Guerre raciale en Amérique : The Dark Fourth of July

Jack Johnson, the first African-American heavy weight champion.
Chaque année, les Américains célèbrent leur fête nationale le 4 juillet, jour anniversaire de la déclaration d’indépendance envers l’Angleterre, adoptée le 4 juillet 1776 par treize des quatorze Etats du Congrès continental, l’Etat de New York s’abstenant. Si cette déclaration donne une portée universelle aux libertés individuelles en proclamant que « Tous les hommes sont créés égaux« , cette affirmation ne concernait alors que les hommes blancs : la question de la traite des Noirs et de l’esclavage est passée sous silence pour ne pas soulever l’hostilité des Etats du sud, une ambiguïté qui ne trouvera sa résolution que près d’un siècle plus tard à l’issue de la guerre de Sécession qui voit les Etats fédérés du Nord l’emporter sur les Etats confédérés du Sud.

Histoire de la Guerre de Sécession aux États-Unis 1861-1865, Reclus, Élisée, http://catalogues-bu.univ-lemans.fr/flora_umaine/jsp/index_view_direct_anonymous.jsp?PPN=181781085

Certes, Dans son célèbre discours I have a dream, Martin Luther King fait référence à cette déclaration d’indépendance, ce qui peut justifier aujourd’hui que les Noirs américains s’invitent à célébrer un événement dont ils furent exclus à l’origine.

Martin Luther King’s ‘I have a dream’ speech (1963)

Rassemblement du 28 août 1963 au Lincoln Memorial de Washington où Martin Luther King délivra son discours : « I have a dream… »

Il n’empêche qu’une compétition sportive intervenue voilà plus de cent ans témoigne aujourd’hui encore de toute  les difficultés que la nation américaine rencontre pour surmonter les divisions raciales issues de l’histoire de l’esclavage. Il s’agit du combat de boxe organisée le 4 juillet 1910 entre deux Américains Jim Jeffries et Jack Johnson : ce dernier remettait en jeu sa ceinture de champion du monde des poids lourds obtenue en 1908  face à un certain Burns devant vingt mille spectateurs à Sydney en Australie où le match avait été organisé, loin du continent américain « chauffé à blanc ».

Jack Johnson vs. Tommy Burns fight film poster

Ce match organisé le 4 Juillet 1910 n’a rien d’ordinaire : pour le plus grand nombre d’hommes blancs américains, il s’agit de laver un camouflet, celui d’avoir vu deux ans plus tôt, pour la première fois dans l’histoire du sport, un homme noir, fils d’esclaves, devenir champion du monde de la catégorie la plus élevée de la boxe, d’être en quelque sorte l’homme le plus fort du monde. Le lieu retenu pour le combat est tout un symbole. Il s’agit de Reno dans le Nevada, alors une petite ville loin des grandes foules urbaines où l’on craignait des désordres raciaux à l’issue du combat. Ce fut d’ailleurs l’un des dernier combats de Johnson aux Etats-Unis, qui pour avoir gagné avec panache devint l’homme à abattre à tout prix.

“I’m black… They never let me forget it. I’m black alright… I’ll never let them forget it.” — Jack Johnson, the first black Heavyweight Champion of the World (1878-1946) (via)

Que le champion du monde de la catégorie reine soit noir était tout simplement impensable, surtout lorsque l’individu fit alors preuve d’une insolence incroyable au regard de ses origines. Pour nombre de ses compatriotes blancs, il n’était qu’un provocateur s’affichant au volant de luxueuses voitures ou au bras de jeunes femmes blanches, aimant sortir et multipliant des déclarations considérées comme arrogantes, à mille lieues du comportement attendu d’un Noir issu d’une famille d’anciens esclaves du Sud ségrégationniste.

The First African American Heavyweight Boxing Champion, Jack Johnson.

Pour nous qui sommes aujourd’hui habitués aux frasques des champions et qui trouverions très étrange que le champion du monde des poids lourds ne soient pas un américain noir, l’attitude de Jack Johnson n’a rien de scandaleuse, il est simplement le premier d’une longue liste de grands champions tels que Joe Louis, Sugar Ray Robinson, Cassius Clay, Mike Tyson ou aujourd’hui Evander Holyfield.

The Greatest of All Time!! Joe Louis, Muhammad Ali and Sugar Ray Robinson

Muhammad Ali, Sugar Ray Robinson and Joe Louis

Il n’empêche que dans la perspective de ce combat du 4 Juillet 1910, les déclarations racistes se multiplièrent comme en témoigne cette affiche incroyable où le jour de fête nationale est évoqué comme pouvant être sombre (dark) si la victoire était emportée par Jack Johnson dont le visage « noir » éclipserait celui « blanc » de son challenger Jim Jeffries. Ces manifestations de racisme ne changèrent rien au résultat, et à la fin, ce fut Jeffries qui alla au tapis.

