1, A, noir, l’éperon rocheux

Gypaete barbu dans les Pyrénées, menacé d'extinction.
Où l’on retrouve Abyssinia, l’héroïne de Roman d’espoir. Nul besoin d’avoir lu les livres précédents, le récit est entièrement autonome même si certains personnages refont surface. Pourquoi les chasser quand ils vivent avec vous ? D’une certaine façon, ils sont de la famille, ce sont des amis parfois encombrants qui présentent l’avantage de ne jamais vous trahir, même s’ils sont susceptibles de vous abandonner car ils ont leur vie propre et ne s’accrochent pas à leur auteur comme des marionnettes tristounettes. En général, ils reviennent sans crier gare avec de nouvelles aventures inattendues ce qui fait leur charme, surtout lorsque leur emblème est le gypaète barbu comme c’est le cas de notre héroïne.

Les montagnes du Simen ou le parc national du Simien situé au nord du Plateau éthiopien offrent de nombreux sommets, dont le plus haut, le pic Ras Dachan, culmine à 4 620 mètres d'altitude. Il est le point culminant du pays - #easyvoyage #easyvoyageurs #clubeasyvoyage #terresdevoyages #travel #traveler #traveling #travellovers #voyage #voyageur #holiday #tourism #tourisme #evasion #afrique #africa #ethiopie #simen #rasdachan #nature

Le Ras Dachan est le pic culminant à 4.620 mètres des montagnes du Simien situés au nord du plateau éthiopien survolé par des gypaètes barbus que l’on peut aussi voir dans les Pyrénées ou dans les Alpes, vers la-Chapelle-d’Abondance.

Abyssinia apparaît dans les premiers pages du Maître de la moisson. Elle a passé les dix premières années de sa vie dans un château loin du monde, qui sont racontées dans un chapitre écrit en juin 2009 et intitulé L’écuyère bavaroisequi sera publié parallèlement à celui-ci pour comprendre son caractère forgé par une enfance quelque peu improbable. Mais il n’est pas rare que des enfants aient ainsi été élevés, loin de leur famille d’origine voire de toute famille sans être pour autant orphelins, abandonnés ou pupilles de la Nation.  

Voici donc le premier chapitre de l’enquête normande : E la nave va !

Au jour de la mort du Roi, Abyssinia se leva tôt pour se rendre à l’Office, à quelques pas du quartier du Marais où elle résidait. Sur le parvis de Saint Germain l’Auxerrois, elle se ravisa pour se rendre au Louvre, traversant à grandes enjambées les pavés battus par la pluie pour atteindre la Cour Carrée. Apercevant le caveau inversé de la pyramide où s’entassaient les encombrants souvenirs à tiroir de l’histoire de France, gravures et poteries, sculptures et tapisseries, sans oublier toutes ces peintures d’un monde englouti qui ne reviendra jamais, elle renonça à visiter l’immense sarcophage enlacé dans la Seine. Elle prit alors la direction du pont des Arts pour y retrouver, quai des Grands Augustins, Lô qu’elle admirait et chérissait.

Titre 1           Les dés        

  • 1, a noir, l’éperon rocheux

Au lieu dit et à l’heure prévue, à l’angle de la rue des Grands-Augustins, devant le restaurant Lapérouse, maison parisienne fondée depuis 1766 pour reprendre l’en-tête imprimé sur la carte des menus affichée à l’entrée, il n’y avait personne. Il n’était pas dans les habitudes de Lô d’être en retard, qui avait sans doute été retenu à son bureau situé dans un immeuble du quai,  à quelques mètres de là. Un quart d’heure passa, puis un second, qu’Abyssinia assommât en traversant le quai pour visiter les bouquinistes et feuilleter de vieux livres rangés dans des cercueils verts posés sur les parapets de pierre blanche qui longeaient la Seine.

Après une heure d’attente, plusieurs messages envoyés et un appel inutile qui avait atterri sur une messagerie atone, elle se résigna à se rendre au bureau de Lô, qui avait été aussi son lieu de travail pendant plusieurs années avant d’en démissionner par lassitude et ennui. A l’accueil de l’immeuble, il lui fut répondu par une jeune hôtesse à l’accent espagnol prononcé que Monsieur Lô Nicorps était absent. Abyssinia lui demanda de se renseigner auprès du secrétariat. Celui-ci refusa de donner des précisions supplémentaires. Tout juste apprit-elle de l’hôtesse que cette dernière était mexicaine et étudiante en droit, prête maintenant à lui raconter en détail sa vie pour atténuer la déconvenue que le visage de la visiteuse affichait. – Si vous le souhaitez, laissez-moi vos coordonnées, je vous préviendrais dès qu’il rentrera, ajouta la Mexicaine, enfreignant ses obligations de discrétion pour atténuer la déception perceptible d’Abyssinia qui la remercia mais lui répondit que c’était inutile. Elle sortit sur le quai avec l’espoir que Lô, entretemps, fût arrivé.

