Moines et éléphants

Depuis Henri de Monfreid, nous n’ignorons rien du cimetière des éléphants qui n’a jamais existé à en croire les recherches universitaires les plus sérieuses en ce domaine ; en revanche, nous avons tout oublié de leur passage dans les monastères où ils sont pourtant venus en nombre, en toute discrétion mais en force, au cours du Moyen Âge, avant de s’en retourner dans leurs pays d’origine, que ce soit en Inde, en Arabie ou en Afrique (représentation ci-dessus d’un éléphant en Ivoire, IXème – Xème siècles, Asie centrale, Iran ou Irak.)

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Eléphant de l’armée du roi Porus lors de la bataille d’Hydapses contre Alexandre le Grand 

Suite à la publication des deux précédentes chroniques consacrées au jeu d’échecs, notamment le parcours complet du cavalier, un lecteur à la Béréenne attitude qui approfondit l’étude des Evangiles avec souplesse, finesse et sagesse, permettant à nous, pauvres diables, d’en avoir chaque jour une plus grande révélation, donc ce lecteur demande s’il était autorisé de jouer aux échecs dans les monastères au Moyen Âge. C’est une bonne question qui mérite d’autant plus quelques explications que celles-ci nous révèlent des choses cachées depuis la fondation du monde comme dirait René Girard.

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L’éléphant, pièce du jeu d’échecs dit de Charlemagne qui jamais n’y joua! Le jeu de Charlemagne, appartenait au trésor de la basilique royale de Saint-Denis ; il est aujourd’hui détenu par la BNF, et daté de la fin du XIème siècle en raison de la similitude des pièces avec la représentation des armées normandes figurant sur la tapisserie de Bayeux qui raconte l’histoire de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant (1066). 

Au premier abord, il était tentant de répondre que jusqu’à Louis IX qui condamna la pratique des échecs, il semblait peu vraisemblable que les moines fussent autorisés à se divertir en jouant à ce jeu considéré alors comme un jeu de chance, suivant des dispositions ecclésiales assez similaires à celles  actuelles de notre  » vénérable ami » le grand mufti d’Arabie Saoudite huluberluesque, qui n’a pas moins d’un millénaire de retard à l’échelle du temps occidental, mais est toujours à l’heure du point de vue archaïque qui conduit à considérer que le temps s’est arrêté au dernier soupir du prophète du désert, ce qui après tout est une manière de voir dès lors que les horloges mécaniques ont été en leur temps bannies, et les cloches aussi, muftis et mollahs ne semblant pas se prononcer, à l’heure actuelle, sur les montres connectées.

Eléphants du jeu dit de Charlemagne, source BNF

Une enquête approfondie s’imposait cependant. Rien de plus simple pour l’auteur virtuel qui dispose parfois de ressources inattendues telles que la possibilité d’aller farfouiller dans une bibliothèque vaticanesque pour y retrouver deux sommes d’intelligence endormies, consacrées à l’histoire des échecs, l’une qui est la bible de l’histoire des échecs, l’oeuvre exceptionnelle de 900 pages publiée en 1913 par H.J.R. Murray, A History of Chess, l’autre une sorte d’Actes des apôtres tardifs, un ouvrage d’un certain Richard Eales édité en 1985, Chess, the History of a Game,  qui est dans les faits un dialogue intemporel avec Murray, pour préciser certains points en discordance concernant cette longue histoire des échecs qui s’échelonne sur plusieurs dizaines de siècles.

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Au passage, on soulignera combien l’université sérieuse nous manque, quand des hommes tels que Murray consacraient toute leur vie à rechercher des choses aussi légères que les origines du jeu d’échecs, sa propagation d’une civilisation l’autre, l’évolution de ses règles au fil du temps, amassant une documentation extraordinaire pour chaque pays de la planète sans l’aide de l’internet, prêt à aborder le système solaire si nécessaire, le moment venu. Pour le commun des mortels, il est sans doute de peu d’importance de savoir qu’au début du douzième siècle, Petrus Alfonsi comptait les échecs parmi les sept disciplines auxquelles un chevalier devait s’astreindre, avec monter à cheval, écrire des poèmes, se battre, nager, tirer à l’arc et chasser au faucon. Mais pour nous qui sommes attachés à transmettre tout ce qui est inutile à nos successeurs, cela nous importe que les instructions alors données aux chevaliers comportaient l’apprentissage des échecs, cela justifie aujourd’hui de retrouver les traces perdues des figurines d’éléphants vers l’an mil, au moment où ils sont entrés dans les monastères de l’Occident comme d’autres dans des magasins de porcelaine, contribuant sans le vouloir à la naissance du monde moderne, mémoire contre grimoires.

