Homo Fortis vs Homo Criminalis  (Mustang Alicorne, Perpétuité 5)

Ayant déposé le livre sur la banquette arrière de l’aéromobile piloté par Human Fortis qui appartenait à l’agrégation des Minotaures, Lonely Korps chercha à s’endormir, après avoir balancé six étoiles sur le réseau social planétaire EHF destiné aux agrégés rassemblés pour concourir à la sélection de la troupe d’élite des marsouins appelés à marcher et vivre sur la planète Mars.

Il songea que le livre noté, Homo Criminalis de Mark Galeotti, méritait sans doute une meilleure note mais six étoiles sur une échelle de huit, correspondait à l’obligation pour les élèves de parcourir le livre sélectionné pour les examens émotionnels à venir en fin de printemps, toute question posée sur ce livre ayant un caractère éliminatoire.

Après avoir décollé du refuge de Fonts de Cervières, l’aéromobile  avait pris la destination de la Normandie, en vol nocturne pour le champ de bataille de Sainte-Opportune du Bosc.

Plusieurs haltes étaient prévues tout au long d’un parcours qui en temps normal, n’exigeait pas plus d’une heure de vol. Mais avec tous les détours prévus, la nuit appartiendrait à boucler l’itinéraire enregistré par le Poutre du sable qui dormait aux commandes, le tableau de bord visionnant pendant tout ce temps, des reportages en temps réel.

Un quartier de lune pointait dans le ciel qui rappelait que le chemin prévu pour débarquer sur Mars était encore long d’ici l’aube du 6 juin 2044, date du centenaire du Jour le plus long, rien de bien terrible cependant, juste quelques ajustements et des affaires à régler dont ces histoires sensorielles de disparitions et de cercueils qui agitaient le microcosme des desperados journalistiques.

Mais pour une fois, il s’agissait bien de nouvelles sans queue ni tête.

Un aéromobile chevaleresque de marque Mustang Alicorne, à prenant son envol à Paris via Terra incognita.

Justement, aux Grandes lucarnes, la Chouette Charlotte Deshayes dite RTT, dont le métier était de pourchasser cafards et termites sur l’isthme de la Terre entière, passait en direct sur une chaîne publique d’informations en continu pour relater les derniers événements concernant l’affaire des seize cercueils volants, devenue celle des dix-huit cercueils désormais, et autant de disparition d’enfants.

Le plateau des bavards constitué pour l’occasion, ne manquait pas de charme autour de Roule-tes-tétons, avec en esplanade, un adjudant-chef de gendarmerie et un commissaire des Orfèvres destinés à commenter les derniers événements, l’un Corse, dit Corsica Feria, l’autre aussi improbable que le retour de Rouletabille portant des lunettes noires et une tenue de catcheur.

Car, il faut bien l’avouer, question disparitions et cercueils, la situation prêtait à confusion. Il était difficile pour le grand public de s’y retrouver, tout comme dans une précédente affaire, celle dite des Chimpanzés de l’Elysée où avait déjà sévi Olibrius tandis que Lucciani et Galibier oeuvraient à l’époque à la surveillance des lieux glorieux, en gardiens très républicains, tout autant à cheval sur le respect des horaires que du foin et du crottin, bougres de corne de bouc.

Route du cavalier républicain de service à l’Elysée, JEM Chess and Mat.

Jardin électrique

Le parc Serpollet situé au nord-ouest de la butte Montmartre doit son existence aux  descendants de Léon Serpollet, ingénieur, pionnier de l’industrie automobile électrique, qui avait implanté usines et circuit d’ essai aux Cloys à Montmartre.

Sa famille légua plus tard les terrains à la ville de Paris qui transforma le bâti pour construire des immeubles, conservant le non-bâti pour y implanter un jardin public sans cesse embelli.

Merci à Léon Serpollet et sa famille

Et c’ est ainsi désormais, que circulent les voitures dans Paris, prenant leur envol en direction de la planète Mars.

