De Profundis Domine (Pointe du Sable, Perpétuité 4)

Le dimanche 29 avril à minuit, le maréchal des logis-chef Charles Lucciani, descendant de l’intendant de Matignon, qui y avait oeuvré tout au long de la seconde moitié du vingtième siècle ou presque, le maréchal des logis-chef Lucciani donc, reprit pour une ultime relecture, le procès-verbal de garde à vue qu’il avait fait signer à midi, ce même jour, à deux individus patibulaires ayant séjourné deux jours de suite dans la modeste gendarmerie de Noirétable. Songeant à voix haute, il dit alors : personne ne va me croire (Ci-dessus, les monts du Forez vus de Cervières, Pexel.com).

Puis, il se décida à envoyer par mail et par fax le procès-verbal à sa supérieure gendarmesque ainsi qu’au Parquet du tribunal de grande instance de Saint-Etienne, préfecture de la Loire (42), lorsque, une dernière fois, il parcourut à nouveau le PV le plus extravagant qu’il avait eu à rédiger depuis ses débuts dans la carrière militaire, forte pourtant de trente-six années de bons et loyaux services.

Et comme Lucciani reprenait la lecture du pensum, il n’avait pas parcouru trois lignes entières qu’il se mit à bondir comme un cabri et à hurler par trois fois à réveiller un mort : Merde ! Merde ! Merde ! C’est quoi ce merdier !

La Maison de l’échevin à Cervières, antan lontan (Loire)

A défaut de voir surgir un mort ressuscité, c’est le gendarme Galibier d’astreinte à cette heure de la nuit, qui, dans la minute même, entra dans la pièce faisant fonction de bureau commun, et lui demanda : qu’est-ce qui vous arrive, chef ?

Lucciani qui venait de s’asseoir à son bureau, lui tendit les feuillets du PV : prenez et lisez.

Tandis que Galibier lisait in silentio, Lucciani farfouilla dans l’un des tiroirs de l’armoire derrière son fauteuil, pour en sortir un paquet de cigarettes vermoulu et un flacon de gnôle de l’île de Beauté, un mélange grand-paternel de liqueur de châtaigne et de myrte blanche, introuvable en magasin, tout comme les cigarettes droit sorties des films des séances de minuit, des Gitanes Caporal ordinaire 1910 tout authentiques, un stock de derrière les fagots perpétués au fin fond du sous-sol d’une cabane dans le maquis, souvenir de la Résistance, qu’on ne fumait plus que pour les grandes occasions : baptême, première communion, unique décès, les mariages étant exclus depuis la loi n° 75-617 du 11 juillet 1975 sur le divorce instaurant la procédure par consentement mutuel ou pour rupture de la vie commune.

Car comme disait l’oncle Bonifacio attaché au vieux fusil de troupe, un Chassepot modèle 1866 à chargement par la culasse : pourquoi se marier et se dire adieu un jour, si on se barre comme on veut, où l’on peut, sans cartouche ni trompette ? Et Lucciani, pensif, termina la dernière clope du paquet, attendant que Galibier reposa le procès-verbal sur le bureau, observant en son for intérieur : je ne vois pas bien le problème.

Enhance brightness sharpness colors natural look

Vous ne voyez pas le problème ?, reprit Lucciani agacé, lorsque Galibier descendit de sa chaise pour reposer les feuillets.

Et Cervières, notre Cervières, depuis quand il se trouve dans les Hautes-Alpes, 05027 ?

Et Noirétable, vous pouvez m’expliquer pourquoi la gendarmerie est sise une première fois à Nigro Stabulo, une deuxième fois à Neitrable et une troisième et dernière fois à Nêrtrâblo. Pas une fois, Noirétable est cité correctement. Et je ne parle pas du parquet de Saint-Etienne, le voici réinstallé désormais à Saint-Etienne du Furan ! Saint-Etienne du Furan !, hurla Lucciani, ajoutant en supplique : De profundis clamavi ad te, Domine.

Qui veut dire quoi ?, demanda Galibier interloqué, regardant le flacon de gnôle tout entier descendu d’un trait par le chef.

Premiers mots du psaume 129 de la Bible, répondit Galibier, voix sèche, gosier sec : des profondeurs de l’abîme, je crie vers toi, Seigneur, ajoutant en se tournant vers la fenêtre qui pointait à l’Est : « Eli, Eli lema sabactani« , je suis foutu, fini fichu, Kaput, perdu, irrémédiablement perdu.