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Car de la confrontation des deux ouvrages universitaires qui font autorité à juste titre en la matière, il ressort très clairement que sans être forcément autorisée, la présence d’éléphants se promenant sur des échiquiers, guidés par la main prudente et tremblante de cornacs encapuchonnés ayant fait voeu d’obéissance, n’en fut pas moins tolérée dans les monastères, d’autant que les réseaux monastiques participèrent allègrement à la fulgurante propagation du jeu d’échecs en Europe occidentale dans les premières décennies de l’an mil.

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Eléphant en ivoire, VIIIème siècle,  Staalichen Museums für Islamiche Kunst, Berlin

On peut même considérer, en simplifiant grandement les travaux herculéens de nos historiens, que ce sont les monastères qui sont à l’origine de la vive extension du jeu d’échecs au tournant du second millénaire, bien plus que les cours royales. A cela, une raison simple : ce sont les monastères qui détenaient alors le savoir, les ressources intellectuelles, humaines et matérielles, disposant de la capacité de copier et recopier sur parchemins, les manuscrits. Rien ne pouvait se faire alors en Europe dans le domaine intellectuel sans les moines, exception faite de quelques Juifs tolérés, convertis comme Petrus Alfonsi, et dont le travail intellectuel ne pouvait de toute façon intervenir que sous l’égide et la bénédiction de l’église.

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Les « Echecs amoureux » entre deux nobles allemands au Moyen Âge

Quelques années ont suffit à la fin du dixième et au début du onzième siècles pour que les échecs s’implantent dans de très nombreux monastères, où des pièces de jeu y seront d’ailleurs retrouvés en nombre, ainsi que dans les cours royales et seigneuriales. Cette diffusion matérielle et artistique, s’accompagne d’un foisonnement intellectuel considérable pour l’époque qui prendra une triple forme dans les deux siècles suivants :

  • Ce sont d’abord des poèmes épiques et courtois, en toutes langues européennes, qui prennent appui sur l’univers des échecs pour se transformer en romans de geste ou récits galants dont le plus célèbre est « Les échecs amoureux« , une ode à l’amour courtois sur plateau d’échecs ; Murray en recense pas moins de 90 en Europe rien que pour le onzième siècle ;
  • Ce sont ensuite des oeuvres conceptuelles regroupées sous la dénomination des « échecs moralisés« , de plus en plus nombreuses au cours du Moyen Âge, destinées à la fois à moraliser les échecs d’origine mahométane du point de vue ecclésiastique et à en moderniser les règles pour les unifier à travers l’Europe de la chevalerie, royale et aristocratique. Ces livres sont souvent écrits par des gens d’église. C’est l’heure où les échecs quittent l’univers de Satan associé à la pratique du jeu hasardeux de dés pour rejoindre celui des hommes faits à l’image de Dieu. Le jeu d’échecs se christiannise et devient compatible avec la foi chrétienne : la dame, épouse du roi, est substituée au vizir pour devenir une redoutable conseillère du roi bien plus influente sur l’échiquier ; les tours sédentaires du château seigneurial succèdent aux chariots nomades ; le cheval prend forme humaine et devient cavalier ; l’éléphant du bestiaire fantastique occidental disparaît au profit de fous ou évêques fourbes se déplaçant en diagonale ; et jusqu’aux fantassins ou spadassins trouvent leur place apaisée en tant que pion sur un échiquier devenu le reflet idéal de l’univers pacifié des hommes travaillant à la gloire de Dieu, devenus des manants identifiés en tant que figurines du jeu, à la paysannerie ou aux professions artisanales telles que laboureur, semeur ou meunier, parfois puisatier, sabotier ou forgeron.
  • Ce sont enfin les premiers traités « scientifiques » qui apparaissent en grand nombre, permettant de s’initier au jeu, d’adopter des règles communes, de devenir « savant » en apprenant les meilleurs premiers coups à jouer, en recensant et annotant des parties, en s’habituant aux routines des fins de partie. Les échecs commencent à devenir une source infinie d’études qui allait  intellectuellement conduire à considérer que le « jeu des rois » ne l’était pas simplement par esprit de courtoisie et galanterie, mais que pour y vaincre, il fallait être aussi fort, habile et subtile que le suzerain, ses vassaux ou le seigneur du lieu, imiter sans ressembler.

