Sur le mont Thabor, au milieu des champs de bataille

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Pour nous qui sucrons les fraises sans se préoccuper du boycott des produits d’Israël  qui ressemble fortement à de l’antisémitisme remis au goût du jour en Occident pour cultiver la haine du Juif avec des prétextes fallacieux destinés à satisfaire une bonne conscience nourrie d’hypocrisie, ouf!, l’évocation de la Galilée nous rappelle un air quelque peu ridicule qui fit les beaux jours de la variété française voilà quelques décennies : Comme les rois mages en Galilée, suivaient des yeux l’étoile du Berger, je te suivrais où tu iras…

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Question suivre où tu iras, on ne compte plus ceux qui ont disparu dans les plaines de Galilée transformées en  champs de bataille où les hommes n’ont cessé de s’affronter depuis des millénaires. C’est tout juste si les seuls voyageurs pacifiques de cette contrée n’ont pas été les rois mages. Nous connaissons mal leur parcours lorsqu’ils rendirent visite au roi des Juifs à Bethléhem, en Judée. Des quatre évangiles du Nouveau testament, seul celui de Matthieu (chap. 2/1-12)  évoque ces mages sans en préciser le nombre, or, encens et myrrhe aboutissant à quelques simplifications historiques hasardeuses côté nombre.

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Jésus étant né à Bethléhem en Judée, au temps du roi Hérode, voici des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem, et dirent: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer. Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Il assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et il s’informa auprès d’eux où devait naître le Christ. Ils lui dirent: A Bethléhem en Judée; car voici ce qui a été écrit par le prophète: Et toi, Bethléhem, terre de Juda, Tu n’es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda, Car de toi sortira un chef qui paîtra Israël, mon peuple.  Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et s’enquit soigneusement auprès d’eux depuis combien de temps l’étoile brillait. Puis il les envoya à Bethléhem, en disant: Allez, et prenez des informations exactes sur le petit enfant; quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi moi-même l’adorer. Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s’arrêta. Quand ils aperçurent l’étoile, ils furent saisis d’une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.  Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

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L’Orient étant vaste, il est impossible de déterminer précisément d’où venaient ces mages. Comme toujours, on compte sur hérodote, mais c’est aller en l’occurence vite en besogne avec aussi peu d’indices. Passant d’abord à Jérusalem où ils rencontrent en secret Hérode, on peut supposer cependant qu’ils traversèrent auparavant la plaine de Galilée, à proximité du mont Thabor ou Tabor.

Vue du mont Thabor.

Ce mont isolé domine d’une altitude de 575 mètres, la plaine de Galilée délimitée par deux vallées, celles du Jourdain à l’Est, et de Jezreel au Nord qui constitue une partie du chemin historique reliant l’Egypte à la Syrie et à la Mésopotamie.  Cette situation géographique privilégiée explique qu’autour du mont Tabor, des batailles sanglantes ont marquées l’histoire du monde. On ne compte plus les peuples qui y participèrent : Egyptiens, Hyksos établis en Palestine, Cananéens, Mongols, Grecs, Romains, Arabes, Croisés, Ottomans ou Français  tombèrent au pied du mont, sur des champs de bataille improvisés.

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Ainsi, après la conquête de la région par les Hébreux, c’est la prophétesse Deborah, aidée par l’armée de Baraq, qui écrase les forces cananéennes, laissant aux Israélites la vallée. Plus tard, Gédéon, avec une petite armée de 300 hommes, affronte victorieusement les Amalécites et midianites.  Au temps des rois, malgré la défaite de Saul, la vallée de Jezréel demeure israélite, le roi David y installant sa capitale d’été. Salomon y construit ses écuries. en 609 avant J.C., à la chute de l’empire Assyrien, Josuah tente de résister au pharaon Nicoh mais perd la vie dans la bataille.

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La vallée fut aussi le lieu de résidence du roi d’Israël Achab qui épousa la phénicienne Jézebel, mère d’Athalie, et qui tenta d’introduire le culte de Baal. Adversaire du prophète Elie, elle le fit mettre à mort, avant de connaître le sort funeste d’être assassinée par Jéhu, défenestrée et jetée aux chiens.

Jézabel livrée aux chiens par Jéhu, gravure de Gustave Doré

Les villages qui appartenaient à la dynastie hasmonéenne à l’époque des Macchabées furent confisqués aux Juifs par Pompée au temps des Romains pour être donnés plus tard au roi Hérode et à sa dynastie. Les romains y entretinrent longtemps un camp de légionnaires.