Allons, allons, Chef, ce ne sont que des erreurs toponymiques, et puis entre-nous, le procès-verbal, tout le monde s’en fout, on est dimanche du week-end de Pâques, tout le monde s’en fout royalement, une histoire de deux gars torchés à l’alambic du coin, même si on ne sait pas trop ce qu’ils ont bu, cédrat, cédra ou cédratine, peut-être de la bénédictine ou de la chartreuse, allez savoir, qui sait, trouvé juste là-haut au sanctuaire de l’Hermitage, c’était autrefois un prieuré de Bénédictins, et qui dit Bénédictins…

Mon petit Pierre, vos élucubrations rouletabillesques, gardez-les pour vous, comme toutes vos observations. Le cédrat ? Je ne connais que la vallée du Cédrat dans l’Anti-Atlas au Maroc, du côté de la région de Taroudant, une tradition ininterrompue depuis deux mille ans selon les Israélites, que la culture de ces citrus de la famille des citrons et des orangers, entrant dans la synagogue pour le culte de la fête de Souccot, qui dure, figurez-vous, une semaine toute entière, tout cela sur ordre de Moïse, Lévitique 33-40, à ne pas confondre avec la vallée du Cédron, mon petit Pierre.

Et nous, poursuivit le maréchal des logis-chef après un temps de silence pendant lequel il s’épongea le front avec un mouchoir choletais, on a accueilli, ici même, pendant deux jours ou presque, deux gars bizarres pour le moins, sortant du cimetière de Cervières à pas d’heure, dont on ne sait toujours rien ou presque. Et nous n’avions aucun motif pour les garder, car peut-être torchés flambés à l’alambic, mais en-dessous du seuil légal de 0,5 gramme et pas une volute de substance toxique, sauf que…, une heure après qu’il soient ressortis libres ce midi, sans aucune charge retenue contre eux…, on ne retrouve dans ce même cimetière deux cadavre enveloppés dans un même linceul déposé dans un caveau ouvert l’avant-veille pour une sépulture publique avec tralala après-demain, curé, bénitier et enfant de choeur, encens, aspersion d’eau bénite et dépose de gerbes… Et en attendant, tout ce temps là, nous les avons gardés sans savoir pourquoi ces deux lascars, ils étaient simplement louches, louches de chez louches, voilà tout.

Sûr qu’ils étaient louches, rudement louches. Avec des papiers louches, cartes d’identité louches, passeports, permis de conduire et même carte vitale, livret de famille, que sais-je…, Mais voyez-vous, chef, en attendant, que ce soit le grand costaud très costaud, ou le quinquagénaire virevoltant sexagénaire, on se demande encore, si tous leurs allers et retours dans le cimetière, et bien…

– … Si toute cette histoire était bien réelle ?

C’est cela, chef. Exactement. Qui avons-nous vu, demanda Galibier, dit Petit Pierre. Le plus âgé s’appelle Courage, Amon Chris Piers, né le 21 juin 1970, passeport numéroté T11PL59V11

Et le second, l’homme de roc, poursuivit le maréchal des logis : Mandibulaire, qu’il était, patibulaire et même plus que déambulaire ! Une force de la nature, un orang-outan de la savane, à ne pas rencontrer dans un cimetière.

C’est pourtant là que nous les avons rencontrés la première fois, ils en sortaient, interrompit Petit Pierre. Il s’appelle Jean-Baptiste Pointe du Sable. Né à Saint-Marc à Haïti, le 12 janvier 2010, double nationalité, demeurant à Saint- Charles dans le Missouri selon le passeport américain et à Pointe-Saint-Charles, maison Saint-Gabriel, Montréal, selon le passeport français numéroté T19PL59V12.

Jusque là, rien d’anormal, encore que c’est la première fois que je croise des numérotations extravagantes de cette nature, concernant un passeport français anodin.

Certes, reprit Petit Pierre. Mais ce qui est tiquant et pour le moins piquant, c’est la signature du préfet de police de Paris, un certain Gorgonzola, dit le marquis dans l’annuaire des préfets de police, à peine nommé en préfectorale ce Gorgonzola que placé hors-cadre. Surprenant à la réflexion.