Can anyone imagine referring to fight involving a black fighter today as "dark day?" That's what Jack Johnson had to endure in 1910 when he defended against former champ Jim Jeffries.  boxinghalloffame.com

Son titre de champion du monde confirmé, les ennuis de Johnson redoublèrent. Il fut accusé de fréquenter des prostituées et de divers délits, puis condamné sur la base de témoignages imaginaires, l’obligeant à fuir le territoire américain en se dissimulant au sein d’une équipe de base-ball se rendant au Canada pour passer la frontière.

Lot 92  The Mirror of Life, 1910. Small group with three Jack Johnson covers.  Estimate $80-120  Boxing History - The John Roberts Collection, Part I - Sale 8069 - Lot 92 - Lawsons - Auctioneers, Sydney and Melbourne

Il s’exila alors à Paris où la vie était d’autant plus supportable que Johnson possédait d’innombrables talents pour multiplier ses sources de revenus. Il savait chanter, danse, jouer de la musique, devenant acteur à l’occasion, multipliant des documentaires qui furent interdits aux Etats-Unis : son pays natal alla jusqu’à prendre une interdiction générale de diffuser des films de combat de boxe pour éviter  de montrer des images de noirs mettant au tapis des blancs, ce qui donnait lieu à des protestations dans les cinémas de la part du public blanc.
Jack Johnson

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui ce que pouvait signifier le fait d’être le premier boxeur noir à devenir champion du monde de la catégorie des poids lourds. Tout était prétexte à jeter en prison, poursuivre, condamner, comme ci-après en 1901 alors que Johnson a déjà engagé sa carrière de boxeur.  Quand on observe la morgue des shérifs, Dieu veillait forcément sur Johnson pour que ce dernier puisse accomplir son destin en commençant d’abord par sortir vivant de cette cellule et en étant ensuite à être appelé à devenir champion du monde pour apprendre à vivre à ces prétendus hommes de loi qui ignorent tout des principes de liberté et d’égalité entre les hommes quand ceux-ci ne sont pas pas de couleur blanche.

Boxers Joe Choynski and young Jack Johnson, jailed in Texas. 1901

La rancoeur, la jalousie et la haine raciales furent d’autant plus intenses que Jack Johnson eut l’audace de se marier par trois fois avec des femmes blanches, exacerbant les commentaires dans les deux communautés noires et blanches. Sa première femme qui était dépressive, se suicida. Avant qu’il n’épousa sa deuxième femme, Johnson fut accusé d’entretenir une relation avec une prostituée et poursuivi pour avoir fait traverser les frontières entre Etats à des femmes pour des buts immoraux. Il sera condamné sur la base de témoignages achetés. Quant à sa troisième femme, Gisèle Pineau, elle déclarera plus tard que ce qu’elle admirait le plus en Johnson c’était son courage. Il n’avait peur de rien.

Jack Johnson Boxer White Women | Johnson with his first wife, Etta, who committed suicide in 1912 ...

Du courage, il en fallait non seulement par rapport aux propos et accusations racistes mais aussi pour supporter les griefs de sa communauté qui lui reprochait de dilapider ses gains. Car il est vrai que Johnson aimait la belle vie, les voitures, les voyages, les hotels luxueux. mais quand on est natif de Gavelston au Texas, troisième de neuf enfants de deux anciens esclaves, comment ne pas succomber à la tentationpour oublier tout ce qu’on a enduré et continue d’endurer ?

Lot 68  Jack Johnson, 1907 - an original photograph of Jack Johnson (Birmingham Smallwares) in civilian clothes. Signed, as originally sent to Kalgoorlie 1908.  Estimate $1,800-2,400  Boxing History - The John Roberts Collection, Part I - Sale 8069 - Lot 68 - Lawsons - Auctioneers, Sydney and Melbourne

Et pourquoi n’aurait-il pas le droit d’acheter et conduire de belles voitures quand on dispose d’argent pour le faire ? Un Noir n’aurait-il pas le droit d’être riche et de le montrer ?

Boxer Jack Johnson Driving

Au fond, Johnson ouvre la voie. Il est le premier des champions du monde de boxe d’origine afro-américaine dont les frasques ordinaires s’adressent à ses compatriotes blancs sous la forme d’un message subliminal : montez sur le ring pour m’empêcher de mener la belle vie, celle que j’entends mener tant que mes poings seront plus solides que les votres. Et même bien plus tard, comme le montre cette photo de Johnson en 1932 ayant toujours fière allure alors qu’il est âgé de 54 ans.

