Simone Weil, la religion des esclaves et les racines du Ciel

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Albert Camus considérait  à juste titre que Simone Weil était la philosophe la plus importante de son temps. Il obtint en 1946 de Gaston Gallimard la création d’une collection dénommée Espoir pour publier les oeuvres posthumes de Simone Weil mais aussi celles de René Char ou Jean Grenier avec l’objectif affiché de sortir du nihilisme.  Soixante-dix ans plus tard, nous sommes toujours confrontés au nihilisme et les réflexions de Simone Weil sont plus que jamais d’actualité. René Girard, par exemple, a reconnu qu’il a puisé chez cette dernière, l’essentiel de ses théories sur la violence. S’il n’y avait que ses travaux sur la non-violence, notre philosophe pourrait déjà se targuer d’avoir légué bien plus que la plupart des grands auteurs apportent  aux lumières vacillantes de la  prétendue civilisation du progrès. Le vingtième siècle ne fut-il pas celui de la barbarie ? En fait, quand on prend le temps de lire Simone Weil, on réalise qu’elle nous éclaire sur tout, tout ce qui est réellement nécessaire, c’est à dire pas grand-chose, rien que la vérité, la justice et l’amour qui constituent le Credo chrétien effectif de chaque personne appelée à vivre en communion pacifique de destin avec tous les êtres humains.
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Simone Weil, adolescente prodige et future Normalienne

A notre connaissance, Simone Weil est l’une des rares philosophes si ce n’est la seule philosophe à avoir mis en pratique ses pensées au point de se détacher de ses réflexions pour mieux les nourrir des souffrances physiques de la condition ouvrière en s’astreignant au travail à la chaîne chez Renault ou dans d’autres usines.  Par deux fois, elle mit volontairement sa vie en danger, partageant un temps le combat des Républicains en Espagne, rejoignant la France libre à Londres où elle meurt prématurément en 1943, à l’âge de 34 ans ; ce qui ne l’empêche pas de laisser une oeuvre considérable, certains de ses livres étant désormais des classiques, tels que « la Condition ouvrière », « la Pesanteur et la Grâce », « Lettre à un religieux » ou encore « la Source grecque ».

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Simone Weil, anarcho-syndicaliste et ardente républicaine engagée en Espagne pour combattre les Franquistes. Les exactions commises par les deux camps la conduisent à renoncer rapidement à participer à la guerre civile et à prôner la non-violence.

Il est souvent observé que l’oeuvre de Simone Weil n’est comparable, par son caractère fragmentaire, qu’à celle de Pascal et ses « Pensées ». Ce n’est pas faux. Mais il existe une différence essentielle entre Pascal et Simone Weil : chez Pascal, il n’y a aucun amour des hommes. Ces derniers n’ont aucune chair, ils sont tels des pantins désarticulés dans le désert; et à vouloir à tout prix prouver l’existence de Dieu, ses préoccupations relèvent d’un amour théorique pour un Dieu forcément absent. En revanche, chez Simone Weil, tout est amour, un amour  effectif voué aux êtres humains, qui serait l’unique chemin à emprunter pour accéder à ce Dieu en situation d’absence inexplicable depuis la création de l’univers. Ce que nous dit et rappelle sans cesse Simone Weil, c’est qu’il n’y a point de salut en dehors de l’Amour, et que l’Amour consiste simplement à se mettre tout entier au service des autres, en toute vérité et justice, avec humilité, patience et gentillesse. C’est dans la servitude volontaire en s’efforçant de faire le Bien à autrui que l’on approche au plus près de Dieu. Il faut tout donner pour recevoir, en n’attendant rien en retour ni des Hommes ni de Dieu, miracles et providence étant d’ailleurs des affaires ou prétentions humaines qui ne relèvent pas de celui-ci. Tout est Don jusqu’à la simple prière. On ne prie pas pour Dieu, on ne prie pas pour soi. On prie pour les autres.