Il n’y avait pas plus de Lô sur le trottoir que de rayons de soleil dans le ciel encombré de nuages noirs qui formaient une sorte d’éperon rocheux infranchissable, une barrière massive d’où ruisselait une pluie grasse bien décidée à s’emmouracher des particules fines dégagées par les cohortes sans fin de véhicules battant par vagues successives le quai.

Abyssinnia enragea de se retrouver ainsi seule, une nouvelle fois, au rendez-vous. Lô avait fait faux bond. Il était si coutumier du fait qu’elle aurait du depuis longtemps renoncer à le revoir. Mais comme il a été dit plus haut, Abyssinia admirait et chérissait Lô au point de se comporter comme une ravissante idiote avec lui. Elle était si prisonnière de ses sentiments que par le passé, il lui était arrivé de s’épancher pendant des heures, des jours et des mois, par SMS, courriels et même par des messages invraisemblables laissés sur son répondeur que Lô ne prenait pas la peine d’écouter. Ce silence glacial la tétanisait, elle en perdait la tête. Ses sollicitations prenaient une tournure excessive, elle s’égarait, s’accorchait, finissait par dévisser, implorait, suppliait,  rien n’y faisait, Lô ne répondait pas à ses suppliques, ce qui avait le don d’accroître les souffrances de la malheureuse Abyssinia, totalement désemparée par l’égoïsme monstrueux de celui qui n’avait jamais été son amant et que, pourtant, elle aimait sans retenue.

Face à ce silence, Abyssinia, devenue folle, exigeait alors de connaître la vérité, s’emportait, tempêtait, rien n’y faisait, Lô continuait de se taire au point qu’il arrivait un temps où, pour s’extraire de cette impasse sentimentale, elle perdait tout amour propre, demandant alors à Lô de la délivrer de ses propres faiblesses en l’exhortant qu’il exigeât d’elle de mettre fin brutalement à ces monologues inutiles qui pouvaient prendre la forme de rages épistolaires. Mais Lô, pour une raison qui lui était inconnue, se gardait bien de le faire au point qu’elle finissait par ne plus savoir que penser. Il aurait été si facile  à son ami à de dire : « Abyssinia, arrête ! » ou bien plus sèchement : «Abyss, ta gueule, Tu m’emmerdes ! ». Mais non, il ne disait rien, attisant ainsi ses souffrances intérieures qui prenaient alors des proportions invraisemblables. Elle en perdait le sommeil, sombrait dans des délires absolus, broyait du noir, voulait mourir, se pendre ou passer par la fenêtre, se rouler nue dans la neige  par un soir de pleine lune et devenir maboule à dévaler les pentes comme une avalanche de printemps, ou bien, allez savoir pourquoi, emprunter à pied le tunnel sous la Manche pour percuter, dans le noir le plus sinistre, l’Eurostar annoncé par des phares hypnotisants, qui s’en provenait de cette Londres si hideuse et si ignoble.

C’était à tout cela qu’Abyssinia pensait toute la nuit au lieu de s’endormir comme un ange, si loin de son enfance innocente. Vouloir mourir au lieu de vivre, comment pouvait-on expliquer ce paradoxe dans le cas d’Abyssinia qui ne manquait de rien, elle, la fille unique de la Grande Catherine, héritière du vidame d’Exmes, l’amie d’Indira l’enchanteresse, elle, la petite orpheline qui s’accrochait aux bras de sa mère assassinée lorsqu’elle avait été retrouvée  presque par inadvertance sur une route rarement empruntée des hauts plateaux éthiopiens, voilà trente ans. C’était un fait qu’elle aimait Lô passionnément, qui le savait pertinemment mais se gardait bien d’exprimer ses pensées sur cet état de fait, car il lui était confortable d’être aimé et d’en retirer tous les dividendes sans même avoir à consentir  une avance par billet au porteur. Et Il n’avait aucune honte de ne concéder ainsi une once d’affection, n’ignorant en rien qu’il détenait les clés du coffre-fort sentimental d’Abyssinia.

