
Le dimanche 29 avril à minuit, le maréchal des logis-chef Charles Lucciani, descendant de l’intendant de Matignon, qui y avait oeuvré tout au long de la seconde moitié du vingtième siècle ou presque, le maréchal des logis-chef Lucciani donc, reprit pour une ultime relecture, le procès-verbal de garde à vue qu’il avait fait signer à midi, ce même jour, à deux individus patibulaires ayant séjourné deux jours de suite dans la modeste gendarmerie de Noirétable. Songeant à voix haute, il dit alors : personne ne va me croire (Ci-dessus, les monts du Forez vus de Cervières, Pexel.com).
Puis, il se décida à envoyer par mail et par fax le procès-verbal à sa supérieure gendarmesque ainsi qu’au Parquet du tribunal de grande instance de Saint-Etienne, préfecture de la Loire (42), lorsque, une dernière fois, il parcourut à nouveau le PV le plus extravagant qu’il avait eu à rédiger depuis ses débuts dans la carrière militaire, forte pourtant de trente-six années de bons et loyaux services.
Et comme Lucciani reprenait la lecture du pensum, il n’avait pas parcouru trois lignes entières qu’il se mit à bondir comme un cabri et à hurler par trois fois à réveiller un mort : Merde ! Merde ! Merde ! C’est quoi ce merdier !

La Maison de l’échevin à Cervières, antan lontan (Loire)
A défaut de voir surgir un mort ressuscité, c’est le gendarme Galibier d’astreinte à cette heure de la nuit, qui, dans la minute même, entra dans la pièce faisant fonction de bureau commun, et lui demanda : qu’est-ce qui vous arrive, chef ?
Lucciani qui venait de s’asseoir à son bureau, lui tendit les feuillets du PV : prenez et lisez.
Tandis que Galibier lisait in silentio, Lucciani farfouilla dans l’un des tiroirs de l’armoire derrière son fauteuil, pour en sortir un paquet de cigarettes vermoulu et un flacon de gnôle de l’île de Beauté, un mélange grand-paternel de liqueur de châtaigne et de myrte blanche, introuvable en magasin, tout comme les cigarettes droit sorties des films des séances de minuit, des Gitanes Caporal ordinaire 1910 tout authentiques, un stock de derrière les fagots perpétués au fin fond du sous-sol d’une cabane dans le maquis, souvenir de la Résistance, qu’on ne fumait plus que pour les grandes occasions : baptême, première communion, unique décès, les mariages étant exclus depuis la loi n° 75-617 du 11 juillet 1975 sur le divorce instaurant la procédure par consentement mutuel ou pour rupture de la vie commune.
Car comme disait l’oncle Bonifacio attaché au vieux fusil de troupe, un Chassepot modèle 1866 à chargement par la culasse : pourquoi se marier et se dire adieu un jour, si on se barre comme on veut, où l’on peut, sans cartouche ni trompette ? Et Lucciani, pensif, termina la dernière clope du paquet, attendant que Galibier reposa le procès-verbal sur le bureau, observant en son for intérieur : je ne vois pas bien le problème.

– Vous ne voyez pas le problème ?, reprit Lucciani agacé, lorsque Galibier descendit de sa chaise pour reposer les feuillets.
– Et Cervières, notre Cervières, depuis quand il se trouve dans les Hautes-Alpes, 05027 ?
– Et Noirétable, vous pouvez m’expliquer pourquoi la gendarmerie est sise une première fois à Nigro Stabulo, une deuxième fois à Neitrable et une troisième et dernière fois à Nêrtrâblo. Pas une fois, Noirétable est cité correctement. Et je ne parle pas du parquet de Saint-Etienne, le voici réinstallé désormais à Saint-Etienne du Furan ! Saint-Etienne du Furan !, hurla Lucciani, ajoutant en supplique : De profundis clamavi ad te, Domine.
– Qui veut dire quoi ?, demanda Galibier interloqué, regardant le flacon de gnôle tout entier descendu d’un trait par le chef.