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Simone Weil, membre de la France libre à Londres en 1943. Volontaire pour des missions clandestines en France, sa fragilité physique et ses origines juives lui vaut un refus légitime qu’elle supporte difficilement

Le destin unique de la France libre composée d’Hommes d’exception sans Etat

Souhaitant partager la condition effrayante de la classe ouvrière, devenue professeur itinérante en province, Simone Weil distribua systématiquement l’essentiel de ses revenus aux pauvres, vivant de peu sinon de rien. Sur le chemin de l’humilité qu’elle a emprunté avec une autorité qui fait admiration légitime, elle n’est pas sans rappeler, dans ce choix pratique, celui de la toute Petitesse de sainte Thérèse de Lisieux qui s’interdit de grandir pour accéder au Ciel. Avec cependant une différence essentielle : pour Simone Weil, le plus important est de s’enraciner, au point qu’elle consacrera son dernier ouvrage laissé inachevé, à cette question : l’Enracinement, écrit en trois mois 1943 à Londres, comme un ultime cri mystique, dans l’année précédant sa mort. C’est dans ce livre que parmi les premières, elle mettra en évidence ce qui fait de la France libre un moment unique dans l’histoire, lorsqu’un peuple sauvé du désastre est représenté par des êtres d’exception qui ne peuvent pour autant constituer un Etat et qui portent l’obligation de tracer le destin moral de toute une nation effondrée dans la débâcle.

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Couverture de la première édition, publiée en 1949 dans la collection Espoir dirigée par Albert Camus.

L’Enracinement est un livre étonnant pour ne pas dire stupéfiant d’actualité, de vérité et de réalité. C’est assurément un livre majeur où puiser pour l’action effective ancrée dans nos temps incertains. Il y est question de laïcité, d’action publique, du déracinement de la paysannerie, de la misère de la condition ouvrière, de la puissance extravagante des riches, des vanités de l’argent et du mépris des pauvres, sans compter la désolation de l’éducation, le dévoiement de la démocratie et des partis politiques, rappelant au passage toutes les obligations se rapportant au respect de la nature et des êtres humains.  Simone Weil observe que la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen ne permet pas consubstantiellement d’atteindre les objectifs ambitieux qui lui ont été assignés, trouvant préférable de lui substituer une Déclaration des obligations envers l’être humain. L’énumération de ces obligations est révélatrice d’une dimension réaliste qui prendra en France à la Libération, le visage heureux de l’Etat-providence avec les trois branches de la sécurité sociale : famille, santé vieillesse. On est  loin des entreprises vaniteuses et égoïstes de démolition qui depuis 2007, affaiblissent chaque jour un peu plus  les fondations de notre Etat moderne que sont les principes de solidarité et de partage. Rien n’est authentique sans amour, y compris la rédaction d’une Constitution ou de lois.

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Observatrice clairvoyante de la vie politique clanique sous la IIIème République, Simone Weil en conclut qu’il est temps de supprimer les partis politiques. D’une certaine façon, le général de Gaulle et Emmanuel Macron ont réussi en certaines circonstances exceptionnelles à s’affranchir de la pesanteur du système des partis.

L’esclavage, ce mal absolu

La société doit s’en tenir à l’essentiel : nourrir, soigner, loger, protéger les enfants, les vieillards et les déshérités, venir en aide aux pauvres et nécessiteux, quelles que soient les origines de ces nécessités, tout autant d’obligations qui ne sont pas un luxe ou un slogan trinitaire au fronton des municipalités ou des édifices des administrations. Nourrir ou soigner ne constituent pas que des obligations alimentaire et physique. L’être humain n’est pas qu’un corps réduit aux nourritures terrestres. Chaque être humain porte en lui une âme aspirant à l’élévation, qui mérite autant d’attention que le corps ; et cette âme doit être nourrie de vérité, de justice et d’amour. La vérité ne peut se trouver dans le futur qu’on ignore ou dans le présent qui n’existe pas puisque par nature, il ne dure pas. C’est donc dans le passé qu’il est possible de trouver cette vérité, un passé vécu non comme un refuge mais dans l’enracinement des êtres et des sociétés, dans le temps qui, lui, est invariable même si les peuples, les traditions et les hommes passent. Le progrès est une idée fausse du temps. Rien ne change pour les êtres humains confrontés depuis toujours à la mort et à la souffrance qui sont les deux faces d’un sou représentatif de la vie humaine appelée à disparaître dès qu’elle apparaît.