Vue sur les monts de Cervières, à l’entrée du cimetière, en hiver

Ce qui me chiffonne, conclua Lucciani le ténébreux à la voix sépulcrale, ce sont tous ces appels téléphoniques à la gendarmerie, le vendredi 27 avril 2026, entre 15 heures et dix-huit heures, nous avons reçu plusieurs appels téléphoniques du bourg de Cervières signalant deux hommes inconnus dans la ville, qui farfouillaient dans le cimetière avec une pelle, un râteau et un marteau.

Sauf qu’ils ne portaient ni pelle, ni râteau, ni marteau lorsque nous les avons interpellés à la sortie du village, et que nous n’avons rien trouvé, ni marteau ni râteau quand nous avons fouillé les lieux, juste une pelle toute cabossée devant le logis de l’Echevin. Ce n’est pas maintenant que nous allons résoudre l’énigme, conclut Petit Pierre avant d’ajouter : au fait, ils jouaient à quoi dans leur cellule de dégrisement ? Aux échecs ?

En quelque sorte, rebondit Lucciani. Cela ressemble aux échecs mais ce n’est pas le jeu d’échecs. Ils appellent cela Chaturanga ou NewChess selon je ne sais quoi, ils utilisent un damier au lieu d’un échiquier et vingt pièces au lieu de seize, quarante au total au lieu de trente-deux. Vous jouez aux échecs ?

Cela m’arrive, amateur mais licencié, participant à des compétitions officielles, classé ELO, au-dessus de 2000. Avez-vous leurs coordonnées, je pourrais leur demander des explications de jeu, cela m’intrigue.

Faites. Et bonne idée pour rester en contact. Il n’y a pas que le jeu qui est intriguant, les deux bonhommes d’acier aussi.

Et vous de même, parfois, Chef ! Cela fait un an que vous m’appelez Petit Pierre, tout d’abord je m’appelle Paul.

Peut-être, Paul qui n’est après tout que l’écho de Pierre, comme rapporté au mastodonte qui jouait aux échecs avec les pièces noires et qui battaient à plate couture le quinqua aux pièces blanches, comme désarçonné par les cavaliers, les fous et les gypaètes barbu, et bien jeune homme, tout matamore ELO 2000 des soixante-quatre cases que vous êtes, croyez-en mon expérience, vous n’êtes pas prêt de le battre, le minotaure des cent cases.

Et le maréchal des logis-chef qui attendait son bâton d’adjudant-chef qui ne tomberait plus dans l’escarcelle de la prochaine retraite, de conclure : le minotaure ! C’est exactement cela, nous avons vu déambuler dans le dédale de notre gendarmerie, Astérion en ballade, à la mâchoire d’acier trempé de bave d’algues vertes, une sorte de crâne rouge en titane, aux yeux brûlant de fièvre jaune, et ce nez de cristal qui brillait dans la cellule toute cette nuit éclairant leur jeu d’échecs, cet homme à la réflexion, n’avait rien d’humain, attendant d’Egée l’accompagnant, qu’il lui livra à sa double hache sept garçons et sept filles en cette neuvième année.

Reste à savoir, ajouta le gendarme Galibier, si la fille et le garçon enveloppés dans le même linceul abandonné dans le cimetière de Cervières, sont les premières ou dernières victimes de nos deux gardés à vue. On va certainement vous demander pourquoi nous les avons libéré bien avant la fin de la seconde journée de garde à vue, et pourquoi nous sommes allés visiter le cimetière après leur libération, c’est troublant et quelque peu alambiqué, surtout lorsque vous écrivez à la fin du PV, avoir interrogé deux jours de suite le minotaure et Egée ressemblant à un gypaète barbu.

N’empêche que le Vieux, il ressemblait bien à un gypaète, barbu ou pas !

Photo de Denitsa Kireva sur Pexels.com

Poutre du Sable (Grand Duc, Perpétuité 3)

Allongée Pointe du Sable, à l’Îlet Caret, Tucanae, descendante en plus ou moins droite ligne des Indiens Potawatomi, dégustait un Soufflé d’orange givrée aux marrons glacés du Spitzberg tout en déchiffrant un message énigmatique qu’elle venait de recevoir, observant au lointain quatre canoës qui approchaient de Terraferma. Mars attendra.

