les Vertiges de la guerre sans fin

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Dans l’Alchimie du verbe, un poème qui constitue la seconde partie de « Délires » et appartient à Une saison en enfer, Arthur Rimbaud « commente » des vers antérieurs qu’il écrivit, et évoque l’histoire d’une de ses folies. Ce poème parmi les plus célèbres de Rimbaud qui reprend et explique en partie le Sonnet des voyelles, est le plus souvent cité pour des phrases poétiques qui ont inventé la poésie en prose, tout en fixant des vertiges pour reprendre une expression du poète de Charleville. Elle sont ici trop nombreuses pour les reprendre.

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Arthur Rimbaud à Harar, en Ethiopie

L’une d’entre elles est parmi les plus commentées de la faune littéraire s’agissant de l’anticipation de sa propre vie vertigineuse  de voyages et d’aventures lorsque Rimbaud abandonne pour toujours Paris et la poésie : Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

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Arthur Rimbaud à l’hôtel de l’univers à Aden (à droite, près de la femme)

Une autre, plus loin dans le poème, moins souvent citée éclaire cette évocation de déplacements de races et de continents : Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons.

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Le royaume du Bosphore, royaume grec au 4ème siècle av. J.C., établi sur les terres du peuple nomade cimmérien, le Bosphore cimmérien et le Chersonèse taurique

Disons-le clairement. il faut le génie d’un grand poète et une culture générale hors du commun pour écrire une phrase aussi simple que : et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons.

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Domaine cimmérien au VIIIème siècle av. J.C., René Grousset, in l’Empire des steppes

Combien de personnes aujourd’hui seraient susceptibles de placer sur une carte la Cimmérie et retracer l’histoire tumultueuse des Cimmériens qui vinrent bousculer et semer la terreur dans  le Proche Orient pendant un siècle de -710 à -600 avant Jésus-Christ ?

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Asie Mineure au XIIIème siècle av. J.C.

Cette chronique n’est pas destinée à évoquer l’histoire des Cimmériens et de la Cimmérie. Les historiens s’accordent à situer le royaume cimmérien dans la Chersonèse qui veut dire « presqu’il »e et correspond à l’actuelle Crimée : peuple cavalier nomade au nord du Pont-Euxin, actuelle mer Noire, ils sont bousculés par les Scythes. Hérodote, Strabon et les Assyriens évoquent leur existence sans beaucoup de détails.

Afficher l'image d'origine Résultat de recherche d'images pour "hérodote cimmériens" Image

Le peuple cimmérien, premiers nomades des steppes cimériennes, demeure méconnue. « le plus illustre » est le personnage de fiction de Robert E. Howard, Conan le Cimmérien 

Hérodote appelle aussi les Cimmériens « le peuple de la nuit« , leur pays étant couvert de nuées et de brumes, qui ne permettent jamais aux rayons du soleil de percer, observation reprise par Rimbaud qu’il transforme en « patrie de l’ombre et des tourbillons ».

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Jouer Conan le Barbare, en fait le Cimmérien, n’a pas empêché Arnold Scwarzenneger de devenir Gouverneur de Californie 

Probablement en raison d’un changement climatique (la période « subatlantique ») et de la pression croissante des Scythes, une partie du peuple cimmérien vers -708, entreprend une migration vers l’Est par le Bosphore ou le Caucase  qui va les conduire à bousculer sur leur passage des peuples bien installés tels que les Assyriens ou le royaume d’Urartu. Guerriers redoutables, ils s’en prennent au royaume de Phrygie du roi Midas, puis la Lydie qui demande l’aide du royaume d’Assyrie, dévastant Sarde, détruisant le temple d’Artémis à Ephèse, intervenant en Cappadoce, Cilicie ou dans le Pont.

   

Tumulus de Midas et objets funéraires : poterie et rhyton, vase à boire

Leurs dévastations va durer un siècle, étant repoussé par le roi lydien Alyatte II vers 610 avant Jésus-Christ. Pendant un siècle, ces cavaliers nomades, peuple de la nuit,  auront semé une terreur vertigineuse sans discontinuer, dans le Proche Orient. Reste à savoir ce qui relève de l’histoire et du mythe, les Cimmériens dans l’Odyssée étant un peuple mythique habitant les portes de l’enfer (voir article de Dominique Charpin et autre article plus général sur son histoire)

Notre lecture de l’histoire est souvent bien pauvre, se limitant à l’actualité immédiate, considérant que cinquante ou cent ans relève déjà de la préhistoire alors qu’Hérodote, en quelque lignes,  nous éclaire parfois plus que les milliers de pages de rapports et d’articles. certes, le contexte a changé, certes de nouvelles religions sont apparues, que ce soit le Christianisme ou l’Islam par exemple, mais rien n’a fondamentalement changé depuis vingt-huit siècles que les Cimmériens, peuple nomade, repoussés par les Scythes, sont alors venus affronter Assyriens, Lydiens ou Ciliciens.