Et Odysseus…

De Profundis Domine (Pointe du Sable, Perpétuité 4)

Le dimanche 29 avril à minuit, le maréchal des logis-chef Charles Lucciani, descendant de l’intendant de Matignon, qui y avait oeuvré tout au long de la seconde moitié du vingtième siècle ou presque, le maréchal des logis-chef Lucciani donc, reprit pour une ultime relecture, le procès-verbal de garde à vue qu’il avait fait signer à midi, ce même jour, à deux individus patibulaires ayant séjourné deux jours de suite dans la modeste gendarmerie de Noirétable.

Songeant à voix haute,il dit alors : personne ne va me croire (Ci-dessus, les monts du Forez vus de Cervières, Pexel.com).

Puis, il se décida à envoyer par mail et par fax le procès-verbal à sa supérieure gendarmesque ainsi qu’au Parquet du tribunal de grande instance de Saint-Etienne, préfecture de la Loire (42), lorsque, une dernière fois, il parcourut à nouveau le méli-mélo le plus extravagant qu’il avait eu à rédiger depuis son engagement dans la carrière militaire, forte pourtant de trente-six années de bons loyaux et fidèles services jusqu’à recevoir une cordillère de médailles en chocolat qui ne nourrissait pas sa famille.

Et comme Lucciani reprenait la lecture du pensum, il n’avait pas parcouru trois lignes entières qu’il se mit à bondir comme un cabri et à hurler par trois fois à en réveiller un mort : Merde ! Merde ! Merde ! C’est quoi ce merdier !

La Maison de l’échevin à Cervières, antan lontan (Loire)

A défaut de voir surgir un mort ressuscité, c’est le gendarme Galibier d’astreinte à cette heure de la nuit, qui, dans la minute même, entra dans la pièce faisant fonction de bureau commun, et lui demanda : qu’est-ce qui vous arrive, chef ?

Lucciani qui venait de s’asseoir à son bureau, lui tendit les feuillets du PV : prenez et lisez.

Tandis que Galibier lisait in silentio, Lucciani farfouilla dans l’un des tiroirs de l’armoire derrière son fauteuil, pour en sortir un paquet de cigarettes vermoulu et un flacon de gnôle de l’île de Beauté, un mélange grand-paternel de liqueur de châtaigne et de myrte blanche, introuvable en magasin, tout comme les cigarettes droit sorties des films des séances de minuit, des Gitanes Caporal ordinaire 1910 tout authentiques, un stock de derrière les fagots perpétués au fin fond du sous-sol d’une cabane dans le maquis, souvenir de la Résistance, qu’on ne fumait plus que pour les grandes occasions : baptême, première communion, unique décès, les mariages étant exclus depuis la loi n° 75-617 du 11 juillet 1975 sur le divorce instaurant la procédure par consentement mutuel ou pour rupture de la vie commune.

Car comme disait l’oncle Bonifacio attaché au vieux fusil de troupe, un Chassepot modèle 1866 à chargement par la culasse : pourquoi se marier et se dire adieu un jour, si on se barre comme on veut, où l’on peut, sans cartouche ni trompette ? Et Lucciani, pensif, termina la dernière clope du paquet, attendant que Galibier reposa le procès-verbal sur le bureau, observant en son for intérieur : je ne vois pas bien le problème.

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Vous ne voyez pas le problème ?, reprit Lucciani agacé, lorsque Galibier descendit de sa chaise pour reposer les feuillets.

Et Cervières, notre Cervières, depuis quand il se trouve dans les Hautes-Alpes, 05027 ?

Et Noirétable, vous pouvez m’expliquer pourquoi la gendarmerie est sise une première fois à Nigro Stabulo, une deuxième fois à Neitrable et une troisième et dernière fois à Nêrtrâblo. Pas une fois, Noirétable est cité correctement. Et je ne parle pas du parquet de Saint-Etienne, le voici réinstallé désormais à Saint-Etienne du Furan ! Saint-Etienne du Furan !, hurla Lucciani, ajoutant en supplique : De profundis clamavi ad te, Domine.

Qui veut dire quoi ?, demanda Galibier interloqué, regardant le flacon de gnôle tout entier descendu d’un trait par le chef.

Premiers mots du psaume 129 de la Bible, répondit Galibier, voix sèche, gosier sec : des profondeurs de l’abîme, je crie vers toi, Seigneur, ajoutant en se tournant vers la fenêtre qui pointait à l’Est : « Eli, Eli lema sabactani« , je suis foutu, fini fichu, Kaput, perdu, irrémédiablement perdu.