Pour étayer sa démonstration, Simone Weil prend appui sur le plus grand des scandales qui traverse toute l’histoire des hommes jusqu’à nos jours, l’esclavage, ce mal absolu. A notre connaissance, il n’est aucun philosophe qui ait consacré autant de passages à l’esclavage, non pour étayer comme Marx un discours sur la condition sociale de la classe ouvrière, mais pour expliquer en quoi la pratique de l’esclavage déconsidère toutes les sociétés qui y ont eu recours ou le tolère. Elle observe à juste titre que la prétendue grandeur de la civilisation romaine est un mensonge pour avoir provoqué et maintenu dans le malheur absolu d’innombrables personnes en esclavage. Cela vaut aussi pour Napoléon Bonaparte qui restaura l’esclavage dans les colonies françaises des Antilles, sans oublier le Code noir instauré sous la monarchie des Bourbons et d’innombrables civilisations déniant à des êtres humains tous droits fondamentaux, jusqu’à celui d’exister par eux-mêmes.

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Tandis que Sartre fera dans la vaine agitation politique aux portes des usines RENAULT, Simone Weil de son côté les a poussées pour endurer dans sa propre chair les horreurs de la condition ouvrière. Fermez le ban.

Pas de plus grand crime que de mentir sur le passé

Pour Simone Weil, il n’est pas de plus grand crime que de mentir sur le passé. Celui-ci doit être absent de tout mensonge pour que les vivants restent en communion authentique avec les hommes qui les ont précédés. L’authenticité est une expression qui revient souvent dans les écrits de Simone Weil. Sans authenticité il n’y a pas de vérité et il ne peut y avoir de justice. Et sans vérité et sans justice, il ne peut y avoir d’amour qui est aussi nécessaire à l’âme humaine que l’eau au corps humain. Soit dit en passant, rares parmi les innombrables explications apportées à l’effondrement des régimes communistes entre 1989 et 1991 sont celles qui ont mis en évidence cette pratique inouïe du mensonge déconcertant par les régimes totalitaires, la destruction systématique des traces du passé, monuments voués à la destruction  ou archives englouties, jusqu’aux retouches des photographies pour abolir toute notion de vérité : il n’est aucun régime qui puisse survivre aux viols répétés de la mémoire humaine que constituent ces arrangements grotesques avec le passé, ce bien pourtant universel transmis en silence par les âmes humaines en perdition. Simone Weil a raison de souligner que le passé authentique élève nos âmes humaines tel un phare au milieu des brumes brûlantes, étouffantes  et terrifiantes de nos vies terrestres.

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La tombe de Simone Weil au cimetière de Bybrook à Ashford dans le Kent, en 2012

Pour conclure, il est sans importance que Simone Weil ne soit pas devenue catholique par le baptême. Sa vie est assurément celle d’une grande mystique qui n’a pas la vocation  inutile de convaincre ses semblables par l’acharnement théologique, ou de soulever les montagnes en déclamant une foi aveugle qui n’est souvent qu’égarement des conversions exaltées. Les paroles du Christ l’incitent à l’action personnelle réduite à l’essentiel, tout donner à ceux qui n’ont rien. Et c’est déjà beaucoup et bien plus que ceux qui n’entreprennent rien tout en affichant une foi de bénitier en trempant leur chapelet dans des immondices d’hypocrisie. Simone Weil nous rappelle que l’amour des autres n’attend pas un prochain train hypothétique. Il faut sauter en urgence dans le wagon qui passe sans ralentir, pour se rendre au chevet des désespérés et des déshérités, si loin de la gloire du monde. Notre philosophe peu encline à publier ses travaux demeura toujours dans cette urgence, jusqu’à écrire en trois mois l’Enracinement, dans la toute Petitesse d’une tuberculose qui l’emportera prématurément.

