La littérature, c’est de la mort

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Remontant le fleuve jusqu’aux sources du monde, et alors que j’approchais de trois chutes d’eau à franchir à pied en tirant ma barque à travers la forêt et la boue, j’ai aperçu au loin un enfant sur la berge qui tenait dans ses mains un cahier de brouillon et un crayon noir. L’enfant m’a fait signe, insistant avec véhémence. J’ai cessé de ramer et me suis rapproché de la rive en m’aidant du courant. Je lui ai demandé ce qu’il voulait. « Aide-moi à écrire une histoire » m’a-t-il demandé. Je lui ai dit d’approcher. L’enfant a quitté le bord du fleuve, est descendu dans l’eau, a nagé vers moi pour m’apporter son cahier qui était la seule chose hors d’eau quand il a réussi à s’agripper à mon canot. J’ai aidé l’enfant à monter dans l’embarcation, je lui ai donné à boire ainsi qu’une serviette pour se sécher les longs cheveux qui dégoulinaient  en trombes d’eau.

J’ai pris le cahier et j’ai lu son histoire. Il s’agissait d’un enfant somalien qui avait tout perdu, ses parents, ses frères et sœurs, toute sa famille, sa maison, jusqu’aux rues mêmes de la ville où il allait à l’école.  Son quartier où il avait toujours vécu depuis sa naissance, quatorze ans plus tôt, était devenu un no man’s land à force d’être pris et repris par des milices décidées à raser tout le pays si nécessaire pour vaincre. Il  vivait dans un camp de réfugiés,  se nourrissant des denrées alimentaires fournies par un programme de l’ONU, quand celles-ci atteignaient le campement sans avoir été préalablement pillées par une toute série d’intermédiaires qui vidaient les camions avant d’arriver à destination. Le récit se poursuivait en dénonçant l’indifférence de la communauté internationale, le désespoir de l’orphelin menacé par des Shebabs décidés à l’enrôler dans une armée d’enfants dont le destin serait de devenir des bombes humaines à fragmentation de chair pour exploser sur les marchés au rythme des saisons de haine. Et l’ensemble se terminait par une dénonciation de l’Occident qui n’intervenait guère pour cesser les massacres ; l’orphelin comparait sa détresse aux enfants d’Europe qui ont tout et veulent encore plus, sans se soucier de la situation de ceux qui n’ont absolument rien et qui à on veut enlever jusqu’à ce rien absolu.

L’enfant me demanda à nouveau ce que je pensais de cette histoire. Je commençai par balbutier qu’on ne pouvait écrire qu’il y avait  indifférence. La communauté internationale se mobilisait pour accueillir des refugiés aux frontières de la Somalie, dans des conditions précaires certes mais qui les sauvaient de l’abandon général. Je lui conseillai, sans le croire véritablement, que s’il voulait émouvoir l’Occident, il devait se débrouiller par reconnaître les mérites des pays du Nord, ce qui lui permettrait de mieux mettre en valeur le drame intime du jeune réfugié, la destruction de sa famille, la perte totale de toute intimité, sa mise à nu en tant que personne déplacée. C’est là le vrai scandale, ajoutai-je sans être convaincu de ma diatribe. Je continuai  ensuite en lui reprochant la fin de sa nouvelle, que je trouvais guère convaincante et facile, tant comparer la situation de l’enfant réfugié à d’autres, riches, qui ont tout était quelque peu convenu. J’ajoutai qu’à mon avis ce n’était pas le vrai problème de ce réfugié qui devrait plutôt se débrouiller pour trouver sa place dans le monde, malgré tout. Il lui faut « taper du poing sur la table du monde »,  ajoutai-je hypocritement, « il veut vivre, ne pas se désespérer sur son sort, se battre, » conclus-je provisoirement.

Et je lui dis alors m’adressant à cet enfant comme s’il était un adulte, oubliant qu’il n’avait qu’un cahier et un crayon noir : « il faut que tu t’appropries cet enfant, que tu deviennes lui, j’irais même plus loin, c’est ta propre vie que tu dois raconter à travers lui. Et là cela devient intéressant. Fais comme Gustave Flaubert qui a dit : Madame Bovary c’est moi. Ton réfugié c’est toi. Si tu bascules ainsi ta propre vie dans ton projet d’écriture, alors ton histoire deviendra intéressante et tu pourras conclure ton roman qui pour le moment est une ébauche de nouvelle, à peine un torchon, me rendant même plus à quel point je pouvais être cruel pour un enfant qui, après tout, n’avait pour tort que de raconter une simple histoire baignant dans une réalité cruelle, insupportable et donc ne méritant, de notre point de vue que le silence de l’aveuglement égoïste.