Allons, allons, Chef, ce ne sont que des erreurs toponymiques, et puis entre-nous, le procès-verbal, tout le monde s’en fout, on est dimanche du week-end de Pâques, tout le monde s’en fout royalement, une histoire de deux gars torchés à l’alambic du coin, même si on ne sait pas trop ce qu’ils ont bu, cédrat, cédra ou cédratine, peut-être de la bénédictine ou de la chartreuse, allez savoir, qui sait, trouvé juste là-haut au sanctuaire de l’Hermitage, c’était autrefois un prieuré de Bénédictins, et qui dit Bénédictins…

Mon petit Pierre, vos élucubrations rouletabillesques, gardez-les pour vous, comme toutes vos observations. Le cédrat ? Je ne connais que la vallée du Cédrat dans l’Anti-Atlas au Maroc, du côté de la région de Taroudant, une tradition ininterrompue depuis deux mille ans selon les Israélites, que la culture de ces citrus de la famille des citrons et des orangers, entrant dans la synagogue pour le culte de la fête de Souccot, qui dure, figurez-vous, une semaine toute entière, tout cela sur ordre de Moïse, Lévitique 33-40, à ne pas confondre avec la vallée du Cédron, mon petit Pierre.

Et nous, poursuivit le maréchal des logis-chef après un temps de silence pendant lequel il s’épongea le front avec un mouchoir choletais, on a accueilli, ici même, pendant deux jours ou presque, deux gars bizarres pour le moins, sortant du cimetière de Cervières à pas d’heure, dont on ne sait toujours rien ou si peu. Et nous n’avions aucun motif pour les garder, car peut-être torchés flambés à l’alambic, mais en-dessous du seuil légal de 0,5 gramme et pas une volute de substance toxique, sauf que…, une heure après qu’il soient ressortis libres ce midi, sans aucune charge retenue contre eux…, on ne retrouve dans ce même cimetière deux cadavres enveloppés dans un même linceul déposé dans un caveau ouvert l’avant-veille pour une sépulture publique avec tralala après-demain, curé, bénitier et enfant de choeur, encens, aspersion d’eau bénite et dépose de gerbes… Et en attendant, tout ce temps là, nous les avons gardés sans savoir pourquoi ces deux lascars, ils étaient simplement louches, louches de chez louches, voilà tout.

Sûr qu’ils étaient louches, rudement louches. Avec des papiers louches, cartes d’identité louches, passeports, permis de conduire et même carte vitale, livret de famille, que sais-je…, Mais voyez-vous, chef, en attendant, que ce soit le grand costaud très costaud, ou le quinquagénaire virevoltant sexagénaire, on se demande encore, si tous leurs allers et retours dans le cimetière, et bien…

– … Si toute cette histoire était bien réelle ?

C’est cela, chef. Exactement. Qui avons-nous vu, demanda Galibier, dit Petit Pierre. Le plus âgé s’appelle Courage, Amon Chris Piers, né le 21 juin 1970, passeport numéroté T11PL59V11

Et le second, l’homme de roc, poursuivit le maréchal des logis : Mandibulaire, qu’il était, patibulaire et même plus que déambulaire ! Une force de la nature, un orang-outan de la savane, à ne pas rencontrer dans un cimetière.

C’est pourtant là que nous les avons rencontrés la première fois, ils en sortaient, interrompit Petit Pierre. Il s’appelle Jean-Baptiste Pointe du Sable. Né à Saint-Marc à Haïti, le 12 janvier 2010, double nationalité, demeurant à Saint- Charles dans le Missouri selon le passeport américain et à Pointe-Saint-Charles, maison Saint-Gabriel, Montréal, selon le passeport français numéroté T19PL59V12.

Jusque là, rien d’anormal, encore que c’est la première fois que je croise des numérotations extravagantes de cette nature, concernant un passeport français anodin.