Question énigmes, le message n’en manquait pas. Elle le relut alors que le premier des canoë jaune abordait la plage et qu’en descendait tout pivoine, essoufflé à la liqueur Chocolat de la rhumerie Bielle de Marie-Galante, le capitaine Olibrius tenant une bouteille vide de rhum au chocolat Morbleu de la distillerie québécoise Mariana, allez savoir pourquoi comment la bouteille avait échoué, Pointe du Sable.

Le message du Grand Duc était pourtant on ne peut plus clair :

Je crois reconnaître un certain Olibrius. Je le rencontre parfois chez lui mais il est très fatigué et ne voyage plus guère. Ma soeur lui fit connaître le célèbre avocat corse qui abrita la nounou martiniquaise qui nous servait à la table de mes cousins Claude et Philippe. Elle habitait dans la maison de l’avocat, tout au bout de la rue Mahieux. Je ne marche pas au shaker ce matin mais Olibrius souhaite à Punch Goyave alias Tucanae un bon repos au Mont Martre. Signé Grand Duc méthodique.

Entre-temps, les trois autres canoës venus des autres points cardinaux, avaient débarqué sur l’îlet, et maintenant, Tacanaé faisait face aux quatre célèbres détectives de la Pépépé, la préfecture de police de Paris, les frères Olibrius, désormais seuls à surveiller la Seine du haut du quai des Orfèvres depuis que la police judiciaire avait été expulsée du coeur battant de Paris, l’île de la Cité, pour les faubourgs de la longue agonie parsienne aux Batignolles, encerclée par les Apaches et le périphérique de tout noir vêtu de bas-carbone, ultime cercle de l’enfer.

Les légendaires inspecteurs frères Olibrius avaient eu leur moment de gloire mondiale quelques années plus tôt lorsque dans l’affaire dite des Chimpanzés de l’Elysée, outrepassant tous les ordres, même les leurs, ils avaient passé en mondiovision les menottes au président de la République qui, un 14 juillet, descendant du command-car ayant remonté les Champs-Elysées sous les vivas de la foule rassemblée tout au long du cortège, s’apprêtait à rallumer, place de l’Etoile, la flamme de jouvence éternelle au tombeau du Soldat inconnu.

A la suite de ce moment intense d’émotion et communion mondiales des réseaux sociaux, prolongé de quelques explications officielles ténébreuses, il en était ressorti que le jardinier du palais de l’Elysée avait installé en toute illégalité une ménagerie au fond du parc sur les ruines du passé tumultueux de l’ancienne maison de passe, pour divertir les maîtres de céans et leur descendance.

On y trouvait notamment une volière avec des faucons pélerins, tétras, grands ducs et chose surprenante, pas moins d’une quarantaine d’oiseaux d’Ethiopie, enfermés dans un sous-sol à double tour relié au bunker de la présidence, destiné à la transmission des ordres nucléaires.

Par inadvertance, le trousseau de clé de la war-room avait été ravi par un labrador teigneux, que l’une des gueunons du lieu ayant l’habitude de se promener de toit en toit, lui avait subtilisée et dissimulée.

L’affaire en serait restée là, si, en pleine nuit, un chouette hibou grand-duc n’avait été se nicher dans le sous-sol atomique sans que personne ne sache comment il avait pu franchir les portes blindées et accueillir les oiseaux de l’enclos parmi lesquels un padda de Java bout-en train, un cappucin à tête blanche déplumé, une colombe diamant en toque de Grand-Chef, une amadine cou-coupé lassée de ce monde ancien, qui avait déserté les hangars de Port-aviation, un pinson zébra, des bourkes, et un diamant mandarin, s’en retournant les poches vides de Macao.

Le plus surprenant cependant, se trouvait dans la volière extérieure vidée de ses locataires perturbateurs.

Au milieu du plateau, sous la fiente accumulée d’une décennie de survols de rapaces, jouant le garde du corps imperturbable, se nichait le faucon de Cernuschi, envolé douze ans plus tôt du musée du même nom jouxtant le parc Monceau à Paris, une merveille rapportée de Chine par l’impétrant Cernuschi, au dix-neuvième siècle, et qu’un quatuor de filous avait emporté en passant par la porte d’entrée, mandaté comme déménageurs officiels dans le cadre d’un échange entre musées pour l’organisation d’expositions internationales itinérantes.