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Le site de Meggide surplombe aussi la vallée de Jezreel. La ville est mentionnée dans le Livre de l’Apocalypse comme le site d’Armaggedon, avant dernière bataille des forces du Bien et du Mal. D’importantes découvertes archéologiques témoignent de l’importance de cette cité dans l’histoire biblique.

A l’arrivée des Croisés dans la région, ceux-ci édifièrent sur le mont Thabor des fortifications ainsi qu’une basilique destinée à entretenir la tradition chrétienne qui considère ce mont comme le lieu de la Transfiguration du Christ, sur l’emplacement même de l’ancienne ville de Jezréel, en référence au passage de l’Evangile selon saint Marc chap. 9, 2-9, qui a donné lieu au célèbre commentaire de saint Augustin : Ce qu’est le soleil pour les yeux de la chair, Jésus l’est pour les yeux du coeur (Sermons 78, 2).

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La Transfiguration du Christ, oeuvre de Bellini. Rien n’indique dans les Evangiles que cette scène intervient au mont Thabor, il s’agit seulement d’une tradition chrétienne de localiser la Transfiguration sur cette montagne isolée au milieu d’une plaine et qui paraît ainsi haute.  

Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux.  Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus. Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. »  De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux. Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts.

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La transfiguration du Christ, icône byzantine, vers 1200

C’est aussi à proximité de cette montagne que se déroule la bataille d’Hattin, le 4 juillet 1187, entre les villes de Séphorie et Tibériade, au cours de laquelle l’armée des Francs de Jérusalem affronte celle de Saladin, chacune disposant de 25.000 à 30.000 hommes et qui se termine par la défaite totale des Croisés, conduisant à la perte de Jérusalem le 2 octobre 1187, un siècle à peine après sa conquête, toutes les places franques étant tombée, entretemps,s les unes après les autres en Palestine : Tibériade, Saint-Jean d’Acre, Jaffa, Beyrouth, Ascalon et Gaza.

Description de cette image, également commentée ci-après

Bataille d’Hattin, histoire des croisades, gravure de Gustave Doré

Six siècles plus tard, toujours au pied du mont Thabor, c’est au tour de Bonaparte d’y batailler, venant en aide à Kléber menacé par les troupes du sultan ottoman en surnombre. Après avoir triomphé en Egypte, Bonaparte désireux de chasser les turcs de Palestine, entreprend le siège de saint-Jean d’Acre, sans succès, la garnison ottomanne obtenant le soutien naval des Anglais. Dans le même temps, les ottomans ont envoyé par la voie terrestre des renforts de Damas. L’affrontement a lieu au pied du mont Thabor, à Afoula ; Kléber bientôt surpassé en nombre, forme un dernier carré de 2.000 hommes face à quinze mille qui sera sauvé par l’arrivée de Bonaparte à la tête de 4.000 cavaliers et fantassins ayant provisoirement abandonnés le siège de saint-Jean d’Acre. Cette victoire à l’arraché, là même où les Croisés furent défaits à Hattin,  masquera l’expédition calamiteuse en Palestine, l’échec du siège de Saint-Jean d’Acre, la perte du quart des effectifs décimés par la malaria et la peste, et, peu de temps après, l’abandon des troupes d’orient à Kléber, Bonaparte s’en retournant en France auréolé de son expédition en Egypte marquée par les victoires des Pyramides et du mont Thabor!

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Bataille du mont Thabor, 1799, tableau de Louis François Lejeune

Le sommet du mont Thabor est aujourd’hui la propriété de la Custodie franciscaine qui entretient un monastère et une basilique de constructions récentes à l’échelle de l’histoire des hommes dans cette région : l’église date ainsi de 1924, qui aurait succédé au cours des siècles à trois basiliques attestées par des voyageurs en 570. Des fouilles archéologiques y sont régulièrement menées qui permettent de retrouver les traces de cette implantation humaine depuis des millénaires. Mais en dehors de la beauté des paysages, ce qui étonne le plus en haut de ce plateau, c’est le calme et la tranquillité qui rompent avec l’agitation des hommes dans les vallées proches, la circulation terrestre, la fureur urbaine et la vaine excitation des querelles permanentes entre les peuples.

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Vue aérienne du mont Thabor avec au fond la dépression que constitue la vallée du Jourdain. En haut du mont, la basilique de la Tranfiguration orientée à l’Est, et à proximité le couvent franciscain.  A droite, le monastère et l’église gréco-orthodoxe construite au 19è siècle sur des ruines datant des croisades.