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Elle nous a fait aussi don d’une fulgurance étonnante, véritable martingale du pari pascalien : J’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que les esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres. Tout est magnifiquement dit et tout est juste dans cette certitude, n’en déplaise aux contempteurs du christianisme, qui confondent l’Eglise en tant qu’institution humaine et la parole du Christ. Mais il suffit que le son du tambour et le chant des esclaves se lèvent, pour que surgisse en un instant phénoménal le chemin de la Vérité, de la Justice et de l’Amour. Nous étions dans la nuit et le brouillard, nous voici, dans l’indifférence des jours, sous les racines du Ciel illuminé par le soleil de Dieu, à aimer autrui. Et pour ne pas s’attarder à dialoguer vainement avec Paul, il est certain que nous sommes tous Un dans le Christ Jésus, et qu’il n’y a ni Juifs ni Grecs, ni esclave ni homme libre, ni mâle ni femelle. Assurément, c’est en libérant tous les esclaves que nous deviendrons effectivement frères de sang pour n’être plus qu’Un dans le Christ. Car rien ne sert de prétendre aimer les captifs si nous ne les délivrons pas.

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Représentation de la crucifixion du Christ datant du Vème siècle. A Rome, le supplice de la croix est le sort réservé aux esclaves condamnés à mort.

Entre Ici, Raphaël Elizé, notre frère dans l’ordre de la Nuit

Raphaël Élizé (1891-1945) | Association Française Buchenwald Dora et  kommandos

Alors que se propage comme un feu aux poudres l’idiotie de vouloir faire entrer Verlaine et Rimbaud au Panthéon sous l’effet dévastateur des réseaux sociaux combiné à la suffisance d’une bande d’anciens ministres de la Culture en panne scélérate d’intelligence, plus nous plaît de proposer Raphaël Elizé, à la reconnaissance de la Nation, un Grand Homme qui appartint à l’armée des Ombres et qui est notre Frère dans l’ordre de la Nuit, pour reprendre un passage du discours d’André Malraux conviant devant le général de Gaulle, Jean Moulin à entrer Ici, au Panthéon.

Il se trouve qu’adolescent, nous avons fréquenté le bien aimé lycée Colbert de Torcy à Sablé-sur-Sarthe, devenu en 2015 le lycée bien nommé Raphaël Elizé. Il se trouve encore que dans notre arbre généalogique, nous possédons avec l’ancien maire sabolien, branches communes et lignées proches du fait du hasard du sang mêlé au fil des générations. Et pour nous, Raphaël Elizé n’est pas simplement un métis d’ascendance martiniquaise devenu le premier Noir à exercer les fonctions électives de maire d’une ville de l’hexagone, mais encore un combattant de la Première guerre mondiale, un résistant pendant la Seconde guerre mondiale, bientôt déporté pour mourir trop tôt à Buchenwald sous les bombardements hélas « amis », de l’aviation américaine en 1945. Voici la vie d’un Noir qui compte plus que tout pour toute la France et au delà des mers jusque dans la Caraïbe et en Amérique où l’autre vie d’un homme noir compte aujourd’hui tout autant pour entrer au Panthéon, celle de Black Swallow of Death, l’hirondelle noire de la mort, Eugène Bullard, cet héros éternel de « France Forever« .

Histoire de la Place - Sablé-sur-Sarthe

Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas Raphaël Elizé, voici une biographie que nous avons retrouvé dans les archives familiales tenues par un généalogiste de grand talent, notre « oncle d’Afrique » comme il existe des « oncles d’Amérique« , l’homme de la providence pour s’y retrouver dans les générations au fil des siècles, un certain Guy Clouet veillant aux histoires étonnantes qui somnolent, comme dans toutes les familles où les ancêtres avec grande discrétion se bousculent dans le silence des cimetières.