Certes, reprit Petit Pierre. Mais ce qui est tiquant et pour le moins piquant, c’est la signature du préfet de police de Paris, un certain Gorgonzola, dit le marquis dans l’annuaire des préfets de police, à peine nommé en préfectorale ce Gorgonzola que placé hors-cadre. Surprenant à la réflexion.

Vue sur les monts de Cervières, à l’entrée du cimetière, en hiver

Ce qui me chiffonne, conclua Lucciani le ténébreux à la voix sépulcrale, ce sont tous ces appels téléphoniques à la gendarmerie, le vendredi 27 avril 2026, entre 15 heures et dix-huit heures, nous avons reçu plusieurs appels du bourg de Cervières signalant deux hommes inconnus dans la ville, qui farfouillaient dans le cimetière avec une pelle, un râteau et un marteau.

Sauf qu’ils ne portaient ni pelle, ni râteau, ni marteau lorsque nous les avons interpellés à la sortie du village, et que nous n’avons rien trouvé, ni marteau ni râteau quand nous avons fouillé les lieux, juste une pelle toute cabossée devant le logis de l’Echevin. Ce n’est pas maintenant que nous allons résoudre l’énigme, conclut Petit Pierre avant d’ajouter : au fait, ils jouaient à quoi dans leur cellule de dégrisement ? Aux échecs ?

En quelque sorte, rebondit Lucciani. Cela ressemble aux échecs mais ce n’est pas le jeu d’échecs. Ils appellent cela Chaturanga ou NewChess selon je ne sais quoi, ils utilisent un damier au lieu d’un échiquier et vingt pièces au lieu de seize, quarante au total au lieu de trente-deux. Vous jouez aux échecs ?

Cela m’arrive, amateur mais licencié, participant à des compétitions officielles, classé ELO, au-dessus de 2000. Avez-vous leurs coordonnées, je pourrais leur demander des explications de jeu, cela m’intrigue.

Faites. Et bonne idée pour rester en contact. Il n’y a pas que le jeu qui est intriguant, les deux bonhommes d’acier aussi.

Et vous de même, parfois, Chef ! Cela fait un an que vous m’appelez Petit Pierre, tout d’abord je m’appelle Paul.

Peut-être, Paul qui n’est après tout que l’écho de Pierre, comme rapporté au mastodonte qui jouait aux échecs avec les pièces noires et qui battaient à plate couture le quinqua aux pièces blanches, désarçonné par les cavaliers, les fous et les gypaètes barbu, et bien jeune homme, tout matamore ELO 2000 des soixante-quatre cases que vous êtes, croyez-en mon expérience, vous n’êtes pas prêt de le battre, le minotaure des cent cases.

Et le maréchal des logis-chef qui attendait son bâton d’adjudant-chef qui ne tomberait plus dans l’escarcelle de la prochaine retraite, de conclure : le minotaure ! C’est exactement cela, nous avons vu déambuler dans le dédale de notre gendarmerie, Astérion en ballade, à la mâchoire d’acier trempé de bave d’algues vertes, une sorte de crâne rouge en titane, aux yeux brûlant de fièvre jaune, et ce nez de cristal qui brillait dans la cellule toute cette nuit éclairant leur jeu d’échecs, cet homme à la réflexion, n’avait rien d’humain, attendant d’Egée l’accompagnant, qu’il lui livra à sa double hache sept garçons et sept filles en cette neuvième année.

Reste à savoir, ajouta le gendarme Galibier, si la fille et le garçon enveloppés dans le même linceul abandonné dans le cimetière de Cervières, sont les premières ou dernières victimes de nos deux gardés à vue. On va certainement vous demander pourquoi nous les avons libérés, bien avant la fin de la seconde journée de garde à vue, et pourquoi nous sommes allés visiter le cimetière après leur libération, c’est troublant et quelque peu alambiqué, surtout lorsque vous écrivez à la fin du PV, avoir interrogé deux jours de suite le minotaure et cet Egée ressemblant à un gypaète barbu.

N’empêche que le Vieux, il ressemblait bien à un gypaète, barbu ou pas !