Mais les jeux de l’amour ont ceci de surprenant et en définitive de fort respectable pour un jeu, que seule la personne qui s’engage avec sincérité sur le chemin tortueux et vertigineux de l’amour peut y survivre s’il en accepte la règle unique, tout accepter et tout supporter, comme l’a dit Paul aux Corinthiens. Abyssinia avait trop médité les Evangiles pour en oublier les préceptes : l’amour ne meurt jamais. Elle se moquait des dons de prophétie, de la compréhension de tous les mystères et de toute la connaissance, il lui importait peu que la foi puisse transporter les montagnes, elle savait qu’il était inutile de distribuer tous ses biens aux pauvres et de livrer son corps aux flammes, car les prophéties seraient appelées à disparaître, tout comme les langues et ces connaissances partielles que l’on accumulait pour qu’il ne restât plus que la foi, l’espérance et l’amour qui était la plus grande chose des trois. Car l’amour qui serait patience et bonté, ne cherchait pas son intérêt, ne soupçonnait pas le mal  et ne s’irritait pas ;  il était au contraire emprunt d’humilité et pardonnait tout, croyait tout, espérait tout. Et lorsqu’elle pensait à Lô, et malgré qu’il n’y eut qu’un miroir peu clair dans ses yeux, Abyssinia savait qu’au fond de son cœur, et en sondant les tréfonds de son âme,  il y avait l’amour, un amour qui n’était pas envieux, qui ne se vantait pas, ne s’enflait pas d’orgueil et n’était pas malhonnête, un amour prêt à tout supporter, un amour qui l’empêcherait d’être un cuivre qui résonne ou une cymbale qui retentit.

Et c’est ainsi, perdue dans la pensée parfaite de l’amour transcrite par Saint Paul de Tarse, que s’en retournant sur ses pas, songeant à Lô qui lui manquait tant, traversant le pont Neuf  et levant soudainement les yeux au ciel alors que la pluie menaçait de redoubler, elle aperçut la masse nuageuse qui lui avait paru être au premier abord un éperon rocheux noir sur lequel les navires iraient se briser les nuit de tempête, trompés par les naufrageurs de la côte. Les nuages s’élevaient  désormais en altitude pour lentement s’éparpiller  et blanchir, constituant une forme douce et arrondie  qui ressemblait à un vallon où s’allonger, se reposer et s’endormir, comme une sorte de balancelle suspendue au milieu de la verdure.

A cet instant, face aux figures géométriques des nuages et à leurs danses dans le ciel, Abyssinia sut qu’il lui importait peu d’être aimé de  Lô, car elle aimait Lô d’un amour qui pardonnait tout, croyait tout, supportait tout et espérait tout, ce qui, en l’occurrence, signifiait ne rien espérer de Lô, car c’était sans importance. Elle veillerait sur lui et l’aimerait pour toujours, sans tristesse et sans regret, d’un simple regard apaisé ou par la douce offrande d’un sourire bienveillant, sans oublier de lui faire, s’il le voulait ou ne le voulait pas, le don de son corps pour la délivrance de ses tourments, et celui de son esprit pour l’apaisement de ses souffrances. Abyssinia était décidée à aimer Lô par la voie du silence  et à tout lui pardonner jusqu’à ce que la vérité divine se manifestât. Car elle croyait en Dieu le Christ, ce Dieu étrange qui était amour et qui par l’esprit se manifestait sur une terre où l’amour semblait pourtant partout être absent.

C’est à ce moment de repentir, qu’ayant franchi le pont, posant son premier pied sur la rive droite près de grands immeubles à la dérive qui autrefois avaient recueilli la Samaritaine, qu’Abyssinia entendit la sonnerie de son mobile retentir. Elle avait choisi le Canon de Pachelbel qui lui rappelait ces jours heureux en pays de Moisson, chez le vidame d’Exmes, son grand-père. Elle admirait alors le talent de l’organiste Gilles Sailor qui interprétait cette œuvre célèbre par des improvisations subtiles fondées sur le tintinnabulement éphémère de légères clochettes électroniques  en rupture totale avec la progressivité classique et un peu lourde de l’œuvre originelle. Elle avait dédié cette musique sur son téléphone à la ligne de  Lô, son bien-aimé, qui, en l’espèce, ne manquait pas de toupet. Il s’étonnait de son retard. Elle lui demanda où il se trouvait.

– Chez les Bernardin, répondit-il ; c’est bien là que nous avions rendez-vous ?, continua-t-il en faisant preuve d’une mauvaise foi à toute épreuve.

– Qui sont ces Bernardin, demanda Abyssinia qui ne se souvenait d’aucune connaissance portant ce nom dans son entourage.

– Mais enfin, Abyss, je te parle du collège des Bernardins, rétorqua Lô qui semblait exaspéré.

– Où est-il situé ?, demanda-t-elle, ignorant tout de ce collège et de ses professeurs.

