à Verdun : qui imagine danser sur leurs cadavres, l’année du centenaire de ce désastre humain ?

Ce n’est pas parce que deux millions de soldats sont morts pour rien pendant cette guerre qui devait être la Der des Der, qu’ils ne représentent rien en France, en Europe et dans le monde : leur mort bouleversante appartient pour toujours à l’histoire universelle. Et ce sacrifice prétendument inutile rend celui-ci d’autant plus sacré, au même titre que les souffrances du Christ sur la croix. On peut s’amuser partout, sauf à Verdun, Auschwitz ou en Syrie, ces trois Golgothas des temps modernes. On reprocha un jour, plutôt injustement, à un homme politique de rire dans un cimetière. Il s’agissait de Poincaré-la-Guerre, qui n’était pas acteur de n’importe quelle guerre, mais de la Grande guerre, celle de Verdun justement. Que ces temps sont loin. Désormais, on applaudit à ceux qui vont cracher sur les tombes ou foulent au pied les ossements en chantant, dansant et titubant. Quelle tristesse ! Quelle pitié ! Quelle honte pour ceux qui manipulent ainsi les foules en suscitant les divisions, les rancoeurs et la haine pour des motifs d’une grande médiocrité.

Au loin, le fort de Douaumont, pris par les Allemands le 25 février 1916 et repris par les Français le 24 octobre 1916

Le maire de la ville Verdun dont on peu imaginer qu’il a une fois visité l’ossuaire de Douamont ou traversé les villages fantômes perdus au milieu des forêts ayant recouvert depuis un siècle les anciens champs de bataille, a eu la curieuse idée d’organiser un concert pour la jeunesse dans le cadre de la commémoration du centenaire de Verdun, une idée pour le moins pittoresque quand il s’agit de chanter et danser sur les tombes de centaines de milliers de morts au moment de la célébration du Centenaire. Car le fracas des armes et des obus ont emporté en terre le plus grand nombre des corps des morts, et fort peu sont revenus de ce Voyage au bout de la nuit, il n’est d’ailleurs pas une année où des squelettes de soldats ne soient restitués avec leurs armes, leurs cartouchières et leurs bandelettes de momies involontaires,  ici par un coup de pioche, là par un soc de charrue.

Traces d’une ancienne tranchée en forêt de Verdun

Imaginerait-on de transformer la commémoration du débarquement en Normandie, en un remake de la Croisière s’amuse, avec une déferlante de yachts de luxe et de paquebots gigantesques pour faire la fête ? Commémorer ne rime pas parfaitement avec se marrer. Si les commémorations deviennent uniquement une raison de rire, s’amuser et déconner, alors oublions de commémorer, évitons les discours pompeux et attitudes de circonstances, Il y a un jour pour se distraire et une nuit pour pleurer : au premier jour à Verdun en février 1916, était la mort, au second jour la mort, au troisième jour la mort, et ainsi de suite toute une année de morts, d’entassements de cadavres sous la boue au point que plus de cent mille d’entre eux ont disparu, avalés par la terre fervente en chair et en os.

Sépultures de soldats à proximité du champ de bataille

Les villes, comme les hommes, ont leur destin. Celui de Verdun fut d’être la sentinelle immobile placée face à l’ennemi héréditaire, une citadelle imprenable submergée par le feu ennemi, et qui demeura debout, insubmersible. Verdun n’est pas Cannes et sa croisette, nul festival, nulles planches, si ce n’est celles des cercueils vite enfouis dans la tourbe ; Verdun n’est pas Monaco et son circuit automobile, on n’y entend pas le bruit strident des F1 et des pétérades des moteurs, mais résonnent encore les tirs de mitrailleuses et les incessants et insensés bombardements d’obus qui rendirent fous les soldats sous les pluies incendiaires ;  Verdun n’est pas Bourges qui célèbre Jacques Coeur au son des guitares et des batteries qui ne sont pas celles de canons retournant jusqu’à dix à vingt mètres de terre à l’explosion des munitions ; Et Verdun n’est pas plus Aix ou Orange, réputés pour leurs opéras nocturnes :  à Verdun, le seul silence qu’on puisse y entendre est un silence de mort, celui de plus de 300.000 morts, sans oublier l’écho infernal des sanglants hurlements d’un demi-million de blessés. Difficile donc d’y voir un lien quelconque avec un concert où l’on s’amuse.