Photo de Denitsa Kireva sur Pexels.com

Poutre du Sable (Grand Duc, Perpétuité 3)

Allongée Pointe du Sable, à l’Îlet Caret, Tucanae, descendante en plus ou moins droite ligne des Indiens Potawatomi, dégustait un Soufflé d’orange givrée aux marrons glacés du Spitzberg tout en déchiffrant un message énigmatique qu’elle venait de recevoir, observant au lointain quatre canoës qui approchaient de Terraferma. Mars attendra.

Question énigmes, le message n’en manquait pas. Elle le relut alors que le premier des canoë jaune abordait la plage et qu’en descendait tout pivoine, essoufflé à la liqueur Chocolat de la rhumerie Bielle de Marie-Galante, le capitaine Olibrius tenant une bouteille vide de rhum au chocolat Morbleu de la distillerie québécoise Mariana, allez savoir pourquoi comment la bouteille avait échoué, Pointe du Sable.

Le message du Grand Duc était pourtant on ne peut plus clair :

Je crois reconnaître un certain Olibrius. Je le rencontre parfois chez lui mais il est très fatigué et ne voyage plus guère. Ma soeur lui fit connaître le célèbre avocat corse qui abrita la nounou martiniquaise qui nous servait à la table de mes cousins Claude et Philippe. Elle habitait dans la maison de l’avocat, tout au bout de la rue Mahieux. Je ne marche pas au shaker ce matin mais Olibrius souhaite à Punch Goyave alias Tucanae un bon repos au Mont Martre. Signé Grand Duc méthodique.

Entre-temps, les trois autres canoës venus des autres points cardinaux, avaient débarqué sur l’îlet, et maintenant, Tacanaé faisait face aux quatre célèbres détectives de la Pépépé, la préfecture de police de Paris, les frères Olibrius, désormais seuls à surveiller la Seine du haut du quai des Orfèvres depuis que la police judiciaire avait été expulsée du coeur battant de Paris, l’île de la Cité, pour les faubourgs de la longue agonie parsienne aux Batignolles, encerclée par les Apaches et le périphérique de tout noir vêtu de bas-carbone, ultime cercle de l’enfer.

Les légendaires inspecteurs frères Olibrius avaient eu leur moment de gloire mondiale quelques années plus tôt lorsque dans l’affaire dite des Chimpanzés de l’Elysée, outrepassant tous les ordres, même les leurs, ils avaient passé en mondiovision les menottes au président de la République qui, un 14 juillet, descendant du command-car ayant remonté les Champs-Elysées sous les vivas de la foule rassemblée tout au long du cortège, s’apprêtait à rallumer, place de l’Etoile, la flamme de jouvence éternelle au tombeau du Soldat inconnu.

A la suite de ce moment intense d’émotion et communion mondiales des réseaux sociaux, prolongé de quelques explications officielles ténébreuses, il en était ressorti que le jardinier du palais de l’Elysée avait installé en toute illégalité une ménagerie au fond du parc sur les ruines du passé tumultueux de l’ancienne maison de passe, pour divertir les maîtres de céans et leur descendance.

On y trouvait notamment une volière avec des faucons pélerins, tétras, grands ducs et chose surprenante, pas moins d’une quarantaine d’oiseaux d’Ethiopie, enfermés dans un sous-sol à double tour relié au bunker de la présidence, destiné à la transmission des ordres nucléaires.

Par inadvertance, le trousseau de clé de la war-room avait été ravi par un labrador teigneux, que l’une des gueunons du lieu ayant l’habitude de se promener de toit en toit, lui avait subtilisée et dissimulée.

L’affaire en serait restée là, si, en pleine nuit, un chouette hibou grand-duc n’avait été se nicher dans le sous-sol atomique sans que personne ne sache comment il avait pu franchir les portes blindées et accueillir les oiseaux de l’enclos parmi lesquels un padda de Java bout-en train, un cappucin à tête blanche déplumé, une colombe diamant en toque de Grand-Chef, une amadine cou-coupé lassée de ce monde ancien, qui avait déserté les hangars de Port-aviation, un pinson zébra, des bourkes, et un diamant mandarin, s’en retournant les poches vides de Macao.

Le plus surprenant cependant, se trouvait dans la volière extérieure vidée de ses locataires perturbateurs.

