Toi qui nous emmènes au bout de la terre

vue Arménie

Pour nous qui nous vantons chaque jour d’aller un peu plus au bout de la terre en vélo, en auto ou en bateau quand ce n’est pas en train, en avion ou en roulotte, plus rarement à cheval, à chameau ou en éléphant, nous avons oublié que longtemps le meilleur moyen de se rendre au bout du monde était encore d’y aller à la rame, à la voile voire la vapeur, lorsque le coke de la soute à charbon inspirait les musiciens en haut de l’affiche, avant qu’ils ne s’abîment dans la coke ( photographie introductive : vue du lac Sevan à l’automne, Arménie).

Charles Aznavour nous a quittés. C’est une drôle d’idée que d’abandonner ainsi l’idée vagabonde d’avoir un jour cent ans. Nul n’envisageait qu’il ne tint sa promesse, revenant tout juste du  pays du Soleil levant, qui n’est pas tout à fait au bout de la terre puisque c’est un archipel. Il y avait achevé une tournée dont il eut été difficile d’imaginer qu’elle puisse être la dernière.

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Charles Aznavour avait trois qualités : d’abord celle d’être plus comédien que musicien et plus chanteur qu’acteur sans oublier qu’il était d’abord compositeur, autant de cordes à son arc qui n’a rien d’un amateur. Ensuite, il avait un franc-parler savoureux, ce qui, en ces temps de sournoise indigence neuronale, mérite plus que des remerciements hypocrites ou un respect guindé, comme, pourquoi pas, d’ultimes applaudissements chaleureux pour un artiste incomparable. Et puis, il était Arménien, fils d’Arméniens, descendant de cette ancestrale terre chrétienne d’Arménie qui a résisté depuis dix-sept siècles aux envahisseurs et au temps qui emporte tout, bien plus sûrement que notre Hexagone autrefois peuplé de Gaulois réfractaires qui ne reviendront plus.

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Noix d’Arménie, symbole de fragilité, simplicité et résistance du peuple arménien dont Charles Aznavour était un digne représentant

Les Juifs et les Arméniens ont en commun d’avoir une religion, une langue et une terre suintante de souffrances depuis des millénaires. Ce sont aussi deux peuples qui ont en commun d’avoir été lors du siècle dernier victimes de tentatives génocidaires qui, malgré le nombre  hallucinant des morts, ont échoué. Les deux peuples ont aussi été soumis à la terreur rouge, les Juifs de l’Union soviétique prenant le chemin de l’exil dans les années 80 tandis que les Arméniens devaient affronter l’effondrement du système économique fou que le séisme épouvantable de l’hiver 1988 allait participer à le balayer sous les décombres. Ils sont aussi confrontés à la proximité de voisins turbulents, hargneux et dangereux qui rêvent comme l’Iran ou la Turquie de détruire les deux terres d’asile que sont Israël et l’Arménie pour leurs diasporas respectives. Tout ceci  est une invitation à composer et chanter, lorsque la voix se risque à emporter au bout de la terre le désespoir de ceux qui n’ont plus rien, pas même un peu de cette poussière aux sandales délacées tout au long des marches de la mort. Toute l’oeuvre si fragilement humaine d’Aznavour vient de cette poussière d’inhumanité et c’est en cela que l’artiste est grand.

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Vue du mont Ararat, en Arménie occidentale vidée totalement de ses habitants arméniens par les Turcs lors des génocides de 1895-1922, par massacres et déportation à travers le désert de Syrie

Pour avoir porté secours à ses compatriotes voués à un effroyable dénuement après le séisme, dénuement aggravé par l’incurie du régime communiste à venir en aide aux populations sans abri au milieu de l’hiver glacial, Charles Aznavour a été élevé au rang de héros national de ce petit pays immense par son histoire, sa culture et ses traditions. Il n’est pas un Arménien qui n’admire Shahnour Varinag Aznavourian, ou alors il n’est pas Arménien ce qui élimine le risque d’erreur statistique.

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Croix arménienne sculptée sur la pierre  d’un khatchkar, dont les extrémités et les racines perpétuent la vie et sont le symbole de la Vie éternelle

Mourir à 94 ans en restant au haut de l’affiche n’est pas donné à tous les musiciens ou comédiens. On peut même dire que c’est for him formidable. Et pourtant, hier encore, pour n’être point l’idole des jeunes comme ils disent, Aznavour était parfois moqué, pas assez sexy, pas assez moderne, sans cuirs et santiags, comme si cela aurait pu empêcher  l’Arménien sans mer de se hisser haut au  fameux trois-mâts de la renommée mondiale. Or donc, il n’empêche, tout comme Jacques Brel, lui aussi musicien, comédien et  navigateur, Aznavour n’ayant pour unique boussole que celle d’une caravelle de mots en ribambelle, a apporté à la chanson française quelque chose de rare et inoubliable, le talent tout simplement, qui n’est qu’idées vagabondes. dès lors qu’elles sont assez vagabondantes pour permettre à la vagabondance qui n’est pas la vagabonderie au milieu des marais, de s’arrimer aux portes de l’éternité.

Salut l’Artiste, à te revoir au pays des Merveilles.