Premiers mots du psaume 129 de la Bible, répondit Galibier, voix sèche, gosier sec : des profondeurs de l’abîme, je crie vers toi, Seigneur, ajoutant en se tournant vers la fenêtre qui pointait à l’Est : « Eli, Eli lema sabactani« , je suis foutu, fini fichu, Kaput, perdu, irrémédiablement perdu.
– Allons, allons, Chef, ce ne sont que des erreurs toponymiques, et puis entre-nous, le procès-verbal, tout le monde s’en fout, on est dimanche du week-end de Pâques, tout le monde s’en fout royalement, une histoire de deux gars torchés à l’alambic du coin, même si on ne sait pas trop ce qu’ils ont bu, cédrat, cédra ou cédratine, peut-être de la bénédictine ou de la chartreuse, allez savoir, qui sait, trouvé juste là-haut au sanctuaire de l’Hermitage, c’était autrefois un prieuré de Bénédictins, et qui dit Bénédictins…
– Mon petit Pierre, vos élucubrations rouletabillesques, gardez-les pour vous, comme toutes vos observations. Le cédrat ? Je ne connais que la vallée du Cédrat dans l’Anti-Atlas au Maroc, du côté de la région de Taroudant, une tradition ininterrompue depuis deux mille ans selon les Israélites, que la culture de ces citrus de la famille des citrons et des orangers, entrant dans la synagogue pour le culte de la fête de Souccot, qui dure, figurez-vous, une semaine toute entière, tout cela sur ordre de Moïse, Lévitique 33-40, à ne pas confondre avec la vallée du Cédron, mon petit Pierre.
– Et nous, poursuivit le maréchal des logis-chef après un temps de silence pendant lequel il s’épongea le front avec un mouchoir choletais, on a accueilli, ici même, pendant deux jours ou presque, deux gars bizarres pour le moins, sortant du cimetière de Cervières à pas d’heure, dont on ne sait toujours rien ou presque. Et nous n’avions aucun motif pour les garder, car peut-être torchés flambés à l’alambic, mais en-dessous du seuil légal de 0,5 gramme et pas une volute de substance toxique, sauf que…, une heure après qu’il soient ressortis libres ce midi, sans aucune charge retenue contre eux…, on ne retrouve dans ce même cimetière deux cadavre enveloppés dans un même linceul déposé dans un caveau ouvert l’avant-veille pour une sépulture publique avec tralala après-demain, curé, bénitier et enfant de choeur, encens, aspersion d’eau bénite et dépose de gerbes… Et en attendant, tout ce temps là, nous les avons gardés sans savoir pourquoi ces deux lascars, ils étaient simplement louches, louches de chez louches, voilà tout.
– Sûr qu’ils étaient louches, rudement louches. Avec des papiers louches, cartes d’identité louches, passeports, permis de conduire et même carte vitale, livret de famille, que sais-je…, Mais voyez-vous, chef, en attendant, que ce soit le grand costaud très costaud, ou le quinquagénaire virevoltant sexagénaire, on se demande encore, si tous leurs allers et retours dans le cimetière, et bien…

– … Si toute cette histoire était bien réelle ?
– C’est cela, chef. Exactement. Qui avons-nous vu, demanda Galibier, dit Petit Pierre. Le plus âgé s’appelle Courage, Amon Chris Piers, né le 21 juin 1970, passeport numéroté T11PL59V11…
Et le second, l’homme de roc, poursuivit le maréchal des logis : Mandibulaire, qu’il était, patibulaire et même plus que déambulaire ! Une force de la nature, un orang-outan de la savane, à ne pas rencontrer dans un cimetière.
– C’est pourtant là que nous les avons rencontrés la première fois, ils en sortaient, interrompit Petit Pierre. Il s’appelle Jean-Baptiste Pointe du Sable. Né à Saint-Marc à Haïti, le 12 janvier 2010, double nationalité, demeurant à Saint- Charles dans le Missouri selon le passeport américain et à Pointe-Saint-Charles, maison Saint-Gabriel, Montréal, selon le passeport français numéroté T19PL59V12.
– Jusque là, rien d’anormal, encore que c’est la première fois que je croise des numérotations extravagantes de cette nature, concernant un passeport français anodin.