Le secret de l’écriture est là, poursuivis-je, il se trouve sur la place de l’auteur qui reste toute sa vie tapi dans les coulisses du théâtre, dans l’ombre, surveillant les personnages jouer en direct  la scène qu’il écrit, sans pouvoir intervenir sur l’interprétation qui lui échappe dès les mots lâchés sur le papier. L’enfant, qui n’y comprenait rien, me regarda interloqué, interrogatif :  » Flaubert, c’est ton ami ? » « En quelque sorte », ai-je répondu, poursuivant : « si tu veux écrire des fictions, il faut pouvoir écrire dix fois, vingt fois le même texte, tu as besoin d’une gomme pour trouver ton rythme et une sonorité personnelle propre aux mots auxquels tu as recours, c’est un très long travail ».

la fresque de la multiplication des pains

Regardant vers la rive dans la direction d’une terre recouverte de forêts immenses, je murmurais alors, ce qu’avait écrit Céline, sur un papier en-tête du Pigalls’ tabac, à son amie Erika Irggang, un étudiante allemande pauvre d’origine juive qu’il avait recueillie en 1932 alors qu’il résidait du côté de Montmartre : « mais vous savez la littérature c’est de la mort. Ce qui retient en vie, c’est seulement l’affection des êtres et des choses. tout le reste n’est rien« . Incapable de réaliser à quel point je pouvais être prétentieux et grandiloquent, « il faudrait que tu lises mes chroniques », ajoutai-je à l’intention de l’enfant lorsque celui-ci se leva pour quitter la barque en plongeant soudainement vers la rive, me laissant soliloquer dans ma barbe et ma barque : « peut-être que cela t’aideras à trouver ton chemin personnel »; mais l’écrivain en herbe était déjà fort loin, traçant sa route dans la brousse, une silhouette à peine perceptible qui disparaissait sous les arbres, à peine une ombre fugitive sous le soleil, que je crus un instant, un instant seulement, avoir aperçu en rêve après m’être endormi. Mais je ne m’étais pas trompé, le soleil ne m’avait pas tapé sur le ciboulot. Près du gouvernail, sur le banc en bois où s’asseoir pour donner quelques vigoureux coups de rame, le cahier et le crayon du fugitif étaient restés là.

Et en cet instant, je fus content que cet enfant eut essayé d’écrire mais pris la décision de renoncer, non pas qu’il n’eut aucun avenir dans la carrière, mais comme l’a si bien dit le docteur Louis-Ferdinand Destouches dit Céline qui s’y connaissait en malheur, la littérature c’est véritablement de la mort. Ecrire ne rend pas heureux et n’apporte pas même une illusion de bonheur. Ce qui est important dans la vie, c’est bien plus cette « affection des êtres et des choses » dont on ne peut se passer, c’est vivre avec les vivants, bâtir une famille, chercher à avoir absolument un jour un l’autre un ou plusieurs enfants, aimer sa famille, bien plus qu’écrire ou devenir un écrivain réfugié dans un igloo, exerçant un prétendu métier qui ne vous apprend rien et surtout pas à vivre, un fossoyeur d’âmes.

L’écriture ne rend pas heureux, il faut croire en la matière les hyper spécialistes, même leurs personnages finisssent par les laisser tomber, peut-être même plus vite que l’éditeur et les lecteurs, car ni les uns ni les autres n’ont de reconnaissance pour leur auteur, cet être enfoncé dans ses certitudes et ses sombres pensées qui le font ressembler à un bandit de grand chemin, empruntant sous la lune des chemins nocturnes tortueux qui le conduisent en forêt des chênes millénaires,  prenant la direction d’un gué où surprendre les voyageurs égarés avec une plume acerbe qui ressemble à une lame en acier. C’est pourquoi, quand on veut être heureux, il faut oublier cette littérature de mort et mettre toutes les chances de son côté pour accéder à tout prix au bonheur, un objectif pour lequel on a le droit de tout sacrifier si nécessaire, jusqu’à ses proches, ses amis et sa famille, car  de toute façon si ces personnes vous aiment, elles seront toujours là dans l’ombre pour vous soutenir le moment venu, ces êtres ne sont pas des idiots, alors que l’écriture est assurément le sort réservé à l’Idiot de la famille, dixit Sartre concernant Flaubert.

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