Qui nous rendra notre vie ?

Il suffit qu’un candidat à l’élection présidentielle devenu d’ailleurs président par magie, emploie l’expression « poudre de perlimpinpin » pour réaliser que personne, au premier abord, ne peut nous rendre notre vie. C’est une illusion de croire que la vie et encore moins notre vie nous appartient. Nous n’en sommes pas dépositaire, ni propriétaire, ni locataire, pas plus colocataire et pas même squatter. Peut-être demain le serons-nous, pour reprendre la plainte rythmée d’une chanson de Willy Deville qui a fait l’expérience de nous quitter d’un cancer du pancréas en 2009 sans nous en dire plus sur sa destination, en nous laissant en héritage d’innombrables compositions d’une funeste beauté, apprise auprès d’Edith Piaf qu’il admirait tant (En introduction, Ta Matete, Au marché, de Paul Gauguin).

Les rameurs à Chatou, de Claude Monet

Comme la poudre de perlimpinpin est désormais ignorée du plus grand nombre, où donc alors est passé le mastroquet à la voix sépulcrale des jours de marché sur la place de village, dont le souvenir, seul, pourrait nous rendre notre vie ? Et comme le diable n’est plus qu’un chariot à deux roues, n’escomptons plus faire le diable à quatre, le loger dans sa bourse ou le tirer par la queue, car c’est là le diable que le diable incarné ait disparu autant que sa beauté, au diable et même au diable vauvert. Nous ne sommes plus de ce monde dès lors que les expressions que nous utilisions sans nous en rendre compte, ont disparu du vocabulaire commun, du langage de tous les jours pour se réfugier dans des dictionnaires et encyclopédies inutilement votre.

Les Parisiens tirant le diable par la queue, Jean Veber, 1864-1928, musée Carnavalet 

Même Gauguin, Degas ou Cézanne ne peuvent plus nous rendre notre vie. Le travail de ces charpentiers de l’art est désormais réduit aux filouteries d’expositions temporaires justifiées par des considérations commerciales et touristiques sans intérêt. Et pourtant, tous ces peintres savaient plus ou moins d’où ils venaient, où ils allaient sans avoir à proclamer où ils étaient au temps du Sacre du printemps. Personne ne nous rendra notre vie, pas même un portrait de Cézanne qui ignorait que le bon Docteur Gachet, bienfaiteur de l’humanité artistique, était aussi faussaire à ses heures perdues.

Portrait du docteur Gachet, par Vincent van Gogh

La mort survient, un visage s’efface, un souvenir s’estompe, et voilà que nous cherchons désespérément à se raccrocher à la vie, comme un naufragé de l’espace qui tournerait éternellement en orbite. Même la musique ne peut rien pour nous : à la crécelle joyeuse du carnaval succède celle avertissant du passage des lépreux et des pestiférés. Là se trouve notre véritable vie. Une madeleine ne suffit pas à notre bonheur. Il nous faut le paquet et deux milles pages pour nous donner l’illusion de retrouver notre vie, qui n’a pas plus de charme qu’un crouton errant dans le potage, pris dans le piège des fils sauvages de fromage.

Napea Faa Ipoipo, de Paul Gauguin

Et pourtant, nous souhaiterions tant que quelqu’un nous rende notre vie. L’image d’un champ de lavande ou d’un champ de neige réveille des souvenirs enfouis sous l’avalanche des jours. On aperçoit en plein hiver alors l’antre d’un estaminet qui n’est qu’un troquet perdu, un bistro disparu où une tarte à la myrtille attend le visiteur au milieu d’ombres qui ressemblent à des pélerins d’Emmaüs épuisés prêts à s’endormir auprès des marmottes qui font la réputation des lieux. Au loin surgissent déjà des canotiers à l’été de notre vie. C’est bientôt l’automne et il commence à faire froid. Et personne ne peut nous rendre notre vie, pas plus que ceux qui nous ont déjà quittés et qui ne reviendront pas de leur promenade du bout du monde. Notre vie misérable n’est que misère, sans pitié pour les jours qui nous délestent de tout ce que imaginions posséder pour toujours, ici un parent, là un proche et là-bas une connaissance perdu de vue dans la brume, qui était un phare lointain, sans compter tout ceux que nous croisions et que nous ne reverrons pas, la vie ne peut nous apporter à dos d’éléphant rien d’autre que du pain à durcir et de la tristesse à endurcir.

Le déjeuner des canotiers à Chatou, par Auguste Renoir

Et pourtant, il faut vivre, le plus souvent au milieu des bouffons enlacés et des étrangleurs au lacet. Un sourire esquissé, un rire bruyant permettent de nous échapper un temps. L’hypocrite s’avance qu’il faut tenir éloigné de notre périmètre de survie. C’est l’heure forcée des malentendus où le maître des horloges s’égare dans des certitudes convenues et prétentieuses. Nous voici prisonniers du temps et personne pour nous rendre notre vie, juste au moment où les glaneuses se relèvent pour l’Angélus. Les cloches sonnent non pour donner l’heure ou prier mais simplement pour nous avertir qu’il faut se tenir prêt, que ce n’est pas une mince affaire et qu’il est sans importance que personne ne nous rende notre vie puisque nous sommes appelés à la quitter ici-bas.

Meules de foin à la fin de l’été, par Claude Monet

Soit. Mais tout de même ! Ce que nous avons vécu, ce que nous sommes ou devrions être, tout cet amour aussi quotidien que le pain dur, rencontré chaque jour qu’il nous est donné de vivre, à chaque heure, à chaque minute ou seconde qui passe, qui nous le restituera en dehors de nous-mêmes appelés à devenir pélerins d’Emmaüs ? Il se peut que personne ne nous rende notre vie, encore faut-il frapper à la porte pour qu’il nous soit ouvert en laissant sur le pas, jusqu’à la dernière image, l’ultime témoignage, la preuve inutile de notre passage délesté de nos souvenirs bien encombrants. A l’heure du naufrage et alors que commence à jouer l’orchestre dirigé par Alzheimer et son compère trompettiste Parkinson, il faut apprendre à tout oublier pour se débarrasser de ce qui nous rappelle le monde d’ici-bas et qui se rattache au temps, car le véritable maître des horloges est bien celui qui ne possède ni aiguille des heures ni trotteuse des secondes pas même un chronomètre des milliardièmes de seconde, il est celui qui nous rend la vie et nous procure le bonheur, l’instant égaré au milieu des souvenirs désolés, osons le nommer, le Christ en croix.

« J’aime la Bretagne : j’y retrouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le son sourd, mat et puissant que je cherche en peinture. » Paul Gauguin, Le Christ jaune, 1889 d’après le Christ en bois polychrome du XVIIIème siècle de la chapelle de Trémalo, située à côt de Pont-Aven.