– Certes, reprit Petit Pierre. Mais ce qui est tiquant et pour le moins piquant, c’est la signature du préfet de police de Paris, un certain Gorgonzola, dit le marquis dans l’annuaire des préfets de police, à peine nommé en préfectorale ce Gorgonzola que placé hors-cadre. Surprenant à la réflexion.

Vue sur les monts de Cervières, à l’entrée du cimetière, en hiver
– Ce qui me chiffonne, conclua Lucciani le ténébreux à la voix sépulcrale, ce sont tous ces appels téléphoniques à la gendarmerie, le vendredi 27 avril 2026, entre 15 heures et dix-huit heures, nous avons reçu plusieurs appels téléphoniques du bourg de Cervières signalant deux hommes inconnus dans la ville, qui farfouillaient dans le cimetière avec une pelle, un râteau et un marteau.
– Sauf qu’ils ne portaient ni pelle, ni râteau, ni marteau lorsque nous les avons interpellés à la sortie du village, et que nous n’avons rien trouvé, ni marteau ni râteau quand nous avons fouillé les lieux, juste une pelle toute cabossée devant le logis de l’Echevin. Ce n’est pas maintenant que nous allons résoudre l’énigme, conclut Petit Pierre avant d’ajouter : au fait, ils jouaient à quoi dans leur cellule de dégrisement ? Aux échecs ?
– En quelque sorte, rebondit Lucciani. Cela ressemble aux échecs mais ce n’est pas le jeu d’échecs. Ils appellent cela Chaturanga ou NewChess selon je ne sais quoi, ils utilisent un damier au lieu d’un échiquier et vingt pièces au lieu de seize, quarante au total au lieu de trente-deux. Vous jouez aux échecs ?
– Cela m’arrive, amateur mais licencié, participant à des compétitions officielles, classé ELO, au-dessus de 2000. Avez-vous leurs coordonnées, je pourrais leur demander des explications de jeu, cela m’intrigue.
– Faites. Et bonne idée pour rester en contact. Il n’y a pas que le jeu qui est intriguant, les deux bonhommes d’acier aussi.
– Et vous de même, parfois, Chef ! Cela fait un an que vous m’appelez Petit Pierre, tout d’abord je m’appelle Paul.
– Peut-être, Paul qui n’est après tout que l’écho de Pierre, comme rapporté au mastodonte qui jouait aux échecs avec les pièces noires et qui battaient à plate couture le quinqua aux pièces blanches, comme désarçonné par les cavaliers, les fous et les gypaètes barbu, et bien jeune homme, tout matamore ELO 2000 des soixante-quatre cases que vous êtes, croyez-en mon expérience, vous n’êtes pas prêt de le battre, le minotaure des cent cases.
Et le maréchal des logis-chef qui attendait son bâton d’adjudant-chef qui ne tomberait plus dans l’escarcelle de la prochaine retraite, de conclure : le minotaure ! C’est exactement cela, nous avons vu déambuler dans le dédale de notre gendarmerie, Astérion en ballade, à la mâchoire d’acier trempé de bave d’algues vertes, une sorte de crâne rouge en titane, aux yeux brûlant de fièvre jaune, et ce nez de cristal qui brillait dans la cellule toute cette nuit éclairant leur jeu d’échecs, cet homme à la réflexion, n’avait rien d’humain, attendant d’Egée l’accompagnant, qu’il lui livra à sa double hache sept garçons et sept filles en cette neuvième année.
– Reste à savoir, ajouta le gendarme Galibier, si la fille et le garçon enveloppés dans le même linceul abandonné dans le cimetière de Cervières, sont les premières ou dernières victimes de nos deux gardés à vue. On va certainement vous demander pourquoi nous les avons libéré bien avant la fin de la seconde journée de garde à vue, et pourquoi nous sommes allés visiter le cimetière après leur libération, c’est troublant et quelque peu alambiqué, surtout lorsque vous écrivez à la fin du PV, avoir interrogé deux jours de suite le minotaure et Egée ressemblant à un gypaète barbu.
– N’empêche que le Vieux, il ressemblait bien à un gypaète, barbu ou pas !