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Cavalier du Moyen Âge représenté dans Liber der moribus hominum et officiis nobilium, le célèbre traité des moralités du moine dominicain Jacques de Cesoles, vers 1300 : le traité d’échecs le plus populaire du Moyen Âge comporte pas moins de 20.000 mots en latin et  souligne que les échecs sont une représentation symbolique de la société, la faiblesse du roi dans le jeu mettant en évidence que la puissance réelle d’un roi dépend de toutes les autres composantes de la société. Ce livre fut si populaire qu’il était encore édité en Europe, dans plus de vingt traductions, entre 1475 et 1505, dont le latin, l’allemand, l’anglais, l’italien et le français. Plus d’une centaine de copies ont été retrouvées de ce premier best-seller des échecs.  

Et l’église, qu’en pensait-elle alors que le jeu se propageait dans toute l’Europe et que dans les monastères, les moines y trouvaient grand intérêt au risque de perdre l’ardeur au travail et oublier la scolastique ? Dans un premier temps, elle condamna fermement le jeu d’échecs pour deux raisons essentielles. D’abord, considérant que le jeu était fondé sur l’aléa, elle le condamna comme tous les jeux de hasard dont le plus célèbre était alors le jeu de dés, jeu du malin personnifié par le chiffre 6. Ensuite, l’église désapprouvait le jeu comme divertissement constituant une perte de temps au détriment des exigences du travail dans les monastères. Cette concurrence intellectuelle inquiétait dans la mesure où les moines pouvaient être tentés de consacrer plus leur temps au jeu d’échecs qu’à recopier inlassablement des manuscrits sur parchemins et à les enluminer.

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En 1130, Saint Bernard interdit de jouer aux échecs au sein de l’ordre du Temple destiné à accueillir des moines qui soient aussi des chevaliers, devant à la fois être la garde avancée de la nouvelle société chrétienne et participer aux campagnes militaires des croisés contre l’Islam.

Cette condamnation ferme exprimée dès l’apparition du jeu en Occident au passage de l’an mil, sera renouvelée au 12ème siècle par saint Bernard, préoccupé de retrouver l’élan de saint Benoît en modernisant les règles monacales en déclin. Saint Louis au siècle suivant renouvellera la condamnation théorique du jeu, mais les admonestations de l’église demeureront vaines pour une raison simple : la hiérarchie ecclésiale ne souhaite pas priver les moines de la possibilité de partager avec les puissances temporelles que constitue la royauté ou la noblesse, la complicité intellectuelle nouée autour de l’échiquier. Les condamnations spirituelles du jeu d’échecs deviennent rapidement plus des remontrances aboutissant dans les faits à des édits de tolérance que des interdictions de jouer.

Livre des jeux du roi Alphonse X de Castille, XIIIème siècle, bibliothèque du monastère Saint Laurent de l’Escurial, Madrid

En réalité, l’église à l’heure des croisades est soucieuse de ne pas heurter la chevalerie occidentale qui s’est entichée des échecs et qui apprécie de compter parmi les joueurs habituels, les moines qui leurs rendent d’innombrables services économiques ou administratifs, les monastères contribuant de manière décisive au développement agricole par exemple. Mieux, pour contourner les interdictions des autorités ecclésiales, de nombreux jeux ressemblant aux échecs sans en être formellement un, vont proliférer pendant deux siècles dans les monastères ; pour ce faire, le nombre de cases ou de pièces, la forme géométrique de l’échiquier, les règles même du jeu sont modifiées pour respecter l’interdiction de jouer aux véritables échecs au sein même du monastère sans pour autant qu’il soit empêché de jouer à des ersatz d’échecs.

En fait, le caractère hiérarchisé relativement prononcé des pièces du jeu d’échecs ainsi que les règles qui réservent aux figurines une égalité de destin alors même que leur parcours est différencié, correspondent parfaitement aux préceptes chrétiens qui forgent les mentalités de l’époque : la société du Moyen Âge surgit progressivement sur l’échiquier et se reflète dans le miroir du jeu qui devient une allégorie de la vie chrétienne, loin des origines mythiques du Chaturanga inventé par le brahmane Sissa :

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Et si les monastères disposent d’une relative liberté pour jouer aux échecs, c’est aussi parce que la plèbe ecclésiastique, les prêtres des paroisses, n’y jouent pas, étant à la fois illettrés ou peu lettrés et devant rester au service exclusif de leurs paroissiens.  La pratique du jeu d’échecs dans l’église met en évidence l’existence de deux mondes ecclésiastiques qui se maintiendra jusqu’à la révolution française, celui des évêques et des moines en relation avec l’univers royal ou seigneurial, et celui des prêtres au service des masses chrétiennes, qui ne jouent pas non parce que cela leur est interdit mais parce que le peuple chrétien dont ils partagent le sort quotidien n’y joue pas.