March 31, 1878 - Boxer Jack Johnson was born.  Boxer Jack Johnson, the first black world heavyweight champion, is shown posing in New York City in 1932 at the age of 54.  (AP Photo)

Car devenir champion du monde toutes catégories n’a pas été une sinécure. D’abord, il est resté plusieurs années simple champion du monde de boxe des « hommes de couleur », car il n’y avait pas de combat entre blancs et noirs aux Etats-Unis. Et lorsque le premier combat est organisé, c’est loin des Etats-Unis, en Australie, face à un Canadien qui perd le titre au terme d’un combat interrompu alors que Johnson mène aux points et que les esprits s’échauffent dans les tribunes, obligeant la police à intervenir.

Jack Johnson Boxer | Jack Johnson Boxer Children American boxers stanley
Mais c’est le combat du siècle de 1910 face à Jeffries qui va marquer l’histoire  non seulement de la boxe mais aussi celui de l’égalité raciale, non pas tant par le simple fait que Johnson devient le premier champion du monde noir mais en raison de l’ambiance invraisemblable autour de ce match et des événements dramatiques que le résultat engendre. Il ne devrait pourtant s’agir que d’un match entre boxeurs professionnels, mais la pression exercée sur le boxeur noir dépasse l’entendement.

Jack Johnson in training camp for his July 4th, 1912 fight with "Fireman" Jim Flynn in Las Vegas, New Mexico (?!)

Equipe d’entraînement de Jack Johnson avant le combat du siècle  

D’abord, après avoir gagné plusieurs combats depuis qu’il a conquis le titre en 1908, cette fois, il doit faire face à James Jeffries, l’ancien champion du monde invaincu que la « boxe blanche » est allée sortir de sa retraite six ans après son dernier combat en contrepartie d’un chèque correspondant à trois millions de dollars actuels. Les déclarations de Jeffries témoignent que l’ambiance autour de ce « combat du siècle » n’est pas anodine, puisque selon lui, il ne sort de sa retraite que pour prouver qu’un homme blanc est meilleur qu’un nègre.

jack johnson boxer -

Et Jack London qu’on a connu plus inspiré, affirme avant le match que Jeffries ne peut que gagner, car « l’homme blanc a trente siècles de tradition derrière lui, tous les efforts suprêmes, les inventions et les conquêtes, et qu’il le sache ou pas, Bunker Hill, Les Thermopyles, Hastings et Azincourt« , toutes victoires dont on se demande bien ce qu’elles viennent faire pour commenter un match de boxe entre deux hommes.


Les trente siècles de tradition n’y suffirent pas, et Jack Johnson expédia le match en envoyant  une première fois Jeffries au tapis dès le quatrième round puis une seconde fois avant que l’ancien champion du monde qui n’avait jamais perdu n’abandonnât au quinzième round devant un public blanc qui lui était acquis et qui avait entonné tout au long du match des chansons du répertoire raciste hostiles à Johnson et destinées à encourager leur challenger : « tue le nègre, tue le nègre« .

jack johnson boxer - Google Search
Jack Johnson n’eut guère le temps de savourer sa victoire. Le match était à peine terminé que des émeutes raciales provoquées par des Blancs se considérant comme humiliés, éclatèrent dans les grands centres urbains. En cette soirée du 4 juillet 1910, pourtant fête de déclaration de l’indépendance, on comptera pas moins de vingt morts et une centaine de blessés dans la moitié des cinquante Etats. Et si ce 4 juillet fut bien sombre, ce ne fut pas en raison de la victoire du « nègre » Johnson, mais parce q’un simple combat de boxe engendra autant de haine criminelle et de lynchage d’hommes innocents pris au hasard dans la rue.

 Boxer Jack Johnson out for a drive, Las Vegas, New MexicoDate: 1912Negative Number 087475
Jack Johnson et son staff en route pour un combat à Las Vegas en 1912

Cinq ans plus tard, en 1915, un nouveau match du siècle attend Johnson. Cette fois, à 37 ans, et alors que la première guerre mondiale restreint l’intérêt suscité par le sport, y compris la boxe, Johnson perd face à Jess Willard, K.O. au 26ème round d’un match qui devait en compter 45 (voir photo ci-après).

1915 - Jess Willard (right) wins the heavyweight championship with a knockout of Jack Johnson in round 26.

