On a retrouvé la Licorne

La "licorne sibérienne" était contemporaine des hommes préhistoriques

Pour nous qui n’avons jamais douté de l’existence de la licorne, les preuves apportées par des scientifiques russes concernant la licorne de Sibérie qui aurait vécu voilà 29.000 ans au Kazakhstan dans la région de Pavlodar, ne peuvent que nous réjouir et affermir notre foi en l’Homme, ce qui peut paraître surprenant mais n’en est pas moins fort enthousiasmant, même si cette licorne sibérienne, avec ses deux mètres de hauteur et cinq tonnes de poids proche d’un mammouth, est fort éloignée de la représentation traditionnelle de cet animal qui ne survivait jusqu’alors que dans la peinture de la Renaissance.

Portrait de Giulia Farnese, par Lucas Longhi

Ces temps derniers, la licorne fabuleuse ne cessait  d’ailleurs de subir les outrages perfides d’une humanité avide, transformée ici en profits commerciaux de l’industrie de l’animation, là en images ridicules d’entreprises spécialisées en nouvelles technologies qui seraient appelées à devenir les gloires éphémères d’un capitalisme éhonté. Or, voilà que nous apprenons que la licorne sibérienne qui ressemble à un gigantesque rhinocéros, a non seulement bel et bien existé mais que sa disparition de la surface de la terre ne remonte pas à 350.000 ans comme on le prétendait jusqu’alors, puisqu’elle vivait encore au Kazakhstan voilà 29.000 ans si on se rapporte aux travaux scientifiques menés dans un laboratoire d’une université de Belfast, qui ont permis de dater au carbone 14 sa présence sur terre à partir de fragments d’un crâne retrouvé dans les steppes asiates, dans des régions bien plus au Sud de la Sibérie.

Des hommes préhistoriques auraient pu côtoyer la licorne sibérienne

Lieu où le crâne d’une licorne sibérienne de 29.000 ans a été découvert

Cette découverte n’a pas que des répercussions naturalistes, tant s’en faut. Car toute cette agitation serait simplement vaine si l’animal légendaire n’était pas cette licorne qui est la représentation de l’éternelle innocence et dont l’existence même a été remise en cause depuis la Renaissance au nom de la Raison. Comme personne de vivant n’avait vu cet animal chimérique et qu’aucun témoignage sérieux dans l’histoire des hommes ne pouvait apporter la preuve de son existence, il ne nous restait plus qu’à pleurer avec Rilke sur l’animal qui n’existe pas, pour reprendre un vers célèbre du poète.

Portrait posthume de Rainer Maria Rilke, un poète qui a existé, peint par Boris Pasternak

Et donc, depuis cinq siècles, malgré les témoignages picturaux innombrables apportés par des peintres aussi illustrissimes que Raphaël ou Hiéronymus Bosch, sans compter la tapisserie de la Licorne du musée de Cluny de Paris qui n’en compte pas moins de six déclinaisons, l’affaire était entendue : la licorne fantastique n’avait jamais existé et tous ceux partis à sa recherche n’étaient que farfelus ou simples d’esprit dont les témoignages étaient à prendre avec sourire ou mépris, comme celui du père jésuite portugais Jérôme Lobo qui entreprit un voyage à la découverte de l’Abyssinie et fit part dans son récit de sa recherche de l’animal réputé, à partir de rumeurs locales persistantes sur son existence, sans pourtant aboutir à la retrouver.

Détail du panneau gauche du Jardin des délices de Jérôme Bosch 1503-1504

La Licorne symbole de pureté, détail du panneau gauche du Jardin des délices de Jérôme Bosch, 1503-1504

Voici ce que nous conta en 1622 le Père Lobo à son retour de voyage en Abyssinie, ayant été  alors assez téméraire pour pénétrer dans le royaume chrétien de la reine de Saba, étant aussi le second européen dans l’histoire à voir les sources du Nil Bleu : Dans la province d’Agaus a été vue la Licorne, cette Bête dont on a tellement parlé et qui est si peu connue ; la Rapidité prodigieuse avec laquelle cette créature court d’un bois dans un autre ne m’a pas donné l’occasion de l’examiner en particulier. Mais j’ai aperçu ce spectacle de si près que je suis en mesure de donner une description de sa Forme qui est la même que celle d’un beau cheval, identique et bien proportionnée, d’une couleur baie, avec une queue noire, qui, dans certaines provinces est longue, dans d’autres très peu. Certaines licornes ont de longues crinières qui pendillent jusqu’au sol et elles sont tellement craintives qu’elles ne prennent pas le temps de se nourrir cherchant à s’entourer d’autres bêtes (féroces) qui les défendent.