Or, que ce soient les Shebabs en Somalie, les Talibans en Afghanistan, Boko Haram au Nigéria, Al Quaïda au Maghreb, les organisations terroristes ne sont pas forcément des peuples nomades mais disposent d’une capacité de mobilité supérieure à l’inertie des forces armées traditionnelles même lorsque celles-ci disposent de moyens technologiques largement supérieurs tels qu’hélicoptères ou troupes aéroportées. Quant à daesh, il a inventé le déplacement d’oasis urbain en oasis urbain, souvent au milieu de ruines ou de populations utilisées comme boucliers humains qui rendent difficiles les frappes dans les villes.

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Château du désert en Jordanie. Daesh est héritier des traditions nomades des déserts d’Arabie

Un nouveau « peuple de la nuit » surgissant des nuées et des brumes, est apparu voilà deux ou trois ans, relevant une nouvelle fois au Moyen Orient  l’étendard du ralliement qu’est le terrorisme pour ces générations nomades. A force de se focaliser sur les aspects idéologiques ou religieux, on en oublie le jeu des forces diplomatiques et les stratégies militaires destinées à réduire les mences et annihiler les forces adverses.

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Carte du désert d’Arabie

Il se peut que Daesh soit en tant qu’Etat fantôme, plus ou moins rapidement détruit à court terme. mais la menace ne disparaîtra pas pour autant. D’autres « peuples de la nuit » surgiront des décombres comme c’est le cas depuis trente ans que le terrorisme est devenu une arme banale à laquelle ont recours des Etats ou des organisations informelles. Plus les années passent, plus les méthodes de destruction deviennent sophistiquées, plus les attaques se mondialisent, du Nigéria au Kenya, d’Egypte à Beyrouth, de Bagdad à Islamabad, de Madrid à Londres et Paris.

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L’Orient Ancien demeure, renouvelé, l’Orient Actuel où se déroule les conflits en cours

Nous voici entrés depuis bientôt trente ans dans le cycle sans fin d’une guerre terroriste mondiale, dont certaine parties prenantes envisagent qu’elle devienne une guerre apocalyptique en recourant un jour à des armes de destruction massive. A force de ne rien vouloir voir, écouter et encore moins comprendre, les démocraties prennent le risque insensé de fort mauvaises surprises. Il est encore temps de jouer du clairon avant de ne devoir hélas, un jour plus ou moins proche, sonner le tocsin.
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Le Wadi Nakhr dans l’Hajar occidental, en direction du Grand Canyon d’Arabie

Toute la difficulté est là : ce peuple de la nuit terroriste est un peuple nomade qui trouve refuge dans les nuées et les brumes du désert ou des montagnes, où, lorsqu’ils sont installés, il est fort compliqué de les en débusquer.  Si nous voulons en terminer avec lui, il faut faire passer le message qu’aucun pays n’est à l’abri d’un passage possible de ces terroristes nomades  ; il faut ensuite mettre en place une organisation mondiale de la luttte contre le terrorisme qui ne soit pas un « machin » de plus mais une coalition d’Etats, peu importe leur couleur ou organisation politique et obtenir de la part des Etats une renonciation solennelle et réelle au terrorisme, sur le même modèle des traités de renonciation aux armes chimiques et bactériologiques. Il en va peut-être de la survie de l’espèce humaine sur terre.

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Attaques terroristes les plus violentes, document établi en 2010 (en nombre de morts) : ni les attuques de Londres (59 morts) et Madrid, (199 morts)  n’y figuerent, pas plus que ne figurerait celle de Paris (129 morts) ou la destruction réccente de l’avion russe au-dessus du Sinaï.

Pour reprendre Rimbaud, commençons par fixer nos vertiges. N’oublions rien des délires possibles. Et prenons toutes les dispositions utiles pour traiter ces délires . Alors seulement, nous pourrons commencer à envisager de vaincre le terrorisme qui sera forcément, une affaire de longue haleine. Les Cimmériens ont semé la terreur pendant un siècle. Voilà trente ans que le terrorisme à l’échelle mondiale ne cesse de franchir de nouveaux seuils, atteindre de nouveaux territoires. Il se peut qu’une ou deux générations supplémentaires soit nécessaire pour vaincre ce fléau du siècle.

Depuis 2011, The institute for Economics and Peace établit un index des actes terroristes mondiaux. Actualisé pour l’année 2014, le nombre de morts provoqués par le terrorisme bondit à plus de 38.000 dont la moitié provoquée par Boko Haram et Daesh (voir visionofhumanity.org) Le nombre d’actes terroristes s’établit à plus de 60.000 depuis 2000, tuant 140.000 personnes !

 

 

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