Johnson ne retrouvera jamais le titre, ce qui ne l’empêchera pas de continuer d’être considéré en exil, principalement à Paris, comme une  personnalité publique, Johnson ayant parfaitement compris que de toute façon il resterait pour toujours, le premier homme noir à avoir conquis le titre de champion du monde de boxe poids lourd en mettant K.O. des boxeurs blancs, un privilège réservé au ring et non à la rue,  qui lui permit de mener une vie hors du commun, loin de tous les préjugés raciaux.

 American boxer Jack Johnson pictured with then wife Etta Duryea.
Jack Johnson et sa femme, Etta Duryea

Le destin individuel de Jack Johnson n’a pas changé l’histoire du monde, même s’il a fait évoluer les mentalités dans le domaine du sport et plus particulièrement de la boxe. Il n’en reste pas moins qu’un siècle plus tard, l’étonnement des foules demeure lorsque des Noirs surgissent dans un sport comme c’est le cas actuellement dans le cyclisme avec la participation d’Erythréens pour la première fois à la Grande boucle.

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 Daniel Teklehaimanot, premier coureur africain à endosser en 2015 le maillot d’un classement au tour de France

Et le chemin sera encore long avant que l’égalité raciale ne devienne une réalité, même dans le seul univers du sport où les perfomances demeurent étudiées et commentées selon la couleur de la peau alors que ce facteur est sans incidence sur le résultat. Ce n’est pas la couleur de la peau qui fait courir plus haut ou sauter plus loin, mais la pratique sportive, la physiologie et la capacité de mieux endurer la souffrance par rapport à l’adversité comme le prouve Serena Williams tous ces temps-ci au tennis, qui malgré un âge plus élevé par rapport aux autres joueuses, réussit à renverser le cours du jeu en s’appuyant sur des facultés mentales exceptionnelles qui est un don dont ses adversaires sont moins bien pourvues.


Il en allait de même pour Jack Johnson qui avait des facultés bien supérieures à ses adversaires pour encaisser les coups. Et ce qui rend ce personnage attachant, c’est justement son grand détachement par rapport au facteur racial dont il n’ignorait rien puisqu’il rappelait sans cesse en être tributaire depuis sa naissance. A la fois dépendant et redevable à sa condition de fils d’anciens esclaves, il n’eut de cesse d’y échapper, et c’est sans doute sa plus grande victoire que d’y avoir réussi, même s’il finit par en devenir la victime en mourant dans un accident de voiture, lui qui aimait tant les automobiles.

Jack Johnson Boxer White Women | we have an 8" x 10" high quality photo of boxing legend, Jack Johnson ...

Jack Johnson à Paris, place de la Concorde

Quant à ceux qui lui reprochent de ne pas avoir assez milité pour la cause noire en épousant notamment des femmes blanches, ce sont des accusations assez ridicules, car nul homme n’est un robot. Tout être dispose d’une liberté de conscience et d’expression qui ne lui impose pas de militer s’il n’en éprouve pas la nécessité.

 Jack Johnson & Robot
Jack Johnson dans une exhibition face à un robot

Une réflexion sur “Guerre raciale en Amérique : The Dark Fourth of July

  1. Béréenne attitude 10 août 2015 / 16 h 51 min

    Bonjour ! Très bel article. Traiter le racisme au travers de la box, exemple qui n’est malheureusement pas unique. J’avoue peu m’intéresser à la box mais bien plus au ‘potentiel humain’, potentiel à la haine comme à l’amour. En vous lisant, un chant me revenait que je fredonnais intérieurement …

    Combien de routes un homme doit-il parcourir
    Avant que vous ne l’appeliez un homme?
    Oui, et combien de mers la blanche colombe doit-elle traverser
    Avant de s’endormir sur le sable?
    Oui, et combien de fois doivent tonner les canons
    Avant d’être interdits pour toujours?
    La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
    La réponse est soufflée dans le vent.

    Combien d’années une montagne peut-elle exister
    Avant d’être engloutie par la mer?
    Oui, et combien d’années doivent exister certains peuples
    Avant qu’il leur soit permis d’être libres?
    Oui, et combien de fois un homme peut-il tourner la tête
    En prétendant qu’il ne voit rien?
    La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
    La réponse est soufflée dans le vent.

    Combien de fois un homme doit-il regarder en l’air
    Avant de voir le ciel?
    Oui, et combien d’oreilles doit avoir un seul homme
    Avant de pouvoir entendre pleurer les gens?
    Oui, et combien faut-il de morts pour qu’il comprenne
    Que beaucoup trop de gens sont morts?
    La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent,
    La réponse est soufflée dans le vent.

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