Les deux autres licornes du Jardin des délices de Jérôme Bosch

Cette description de cette « licorne africaine » est fort éloignée de celle de la licorne sibérienne qui ressemble à un rhinocéros, et a toujours été mis en doute pour son caractère irréel et poétique. Il n’en reste pas moins quatre siècles plus tard que les observations du père Lobo se fondent sur des témoignages qu’il a recueillis auprès d’hommes de ces provinces et que les scientifiques ont réfutés par des ricanements, comme si l’absence de preuves concrètes et matérielles rendaient caduques ces relations transmises pourtant de bonne foi, car sans intérêt personnel.

Le moretto da Brescia, St Justine à la licorne 1530

Sainte Justine à la Licorne par Le Moretto da Brescia, vers 1530

Et voilà que la licorne sibérienne scientifiquement disparue depuis 350.000 ans, resurgit voilà moins de 30.000 ans pour croiser la route des premiers hommes préhistoriques qui vivaient alors à cette époque. Leur témoignage oral transmis tout au long de ces siècles, a été mis en doute faute de preuves matérielles, alors même qu’il n’est pas impossible que l’un des plus célèbres dessins de la grotte de Lascaux soit pourtant celui d’une licorne qui n’aurait alors pas simplement vécu dans les steppes asiates mais jusque dans les plaines européennes, à moins qu’à l’occasion de migrations ou d’échanges, nos ancêtres de Lascaux aient eu vent directement ou indirectement de récits en provenance des Asiates des steppes.

Dame à la licorne

Tapisserie de la Dame à la licorne, à mon seul plaisir, musée de Cluny, Paris 

Car ce qui est troublant dans cette histoire, ce n’est pas d’avoir daté l’existence de la vie d’une licorne voici 29.000 ans ; mais c’est d’avoir refusé de croire en nos prédécesseurs, toujours pour faute de preuve. Or, le Baron de Zach dans le cinquième volume de sa Correspondance astronomique, géographique, astronomique et statistique publiée à Gênes en 1821, consacre une longue note à l’existence de la licorne en annexe à sa cinquième lettre, dans laquelle il écrit ceci : la voilà enfin constatée l’existence de cet animal, qui depuis tant de siècles on a révoquée en doute. On sait depuis long-tems que les cornes que l’on montre dans presque tous les cabinets d’histoire naturelle, sous le nom de cornes de licorne, ne le sont pas. Ce sont des dents de poissons de mer, espèces de baleines, appelées à tort par les naturalistes, Monodon Monoceros, parce qu’il n’est pas vrai que ce poisson n’a qu’une seule de ces dents, ou défenses, qui sont très longues, droites et torses en spirales…

Jeune fille vierge et licorne Domenico Zampieri, 1604– 16051

Jeune fille à la licorne de Domenico Zampieri, 1604-1605

Le Baron de Zach poursuit alors qu’il ne faut pas donner trop de crédit au récit et à la description de la licorne établis par le père jésuite Jérôme Lobo, car dans la plupart des livres composés par les jésuites, on ne doit pas y prendre une entière confiance, observation fort amusante en ces temps où pour la première fois dans l’histoire de cette congrégation, un jésuite a accédé au trône épiscopal! Le Baron de Zach continue en citant les travaux de Boetius qui dans son traité le Parfait Joaillier ou histoire des pierreries, a rassemblé toutes les notions sur la licorne trouvées chez Pline, Aristote ou Elien, citant encore un livre peu connu consacré aux Anciennes relations des Indes et de la Chine, de deux voyageurs Mahométans qui y allèrent dans le IXè siècle, observant à ce sujet que la littérature d’Orient n’était pas si méprisable, comme certains génies qui tirent tout d’eux-mêmes, le pensent.

Anonyme, Portrait d’homme avec une licorne

Portrait d’homme avec une licorne, anonyme

Le Baron observe alors qu’il est assez remarquable que l’on ait été si long-tems à reconnaître la véritable existence de cet animal après tant d’indices qu’on en avait. Non seulement les anciens naturalistes mais l’écriture Sainte en parle. Ainsi Job, chap. XXXIX, vers. 9 et 10 dit : La licorne voudra-t-elle te servir ou demeurera-t-elle à ta crèche ? Lieras-tu la licorne avec son licou pour labourer? Ou rompra-t-elle les mottes des vallées après toi ? Le baron de Zach ajoute que la plupart des traducteurs en langues modernes emploie le terme d’Unicorne mais que deux bibles françaises donnent l’une et l’autre la dénomination de licorne, alors que Luther traduit en allemand par Einhorn qui veut dire Unicorne. Seule la Vulgate emploie le mot rhinocéros alors que cet animal aussi appelé le moine des Indes par les Portugais, a deux cornes. S’en suit alors dans la correspondance du baron un long passage pour savoir précisément comment dénommer l’animal évoqué par Job selon que ce livre ait été écrit en chaldéen en arabe ou comme le pense Origène en syriaque, ce dernier étant persuadé que c’est Moïse lui-même qui a désigné cet animal comme unicorne.