La trace du faucon se perdait à la porte même du musée pour resurgir plus d’une décennie après dans le jardin de la présidence. L’affaire des chimpanzés de l’Elysée éclatait, qu’un mégot abandonné sous les combles de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, allait, par la plus curieuse des coïncidences bienheureuses, permettre aux frères Olibrius, de résoudre sans coup férir.

Toujours allongée Pointe-du-sable, Tucanae se réveilla brutalement. Elle venait de faire un cauchemar horrible, inexplicable comme tout bon cauchemar, trois têtes de singe lui étaient apparues au soleil cou-coupé qui s’en retirait dans l’océan, l’un avec les mains masquant les yeux, l’autre avec les mains bouchant les oreilles, le dernier obstruant des mêmes mains la bouche.

Apercevant un cormoran tournoyant au-dessus de Pointe-du-Sable, elle commença à se remémorer les scènes cauchemardesques d’une volière en furie, d’un labrador baveux et haineux, de singes récalcitrants et d’un grand-duc méthodique remettant de l’ordre dans des papiers chiffonnés, sauvés de la corbeille des siècles de remontée d’ancêtres.

Au même moment, elle entendit qu’on l’appelait à la rescousse. C’était Pivoine Olibrius, tirant son canoë de l’eau pour le poser sur le sable, tenant d’une main la corde de l’embarcation, de l’autre une feuille arrosée d’eau de mer, le message anonyme du Grand-Duc méthodique, on ne peut plus salé, accompagné d’un chant à trois notes plus strident que doux, celui d’une perruche à collier australienne, droit sorti inexplicablement des forêts de jarrah et bois de marri, survolant un surfeur, le surfeur en argent.

Papiers d’identité (Punch Goyave – Perpétuité 2)

Bien fait, rien à dire, convaincant à première vue. Quoique circonspect, le capitaine Olibrius reposa le passeport sur la table et glissa la feuille qu’il venait de lire dans la pochette accrochée par un trombone au document administratif, ajoutant : le problème est que nous prenons un café ensemble chaque matin en ce lieu depuis trois jours, et à chaque fois, vous m’en présentez un nouveau. Reconnaissez que c’est pour le moins curieux.

Certes, répondit Catanae, mais je ne prétends pas être le détenteur de ces passeports, j’en suis seulement dépositaire.

Admettons. Mais avec le passeport déjà en ma possession depuis Paris, nous en sommes à quatre, c’est beaucoup. Je veux bien admettre que vous ayez trois soeurs, mais les informations sont pour le moins disturbantes, quelque peu perturbantes et même alambiquées devrais-je ajouter pour un enquêteur chevronné.

Reprenons, poursuivit Olibrius, sortant un petit carnet rouge griffonné de toute part, où il annotait, scribouillant d’une écriture illisible aux aveugles comme aux malentendants sans compter les dégoûtés de naissance. Si j’en crois le premier passeport, vous vous appelez Catanae Hexa Moly d’Ene, fille de Pierre de Rosette et de Rita du Mont, épouse d’Auban d’Orgueil, tous deux inconnus aux fichiers d’état-civil de la République française, pas un acte de naissance retrouvé par monts et par vaux dans toute la France, si je puis dire, mais Olibrius en resta là et las à ce stade.

Je vous ai déjà expliqué qu’il s’agit des papiers d’une de mes quatre soeurs, demi-soeurs pour être précis.

Qui en font deux alors ? Venons-en au deuxième passeport, celui de Purple Heart, une autre de vos soeurs, donc ?

Tout à fait. Elle est la fille d’Arleigh Albert « 31-Knot » Burke et de Morgane Freeport MacMorane, père citoyen américain, mère canadienne, et leur fille citoyenne américaine à la naissance ayant acquis la nationalité française le jour des ses dix-huit ans sans compter l’ascendance québécoise qui lui permet de voyager avec un passeport à feuille d’érable.

Le problème, reprit Olibrius, c’est que le consulat des Etats-Unis à Paris, ne retrouve pas de citoyenne américaine du nom de Purple Heart, ni aucune aucune trace d’un passeport canadien qui serait établi à ce nom. D’où détenez-vous ce passeport ?

C’est Purple qui m’a demandé de le conserver.

Et cette Purple Rain se trouve où en ce moment ?