Au milieu du plateau, sous la fiente accumulée d’une décennie de survols de rapaces, jouant le garde du corps imperturbable, se nichait le faucon de Cernuschi, envolé douze ans plus tôt du musée du même nom jouxtant le parc Monceau à Paris, une merveille rapportée de Chine par l’impétrant Cernuschi, au dix-neuvième siècle, et qu’un quatuor de filous avait emporté en passant par la porte d’entrée, mandaté comme déménageurs officiels dans le cadre d’un échange entre musées pour l’organisation d’expositions internationales itinérantes.

La trace du faucon se perdait à la porte même du musée pour resurgir plus d’une décennie après dans le jardin de la présidence. L’affaire des chimpanzés de l’Elysée éclatait, qu’un mégot abandonné sous les combles de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, allait, par la plus curieuse des coïncidences bienheureuses, permettre aux frères Olibrius, de résoudre sans coup férir.

Toujours allongée Pointe-du-sable, Tucanae se réveilla brutalement. Elle venait de faire un cauchemar horrible, inexplicable comme tout bon cauchemar, trois têtes de singe lui étaient apparues au soleil cou-coupé qui s’en retirait dans l’océan, l’un avec les mains masquant les yeux, l’autre avec les mains bouchant les oreilles, le dernier obstruant des mêmes mains la bouche.

Apercevant un cormoran tournoyant au-dessus de Pointe-du-Sable, elle commença à se remémorer les scènes cauchemardesques d’une volière en furie, d’un labrador baveux et haineux, de singes récalcitrants et d’un grand-duc méthodique remettant de l’ordre dans des papiers chiffonnés, sauvés de la corbeille des siècles de remontée d’ancêtres.

Au même moment, elle entendit qu’on l’appelait à la rescousse. C’était Pivoine Olibrius, tirant son canoë de l’eau pour le poser sur le sable, tenant d’une main la corde de l’embarcation, de l’autre une feuille arrosée d’eau de mer, le message anonyme du Grand-Duc méthodique, on ne peut plus salé, accompagné d’un chant à trois notes plus strident que doux, celui d’une perruche à collier australienne, droit sorti inexplicablement des forêts de jarrah et bois de marri, survolant un surfeur, le surfeur en argent.

L’odyssée de la terre ferme

Observant le soleil perché dans le ciel qui maintenant s’échappait au lointain  pour quitter la terre ferme et plonger dans l’océan, il revint à Morphy le souvenir ancien d’un cours d’histoire sur la république de Venise consacré aux « Domini di Terraferma ».

Ces « domaines de la Terre ferme » étaient les territoires continentaux appelés aussi « État de la terre », regroupant les cités de Bergame, Vérone, Padoue, Brescia et encore Udine et Trévise.

L’ogre qui n’était pas encore napoléonien et la monarchie impériale titubante des Habsbourg en avaient pris possession à la chute de Venise en 1797, en même temps que la cité des Doges perdait « l’État de la Mer », le chapelet d’ îles et ports qui de l’Istrie et la Dalmatie jusque Corfou et les Îles Ioniennes conférait à Venise son statut désormais déchu de puissance Méditerranéenne.

Que ce soient les États ou les hommes, nous ne sommes pas appelés à durer longtemps au regard des treize milliards d’ années d’existence de la terre, songea Morphy, alors que l’une de ses petites filles, entre terre et mer resplendissait aux derniers rayons du soleil couchant. Elle, devrait passer le cap du prochain siècle ce qui ne sera pas donné à tout le monde pensa-t-il sans tristesse aucune.

La mort n’ attend jamais longtemps, et elle peut compter sur la folie des hommes pour l’aider un tant soit peu.

Le projet d’embarquer pour vivre sur Mars, lui parut alors en cet instant encore plus comme le seul chemin raisonnable à emprunter, autant mourir à l’assaut de l’ impossible, dans les interstices de la fragmentation misérabilissime de l’ espace-temps, un voyage digne de Gulliver.

Aux dernières nouvelles, le premier amarissage était prévu pour le 6 juin 2044, histoire de fêter dignement le centenaire du célèbre débarquement en Normandie. Et certains de ses petits-enfants allaient être de la vaillante expédition, pour être alors âgés de trente ans ou moins.

L’embarquement pour Mars