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Le rhinocéros naturalisé de la Grande galerie du Muséum national d’histoire naturelle de Paris : offert à Louis XV, il survécut 23 ans à la Ménagerie de Versailles avant d’être sabré par un sans-culottes puis exposé au Muséum.

Le Baron évoque alors le capitaine anglais Samuel Turner qui dans sa relation de son ambassade à la cour du Tesho-Lhama dans le Thibet, parue à Londres en 1800, raconte qu’étant à Tassi-Sudon dans le Butan, chez le Rajah Daeb, ce dernier finit par dire qu’il avait un cheval avec une corne sur le front. A la demande d’où il avait eû cet animal, il leur répondit : Burra Dure, ce qui voulait dire : très loin d’ici. Mais le capitaine anglais ne put voir cette merveille, concluant alors que le rajah était crédule, superstitieux et son témoignage peu véridique.

Les licornes ne seraient pas seulement des créatures imaginaires. | via Wikipedia Commons (domaine public)

Elasmotherium sibiricum est le nom scientifique de la licorne de Sibérie, un rhinocérotidé qui vécut en Sibérie voilà 350.000 ans et dont on sait aujourd’hui qu’il survécut à l’ouest de la Sibérie où il a migré et côtoyé les hommes préhistoriques

De même, dans une relation de M. Seetzen envoyée du Grand-Caire en octobre 1808, celui-ci donne la description de plusieurs animaux inconnus, dont un animal nommé Bol dans le pays, qui n’est rien d’autre que la licorne, seul le mâle portant la corne. Observant plus loin que la licorne est une constellation céleste qui occupe un vaste espace dans la voûte étoilée entre l’orion, l’hydre le petit et la voûte étoilée, il note que celle-ci n’est pas ancienne, n’ayant été placée dans le ciel que vers 1690 par le célèbre Hevelius. Toujours selon ce baron, cette constellation qu’elle soit antique ou récente ne prouve rien, tout comme les constellations du Centaure du Pégase, du Dragon, des Phénix ou des Ours.

Représentation d’une licorne bleue sur un bestiaire du XIIè siècle

Les récits du Rajah Daeb sont considérés par son interlocuteur anglais comme toutes sortes d’histoires merveilleuses et contes ridicules. Il n’empêche qu’à la réflexion, et sachant aujourd’hui que la licorne réussit un temps à investir les steppes asiates du Kazakhstan, ce qui était alors très loin d’ici ne l’était peut-être pas tant que cela à l’époque où des déplacements de troupeaux d’animaux  et d’hommes nomades pouvaient s’effectuer sur des centaines d’années : il n’y a guère plus de 5.000 km de distance entre Pavlodar et le Bhoutan, le pays du bonheur, en contournant le Xinjiang et le Tibet désertiques pour traverser les steppes et massifs montagneux plus faciles d’accès.

La Licorne

Détail de la dame à la licorne, de Raphaël qui prit un petit chien pour modèle.

Rétrospectivement, il est fort possible que le Rajah Daeb n’ait jamais détenu une licorne. En revanche, son récit n’est peut-être pas un conte ridicule mais une histoire merveilleuse héritée de légendes orales qui n’ont rien de fantastiques mais qui comportent une part de vérité, tout comme aujourd’hui il convient de rétablir dans les récits bibliques les références à la licorne, gommées au fil du temps. Car à force de ne limiter l’horizon qu’aux preuves apportées par les scientifiques, on finit par ne plus croire en rien du tout, et surtout pas dans la longue histoire des Hommes depuis les récits des origines considérés désormais comme contes, fables et affabulations pour enfant au détriment de la Vérité qui n’a pas forcément besoin de la révélation du carbone 14 pour exister, tout comme cette licorne de retour, qui n’a jamais cessé de gambader dans nos songes, même lorqu’elle fut chassée arbitrairement de l’histoire des hommes pour demeurer figée, accrochée aux murs des musées en attendant des jours meilleurs.

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La Dame à la Licorne, tableau de Raphaël, 1505-1506, Galerie Borghèse, Rome

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