Aucune idée, elle voyage beaucoup, par monts et par vaux et veaux aussi, disons plutôt boeufs tirants.

Sans son passeport ? C’est étonnant comme elle vous ressemble. Même taille, même yeux, même visage ovale. Une même mine.  A s’y méprendre. On est d’ailleurs très minéral dans cette branche familiale. Etonnant. Un véritable certificat minier.

Rien de surprenant et compromettant, c’est ma demi-soeur jumelle, et son père travaillait effectivement dans les mines à ciel ouvert, l’air de rien.

Passons au troisième passeport. On voyage beaucoup dans la famille. Voici donc, Mitra Aditya Solar, fille d’un certain Jonathan Livingstone – Baudon et d’Alexandra Hiéronimus Remington, tout aussi inconnus au bataillon, née à Sandy, dans le comté de Biggleswade, Bedfordshire en Angleterre. Les Anglais reconnaissent l’existence du passeport et n’ont pas donné d’informations supplémentaires.

Maudits Anglais ! J’ai cherché de mon côté et j’hallucine. J’ai bien trouvé un Jonathan Livingstone aux big moustaches à Sandy, professeur d’histoire et géographie, français et latin, mais, big problem too, il serait centenaire à ce jour et si j’en crois les journaux, il tournerait autour de la terre depuis quelques temps.

Il n’y a pas d’âge pour faire des enfants, mieux vaut tard que jamais. Et si vous me permettez, monsieur Olibrius, les éprouvettes ont leur mérite.

Soit. Passons à votre passeport. Là, je n’hallucine même plus, à l’en croire, ce n’est plus un laissez-passer, un sauf-conduit ou un permis de voyager, c’est carrément le sésame d’une extraterrestre autorisée à voyager dans tout l’univers.

Je ne vois rien d’extraordinaire.

Si j’en crois votre passeport, vous seriez née à Pont Meccano, Ny-Alesund qui est une localité de l’île du Spitzberg dans l’archipel du Svalbard en Norvège.

Et alors ? C’est la localité la plus au nord du monde, dans la péninsule de Brogger. A moins de mille kilomètres du Pôle nord magnétique.

Admettons. La suite se corse. Vous êtes née de père et mère inconnus, adoptée à l’âge de dix ans par un certain Piers Courage le jour anniversaire de vos dix-huit ans, et par une incertaine Abbysinia d’Abyssinie dont on ne trouve trace civile nulle part, si ce n’est un récépissé de perte de carte d’identité retrouvé fortuitement dans une enquête judiciaire classée sans suite il y a une dizaine d’années, le même jour que votre adoption.

Et donc ? fortuitement ?

Admettons, encore. C’est la date de naissance qui surprend. Le 29 février de l’an 2000. Ce n’est pas banal. Unique même. Vous en connaissez beaucoup des personnes nées le 29 février 2000 ? Pour être une millénium, vous êtes une millénium millénariste, née un jour qui n’existe pas, franchement pas banal, surtout que le consulat norvégien a confirmé l’exactitude des informations contenues dans votre passeport. Une vraie omelette.

Voilà qui devrait vous rassurez !

A moitié. J’ai aussi la copie de votre passeport français. Et là, cela se gâte un peu, c’est même pétillant. Selon ce passeport plus récent, vous seriez née le 1er mars 2000, au musée du rhum à Sainte-Rose, département de la Guadeloupe, et vous vous appelleriez Daiquiri Schrub.

Tout à fait, c’est mon véritable nom, difficile à porter. Mon père biologique avait un certain sens de l’humour, très arrosé certains jours qui étaient tous les jours que Dieu fait ou ne fait pas. Il était Norvégien, arrivé à Saint-Barthélémy au dix-neuvième siècle en même temps que les Reimonenq, ils ont longtemps vécu du côté de Ferry et de Pointe Morphy sur la Côte-sous-le Vent, à Pointe-Noire.

Du côté des ébénistes, coupa le capitaine Olibrius, quelque peu désorienté par ces généalogies multiples à en perdre son latin.

Il n’empêche, reprit Daiquiri, toutes les informations contenues dans ces passeports sont exactes. Et si vous n’y voyez pas d’inconvénient, laissez-moi reprendre ces documents vicelards et passons à autre chose.