Voici donc la vie résumée de Raphaël Elizé, telle qu’elle se trouve dans les archives tenues par notre généalogiste familial, et qui suffit à expliquer pourquoi nous tenons tant à ce que Raphaël Elizé entre au Panthéon bien plus que le pauvre Arthur (Rimbaud), certes poète talentueux en sa jeunesse folle, mais aussi négociant menant une vie de colon dans la Corne de l’Afrique en sa vie adulte, chasseur d’éléphants, trafiquant d’armes et fort opportuniste quand il s’agit de maintenir les routes de l’esclavage dans les années 1880, ce qui ne convient plus du tout à ceux qui attachent à juste titre de l’importance au mouvement de fond Black Lives Matter, n’en déplaise aux intellectuels rimbaldiens des trottoirs parisiens, qui vadrouillent ou patrouillent dans le monde enfumé d’un monde disparu à jamais.

CPSM FRANCE 72 "Sablé, place raphaël Elizé" | 72 sarthe : sablé sur sarthe  (72) | Ref: 32708 | collection-jfm.fr

Notre frère dans l’ordre de la Nuit

La famille de Raphaël Elizé est originaire de la Martinique. Son père Augustin est fonctionnaire des impôts et un franc-maçon de haut grade. Lui et son épouse Jeanne auront 8 enfants. Son grand-père paternel Gustave est charpentier de marine et conseiller municipal. Né esclave, celui-ci a été affranchi à l’âge de 9 ans ainsi que sa mère Élise (d’où la famille Élizé tient son nom). Il est noté alors qu’elle était « lessivière » et son fils « mulâtre » ce qui signifie que son père devait être un blanc mais on ne sait rien de lui. Du coté maternel, on trouve également des esclaves mais aussi des blancs créoles dont Pierre-Timothée Le Camus (c. 1738 à Heuilley-Cotton en Champagne – 1810 à Fort-Royal, actuel Fort-de-France), procureur de la Martinique et esclavagiste notoire. La famille Élizé est typique de cette communauté des métis, qui, à cette époque, était bien distincte aux Antilles. Chez les Élizé, les études et les valeurs républicaines sont importantes. Raphaël Élizé arrive en France à 11 ans, après la catastrophe de la montagne Pelée. Son père avait fait évacuer toute sa famille de Saint-Pierre vers Fort-de-France et le Diamant juste avant l’explosion. Comme fonctionnaire, il est alors nommé à Paris dans le cadre du plan d’aide aux sinistrés de Saint-Pierre.

Eruption de la Montagne Pelée • Belle Martinique
Ruines de Saint-Pierre après l’éruption de la montagne Pelée en 1902

Études et soldat de la Première Guerre mondiale

Raphaël suivra les cours des lycées Montaigne, Saint-Louis et Buffon, avant d’intégrer en 1910 l’école vétérinaire de Lyon. Il obtient son diplôme en juillet 1914, un mois avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Affecté au 36e régiment d’infanterie coloniale, il sert comme soldat puis comme vétérinaire, son courage lui valant la Croix de Guerre.

Le métis de la République : l'incroyable histoire du premier maire de  couleur de France - France 3 Bretagne

Parcours politique

Après guerre, il choisit de s’installer à Sablé-sur-Sarthe, région d’élevage de chevaux et de bovins qui n’a pas encore de vétérinaire où il arrive en octobre 1919. Son épouse et lui sont alors les seuls noirs de la ville sarthoise. Il va alors s’intégrer progressivement dans la société locale devenant vice-président des Comices agricoles, administrateur de la Caisse d’épargne, président des Anciens combattants et de l’organisme des logements sociaux. Il entre en politique en adhérant en 1924 à la section locale de la SFIO. Sa liste est battue aux élections municipales de 1925 mais il entre néanmoins au conseil municipal, dans l’opposition. Les socialistes, alliés au radicaux (Cartel des gauches), remportent de justesse l’élection municipale de 1929 et Raphaël Élizé devient le premier métis et le premier Antillais maire d’une commune métropolitaine, même si Louis Guizot l’avait précédé en 1790 à Saint Géniès de Malgoirès.