« Sire, les échecs sont en ma garde, ne les jetez point, vous feriez grande vilenie.  Dans le monde on ne peut trouver un aussi beau jeu. Aussi doit-on le garder ». Ainsi s’exprime Perceval dans la Légende de Perceval de Chrétien de Troyes.

A compter de la fin du treizième siècle, tout bascule avec l’évolution et l’unification des règles qui vont conduire à une harmonisation des échecs à l’échelle de l’Europe occidentale pour partir à la conquête du monde à la Renaissance. Des ecclésiastiques s’en emparent qui vont jusqu’à écrire sur les échecs des sermons dédicacés au pape et qui auront un succès retentissant au point de contribuer de manière décisive à la notoriété du jeu.  C’est alors, au XIVème et XVème siècles que les échecs vont devenir, à quelques variantes près, ce jeu tel qu’on le pratique actuellement sous l’égide principale de la fédération internationale des échecs (FIDE), et qui regroupe aujourd’hui plus de 170 organisations nationales constituées de dizaines de millions de joueurs, professionnels, affiliés ou amateurs, ce qui fait de ce noble jeu, ce sport cérébral, l’un des plus populaires au monde si ce n’est le plus populaire, et des hommes qui réussissent à devenir champions du monde, des demi-dieux à l’image d’Hercule ou Ulysse.

 

Entre les premières Olympiades d’échecs en 1927 et les 37èmes Olympiades de 2006, le nombre de nations participantes est passé de 16 à 133

Et les éléphants dans les monastères, que viennent-ils y faire dans cette histoire de propagation en Occident du jeu d’échecs au Moyen Âge ? C’est tout simple. Ils y entrent comme des pièces de l’échiquier importées d’Arabie, ce sont les Fils en arabe, Alphiles en latin, Alphins ou Aufins en vieux français, en fait, historiquement et en sanskrit, des Hasti, ces éléphants redoutables qui constituent l’une des quatre divisions de marche de l’armée indienne traditionnelle et dont l’Occident se souvient alors en y rattachant le souvenir des guerres puniques et des éléphants d’Hannibal le Carthaginois, l’Africain. Ces éléphants se déplaçaient déjà sur l’échiquier en diagonale.

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Pièces du Shatranj, le jeu d’échecs perse, extraite du traité de Thomas Hyde, Mandragorias seu Historia shalidudii, 1694

Au fil du temps, l’Occident renonce à l’univers guerrier du jeu pour adopter l’esprit courtois et chevaleresque du Moyen Âge, condamnant les éléphants à disparaître du jeu pour devenir des fous en France ou des évêques en Angleterre, leur enlevant les attributs agressifs d’origine pour s’adapter à la représentation chrétienne pacifique du monde. Ils sont désormais les conseillers proches du couple royal dès lors que le vizir a lui aussi été évacué pour devenir une dame ou une reine qui mène le jeu par une capacité de déplacement sur l’échiquier sans commune mesure avec les autres pièces du jeu, à la fois en diagonale comme un fou, ou en ligne horizontale ou verticale comme la tour, en quelque sorte la conseillère confidentielle du roi qui guette en haut de sa tour.

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Phésona et Cassiel jouant aux échecs, Histoire d’Alexandre le Grand par Jean Wauquelin, XVème siècle, BNF, département des manuscrits

Cette conception occidentale des échecs est peut-être l’une des raisons cachées pour lesquelles le grand mufti, un millénaire plus tard, continue de condamner un jeu qui symboliquement donne une place primordiale à la femme, à l’égale des femmes de la bible et des Evangiles. Personne n’ignore que l’Islam a un sérieux problème avec la place des femmes dans la société. Il n’est donc pas surprenant que les plus hautes autorités religieuses chiites ou sunnites régulièrement condamnent comme divertissement inutile et hasardeux un jeu où la dame en est la pièce maîtresse. C’est une raison supplémentaire pour nous qui aimons le jeu d’échecs et les éléphants, de se souvenir de ces pachydermes qui passèrent symboliquement dans les monastères, nous transmettant un jeu conçu comme un simulacre de la guerre et qui est devenu la représentation d’une société des hommes pacifique.

Dans un atelier de parcheminier, un moine reçoit une feuille de parchemin (Konglike Bibliotek de Kopenhagen, Ms. 4 Bd. 1, f. 183 r daté de 1255 ap.):


Moine recevant une feuille de parchemin dans un atelier de parcheminier, vers 1235,Bibliothèque de Copenhague