Justement, rebondit Olibrius, j‘ai un cadavre sur les bras, retrouvé dans la mangrove et j’aimerais déjà bien savoir qui c’est et ce qu’il faisait à l’embouchure de la rivière Moustique. Une idée ?

Peut-être. Je n’ai plus de nouvelles depuis quelques temps de l’une de mes cousines qui est aussi ma soeur.

Qui s’appelle ?

Goyave Punch.

Goyave, c’est son prénom ?

Non, son nom, Punch c’est son prénom.

Déroutant.

Un peu, aux Antilles, on cite le nom en premier et le prénom en second. Par exemple, Jean Paul Raymond…

Paul-Raymond c’est son prénom, interrompit tout content Olibrius, capitaine de son état, quarante ans de métier.

Et bien, non, répondit Catanae. Raymond, c’est son prénom, Jean-Paul son prénom composé.

Oublions ! On se résume. Goyave Punch serait peut-être la morte de la mangrove. Depuis quand disparue ?

Plus d’un quart de siècle, un vingt-neuf février, le vingt-neuf février 2000, un vingt-neuf février qui a existé ne vous en déplaise, comme chaque dernière année de millénaire, seules la dernière année de centenaire ne sont pas bissextiles, cher commissaire Olibrius. Demandez à Jonathan Livingstone, lui-aussi est né une année bissextile.

Cela sera difficile, il tourne autour de la terre, notre valeureux centenaire. Curieuse lignée que votre famille, ajouta Olibrius, tous nés un vingt-neuf février, et tous orphelins de naissance quand ils ne sont pas jumeaux, triplés ou quadruplés, sans doute des coïncidences fortuites.

Probablement plus probable que toute probabilité de nature humaine.

[Voyage généalogique au shaker, au souvenir ému des Norvégiens venus aux Antilles dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, à Saint-Christophe, Saint-Barthélémy puis Guadeloupe après 1878, tels les Reimonenq à Sainte-Rose, fondateurs du Musée du rhum ; mais encore la famille martiniquaise de maître Versini-Campichi, les Uttily et Versini qui résidèrent au vingtième siècle à Ambleny, canton de Vic-sur-Aisne (Aisne) en compagnie des Agricole, Barbe, Blacher, Elizé, Hayot, Magloire, Sévère. Que leur souvenir se perpétue de siècles en siècles]

L’odyssée de la terre ferme

Observant le soleil perché dans le ciel qui maintenant s’échappait au lointain  pour quitter la terre ferme et plonger dans l’océan, il revint à Morphy le souvenir ancien d’un cours d’histoire sur la république de Venise consacré aux « Domini di Terraferma ».

Ces « domaines de la Terre ferme » étaient les territoires continentaux appelés aussi « État de la terre », regroupant les cités de Bergame, Vérone, Padoue, Brescia et encore Udine et Trévise.

L’ogre qui n’était pas encore napoléonien et la monarchie impériale titubante des Habsbourg en avaient pris possession à la chute de Venise en 1797, en même temps que la cité des Doges perdait « l’État de la Mer », le chapelet d’ îles et ports qui de l’Istrie et la Dalmatie jusque Corfou et les Îles Ioniennes conférait à Venise son statut désormais déchu de puissance Méditerranéenne.

Que ce soient les États ou les hommes, nous ne sommes pas appelés à durer longtemps au regard des treize milliards d’ années d’existence de la terre, songea Morphy, alors que l’une de ses petites filles, entre terre et mer resplendissait aux derniers rayons du soleil couchant. Elle, devrait passer le cap du prochain siècle ce qui ne sera pas donné à tout le monde pensa-t-il sans tristesse aucune.

La mort n’ attend jamais longtemps, et elle peut compter sur la folie des hommes pour l’aider un tant soit peu.

Le projet d’embarquer pour vivre sur Mars, lui parut alors en cet instant encore plus comme le seul chemin raisonnable à emprunter, autant mourir à l’assaut de l’ impossible, dans les interstices de la fragmentation misérabilissime de l’ espace-temps, un voyage digne de Gulliver.

Aux dernières nouvelles, le premier amarsissage était prévu pour le 6 juin 2044, histoire de fêter dignement le centenaire du célèbre débarquement en Normandie. Et certains de ses petits-enfants allaient être de la vaillante expédition, pour être alors âgés de trente ans ou moins.

L’embarquement pour Mars