– Rue de Poissy, reprit-il, il s’agit de l’ancien couvent des Bernardins à proximité de la rue des écoles et de la rue Monge.

– Et qu’y fais-tu là-bas, en dehors de m’y attendre ?, relança Abyssinia, bien décidée à ne rien laisser paraître de son mécontentement.

– J’assiste à une conférence sur la situation des Chrétiens d’Orient, répondit Lô.

– Depuis quand t’intéresses-tu à leur situation, s’étonna Abyssinia.

– Depuis qu’il m’a été demandé d’y consacrer mon temps, dit-il,  et ces personnes qui lui demandaient de s’y intéresser, Abyssinia, forcément, ne pouvait ignorer qui étaient les commanditaires, forcément les plus hautes autorités.

– Et alors ?, continua-t-elle.

– On me demande d’organiser un voyage, poursuivit Lô, un voyage chargé d’examiner la situation.

– Arrête, Lô. Au lieu de tourner autour du pot, dis-moi combien de temps tu pars, dans quels pays et avec qui. Je parierais …

– Tu parierais quoi, demanda Lô.

– Je parierais que Nerra est du voyage, et Damiano sans doute. Peut-être même Candace ?, répondit Abyssinia qui, voulant à tout prix éviter l’inéluctable crise de jalousie, réalisait qu’elle fonçait déjà droit sur l’objectif assigné inconsciemment.

– Possible, dit Lô dont le ton devenait ironique, tu peux te joindre à nous,  il reste au moins deux places, nous sommes officiellement douze, sans compter la sécurité renforcée placée sous la responsabilité de Nerra. Les visas sont en cours d’obtention, et même si c’est compliqué comme en Iran, ou au Pakistan, nous finirons par obtenir toutes les autorisations, poursuivit Lô, soudainement loquace.

– Vous allez en Iran et au Pakistan, répéta, songeuse, Abyssinia.

– Et aussi en Turquie, Irak, Liban, Egypte, Georgie, Arménie, Soudan, et même Ethiopie, lâcha, l’air de rien Lô. Une visite au pays natal ne te conviendrait-il pas ?, ajouta t-il.

– Non, répondit sèchement Abysssinia qui demanda encore quand ils partaient et pour combien de temps.

– D’ici trois heures, répondit Lô. Et notre périple devrait bien durer trois mois, conclut-il. Si tu veux, nous pouvons déjeuner ensemble, mais presse-toi de me rejoindre au collège, mes valises sont prêtes, ajouta-t-il.

– Tes valises sont prêtes, reprit Abyssinia dans un murmure  qui dissimulait difficilement un sanglot.

– Oui, mes valises sont prêtes, redit Lô. Je suis désolé de te prévenir si tardivement mais nous avions ordre de ne rien divulguer de notre mission, ajouta-t-il.

– Je comprends, dit Abyssinia ne comprenant plus rien aux caprices du destin et prête à fondre en larmes. Nous nous verrons à ton retour, c’est mieux ainsi, conclut-elle en arrêtant brutalement la conversation pour jeter dans la Seine son téléphone d’un même mouvement de dépit.

Comment croire que l’amour peut tout supporter, songea-t-elle alors que la déferlante des larmes prenait d’assaut les prunelles de ses yeux pour mieux se répandre en vagues successives sur ses joues et glisser sur son visage, achevant de ruisseler le long du cou en un torrent capricieux. L’amour ne supporte rien, il est intransigeant, odieux, tyrannique, il vous rend fou, insupportable aux autres, envahissant, exaspérant, délirant, tout ce que l’on veut sauf douceur et bonté, patience et générosité.

– Saint Paul, tu es un salopard, un menteur,  hurla-t-elle, hors d’elle. Les passants à proximité se retournèrent pour dévisager cette folle qui maudissait l’apôtre grec, se demandant comment une aussi jolie femme, chic et avenante, portant des vêtements de bon goût pouvait ainsi se donner en spectacle, apparaissant totalement cinglée et possédée au regard des autres.

– Probablement une originale, dit  à voix basse, un homme à sa femme qui approuvait l’accusation intempestive en hochant de la tête. Abyssinia qui avait entendu  la réflexion gratuite du bonhomme à sa bonne femme, s’approcha de ce dernier et le gifla violemment, ivre d’une colère masquant une fureur de vivre qui ne pouvait s’apaiser à l’annonce du départ impromptu de Lô. Puis d’un pas vif, elle s’en retourna chez elle dans le quartier du Marais.

La Seine vue du quai des Grands Augustins, par Albert Marquet, 1906, huile sur toile, musée d’Art moderne de Troyes (Aube, France)


« Le soleil s‘est noyé en son sang qui se fige », Baudelaire