Corps ensevelis dans la terre retournée par les tirs incessants d’obus

Peu importe d’ailleurs que le chanteur présomptueux pressenti s’en prenne, en rimes faciles, idiotes et plus que malencontreuses, aux « Youpins » et aux « Kouffars » dont on ignorait par mécréance tout jusqu’à ce jour, là n’est pas la question. Rimbaud ou Céline, bien plus poète ou romancier insurgés, ont écrit des ginsultes et des injures autrement plus copieuses, ce qui ne les a pas empêchés de devenir de terribles génies littéraires appelés à l’éternité, bien plus assurément que tous ces maréchaux épouvantables sans scrupules et sans conscience, remplis de morgue et remplissant les morgues, qui entraînèrent, sans discernement, dans la mort la plus cruelle tous ces soldats à Verdun.

Peu importe, que ce chanteur soit blanc, noir ou asiatique, plus noir que blanc ou asiatique pour être honnête, même s’il est plus que vraisemblable que nul n’aurait trouvé à y redire si un Johnny quelconque n’avait été choisi. Que les Français n’apprécient pas les Noirs ou les Arabes ne datent pas d’aujourd’hui, hier, déjà, ils n’étaient pas si bienvenus en tirailleurs sénégalais, seulement tolérés pour un temps qui était celui de la mort foudroyante. Peu importe en fait tous ces désordres, discordes et divisions, ne croient aux histoire de couleur et de race que ceux qui veulent bien y croire, y trouvent leur intérêt nauséabond et y perdent leur humanité, là n’est pas la question.

Peu importe encore que la musique soit du rock, du rap, un tango ou une valse, une mazourka ou du zouk : la seule sarabande connue à Verdun en 1916 fut celle des fusils, des mitrailleuses et des obus. On bombardait, on tuait, on massacrait, sans distinction de couleur, de race et de langues. Tout n’était que mort, appel de la mort, et après la mort, encore et toujours la mort qui n’avait rien d’héroïque, jusqu’à épuisement des forces et des vies prises ici au piège des barbelés, là coincées sous la mitraille, tentant désespérément de s’arracher à la terre dans un dernier sursaut grotesque pour échapper à un sort d’acier scellé d’avance.

Verdun ne renaîtra jamais que dans nos coeurs et nos souvenirs, à condition d’y respecter le silence des morts, de tous ces morts qui ne reviendront sûrement pas, pas avant tout au moins le jour du Jugement dernier, dont nul ne sait, pas même les morts et surtout pas eux, lorsqu’il viendra. Toute minute volée à ce silence est une heure supplémentaire de souffrance infligée à la mémoire de ces hommes qui nous ont quittés bien trop tôt, et qui n’avaient jamais demandé à mourir ainsi, dans l’horreur d’atroces combats. Laissons ces soldats morts jouir aujourd’hui de leur seul droit gagné dans cette guerre ignoble, celui, précoce, d’avoir adhéré bien involontairement aux bienfaits de la paix éternelle. Et repoussons pacifiquement les ignares sans mémoire loin de ce champ de bataille, en expliquant que Verdun n’est pas une terre comme une autre, mais un sanctuaire de paix dédié à la méditation sur l’histoire tragique de l’humanité, et voué à recueillir les larmes des Vivants lorsqu’ils aperçoivent au lointain, ce lion blessé qui rugit encore à l’appel de la vie.

Le mémorial du Lion blessé, sculpture érigée sur le champ de bataille de Verdun, au point extrême de l’offensive allemande de 1916