Cette élection n’était pas une mince réussite à une époque de montée de l’intolérance. Réussite d’autant plus remarquable que Raphaël Élizé était socialiste dans une région conservatrice et catholique. Son élection sera moquée (« le roi-nègre ») dans le quotidien satirique d’extrême-droite, Le Charivari. Il est réélu en 1935. Cette même année, il est mandaté pour représenter l’Association des maires de France pour les célébrations du 300e anniversaire du rattachement des Antilles à la France, son premier retour à la Martinique depuis qu’il en était parti enfant. Il se rend alors à Saint-Pierre dont le maire est son jeune frère Maxence. Il y manifeste dans un discours sa position « assimilationniste égalitaire » que l’on rencontre alors chez beaucoup de notables antillais. On lui doit à Sablé-sur-Sarthe la création d’un cours préparatoire et d’un service de pédiatrie, « La Goutte de lait« , une maternité, une maison du peuple pour les syndicats, une cantine communale, un terrain de football et la première piscine homologuée de l’ouest de la France.

CPSM FRANCE 72 "Sablé sur Sarthe, la piscine" | 72 sarthe : sablé sur sarthe  (72) | Ref: 211545 | collection-jfm.fr

Pendant la Seconde Guerre mondiale

D’abord mobilisé le 3 septembre 1939 comme vétérinaire à Hirson dans l’Aisne avec le grade de capitaine, il est démobilisé en 1940, rentrant à Sablé où il pressa le préfet de lui rendre ses fonctions, s’attirant cette objection de la Feldkommandantur : « Il est incompréhensible pour le ressentiment allemand et pour le sens du droit allemand qu’un homme de couleur puisse revêtir la charge de maire ».

Destitué par le préfet vichyste de la Sarthe, Élizé reprend son métier et à partir du printemps 1943 participe à la Résistance (réseau Buckmaster, circuit Butler, groupe Max), notamment en rapportant les informations qu’il peut glaner en tant que vétérinaire de la Kommandantur (il parle allemand) et grâce à son permis de circuler. Dénoncé et arrêté en septembre 1943, il passe quelques mois à la prison d’Angers, puis au camp de Royallieu, près de Compiègne, avant d’être finalement déporté à Buchenwald le 17 janvier 1944. Il est grièvement blessé lors du bombardement allié de l’usine d’armement allemande de la Gustloff-Weimar le 9 février 1945 et meurt à Buchenwald le soir même.

Il avait supplié : « Bon Dieu, qu’ils nous tuent tous, et que la terre soit débarrassée de ces sauvages ! ».

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Postérité

En souvenir de son parcours, la place de la mairie de Sablé porte son nom depuis la fin de la guerre.

En 2009, les vingt-six élèves d’une classe de 4e du collège Anjou de Sablé-sur-Sarthe se lancent dans la rédaction d’un roman historique avec Raphaël Élizé pour personnage principal. L’écrivain Yves Gauthier accepte de se joindre au projet. Ce dernier est décrit dans une fiche publiée dans la brochure Lire-écrire-publier à l’heure du numérique du colloque du même nom organisé à la Bibliothèque nationale de France en novembre 2011. En 2011 au Mans, une place à son nom est inaugurée (quartier de l’université).

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Un timbre à l’effigie de Raphaël Élizé a été créé par La Poste en 2013.

Raphaël Élizé, Homme Politique. - PHILATÉLIE POUR TOUS

Un film documentaire, Le métis de la République, réalisé par Philippe Baron est sorti fin 2013.

Raphaël Elizé "Le métis de la République" - À Lire

Vie personnelle

Il s’est marié en 1919 avec Caroline Hayot, une métisse martiniquaise rencontrée à Paris. Ils auront une fille unique, Janine née en 1920. Elle meurt en 1937 peu après avoir obtenu son bac, à 17 ans, d’une péritonite mal diagnostiquée. Son épouse meurt un an après son mari, en 1946, d’un problème cardiaque.

Raphaël Elizé était un passionné de musique classique et un photographe amateur, ayant installé un petit laboratoire de développement dans sa maison de Sablé, place de la République.

Élizé et l’espéranto

Élizé a montré qu’il était favorable à l’espéranto, langue internationale, en favorisant la création d’un groupe espérantiste, de cours d’espéranto et en émettant le vœu « […] que l’espéranto soit enseigné et développé et introduit progressivement dans les programmes scolaires […] ».

Eugène Bullard, frère d’armes de Raphaël Elizé

Entrez ICI, Raphaël Elizé et Eugène Bullard

Alors ? Convaincu que Raphaël Elizé a toute sa place au Panthéon ? Ce qui est certain, c’est que convoqué au tribunal de l’histoire telle que Black Lives Matter nous l’enseigne aujourd’hui, c’est à dire que la vie de chaque Noir et de tout être humain compte, il n’y a pas photo avec Rimbaud qui, comme Elizé, aimait la photographie, pour décider qui des deux personnalités devrait entrer au Panthéon rejoindre Félix Eboué, sachant que s’il faut faire entrer par pair les Grands Hommes, alors Raphaël Elizé et Eugène Bullard sont des Héros de la France pour toujours (France Forever), pour attirer l’attention de toute la jeunesse française sur le fait qu’en France, il n’y a ni race ni couleur, seulement des Français de par le sang versé.

Complément d’enquête : Raphaël Elizé à Buchenwald

buchenwald

Extrait de BUCHENWALD PAR SES TEMOINS, Histoire et dictionnaire du camp de concentration de Buchenwald-Dora et de ses kommandos (1937-1945), éditions Belin, 2014 :

Raphaël Elizé arrive à Buchenwald le 19 janvier 1944, matricule 40490.
Il est né au Lamentin, en Martinique. Il arrive en métropole à 11 ans, après l’éruption de la montagne Pelée. En 1910, il intègre l’école vétérinaire de Lyon. Il obtient son diplôme un mois avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, où il sert comme soldat, puis comme vétérinaire. Il s’installe ensuite à Sablé-sur-Sarthe. Militant à la section locale de la SFIO, il est, en 1929, le premier maire noir de France métropolitaine. Raphaël Élizé conduit comme premier magistrat de Sablé une politique sociale, culturelle et sportive novatrice, qui lui vaut la reconnaissance et le soutien de ses concitoyens. Ardent promoteur de l’espéranto, il souhaite « […] que l’espéranto soit enseigné et développé et introduit progressivement dans les programmes scolaires ». Mobilisé dans l’Aisne le 3 septembre 1939, il est démobilisé en juin 1940. A son retour, il se voit refuser la restitution de sa charge de maire par l’occupant allemand en raison de la couleur de sa peau. Il reprend alors son activité de vétérinaire et la Résistance, dans le réseau Buckmaster. Dénoncé et arrêté en septembre 1943, il passe quelques mois à la prison d’Angers, puis est transféré au camp de Compiègne, et finalement déporté à Buchenwald, dans le convoi I.171, parti le 17 janvier. Grièvement blessé lors du bombardement allié de l’usine allemande d’armement de la Gustloff-Weimar le 9 février n1945, il meurt au camp le soir même.

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Le parcours étonnant d’un homme remarquable

Merci à mon oncle Guy Clouet d’avoir patiemment renouer les fils du temps. Cette chronique est dédiée à Philippe R., rencontré en septembre 1972 au lycée Colbert de Torcy devenu Raphaël Elizé, ignorant tout ou presque de ce « métis de la République ».

UN TIMBRE EN HOMMAGE A RAPHAEL ELIZE - YouTube

Raphaël Elizé, 1891-1945