Simone Weil, la religion des esclaves et les racines du ciel

 

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Albert Camus considérait  à juste titre que Simone Weil était la philosophe la plus importante de son temps. Il obtint en 1946 de Gaston Gallimard la création d’une collection dénommée Espoir pour publier les oeuvres posthumes de Simone Weil mais aussi celles de René Char ou Jean Grenier avec l’objectif affiché de sortir du nihilisme.  Soixante-dix ans plus tard, nous sommes toujours confrontés au nihilisme et les réflexions de Simone Weil sont plus que jamais d’actualité. René Girard, par exemple, a reconnu qu’il a puisé chez cette dernière, l’essentiel de ses théories sur la violence. S’il n’y avait que ses travaux sur la non-violence, notre philosophe pourrait déjà se targuer d’avoir légué bien plus que la plupart des grands auteurs apportent  aux lumières vacillantes de la  prétendue civilisation du progrès. Le vingtième siècle ne fut-il pas celui de la barbarie ? En fait, quand on prend le temps de lire Simone Weil, on réalise qu’elle nous éclaire sur tout, tout ce qui est réellement nécessaire, c’est à dire pas grand-chose, rien que la vérité, la justice et l’amour qui constituent le Credo chrétien effectif de chaque personne appelée à vivre en communion pacifique de destin avec tous les êtres humains.
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Simone Weil, adolescente prodige et future Normalienne

A notre connaissance, Simone Weil est l’une des rares philosophes si ce n’est la seule philosophe à avoir mis en pratique ses pensées au point de se détacher de ses réflexions pour mieux les nourrir en partageant les souffrances physiques de la condition ouvrière en travaillant à la chaîne chez Renault ou dans d’autres usines.  Par deux fois, elle mit volontairement sa vie en danger, partageant un temps le combat des Républicains en Espagne, rejoignant la France libre à Londres où elle meurt prématurément en 1943, à l’âge de 34 ans ; ce qui ne l’empêche pas de laisser une oeuvre considérable, certains de ses livres étant désormais des classiques, tels que « la Condition ouvrière », « la Pesanteur et la Grâce », « Lettre à un religieux » ou encore  » la Source grecque ».

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Simone Weil, anarcho-syndicaliste et ardente républicaine engagée en Espagne pour combattre les Franquistes. Les exactions commises par les deux camps la conduisent à renoncer rapidement à participer à la guerre civile et à prôner la non-violence.

Il est souvent observé que l’oeuvre de Simone Weil n’est comparable, par son caractère fragmentaire, qu’à celle de Pascal et ses « Pensées ». Ce n’est pas faux. Mais il existe une différence essentielle entre Pascal et Simone Weil : chez Pascal, il n’y a aucun amour des hommes. Ces derniers n’ont aucune chair, ils sont tels des pantins désarticulés dans le désert ; et  à vouloir à tout prix prouver l’existence de Dieu, ses préoccupations relèvent d’un amour théorique pour un Dieu forcément absent ; en revanche, chez Simone Weil, tout est amour, un amour  effectif voué aux êtres humains, qui serait l’unique chemin à emprunter pour accéder à ce Dieu en situation d’absence inexplicable depuis la création de l’univers. Ce que nous dit et rappelle sans cesse Simone Weil, c’est qu’il n’y a point de salut en dehors de l’Amour, et que l’Amour consiste simplement à se mettre tout entier au service des autres, en toute vérité et justice, avec humilité, patience et gentillesse. C’est dans la servitude volontaire en s’efforçant de faire le Bien à autrui que l’on approche au plus près de Dieu. Il faut tout donner pour recevoir, en n’attendant rien en retour ni des Hommes ni de Dieu, miracles et providence étant d’ailleurs des affaires ou prétentions humaines qui ne relèvent pas de celui-ci. Tout est Don jusqu’à la simple prière. On ne prie pas pour Dieu, on ne prie pas pour soi. On prie pour les autres.

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Simone Weil, membre de la France libre à Londres en 1943. Volontaire pour des missions clandestines en France, sa fragilité physique et ses origines juives lui vaut un refus légitime qu’elle supporte difficilement

Souhaitant partager la condition effrayante de la classe ouvrière, devenue professeur itinérante en province, Simone Weil distribua systématiquement l’essentiel de ses revenus aux pauvres, vivant de peu sinon de rien. Sur le chemin de l’humilité qu’elle a emprunté avec une autorité qui fait admiration légitime, elle n’est pas sans rappeler, dans ce choix pratique, celui de la toute Petitesse de sainte Thérèse de Lisieux qui s’interdit de grandir pour accéder au Ciel. Avec cependant une différence essentielle : pour Simone Weil, le plus important est de s’enraciner, au point qu’elle consacrera son dernier ouvrage laissé inachevé, à cette question : l’Enracinement, écrit en trois mois 1943 à Londres, comme un ultime cri mystique, dans l’année précédant sa mort. C’est dans ce livre que parmi les premières, elle mettra en évidence ce qui fait de la France libre un moment unique dans l’histoire, lorsqu’un peuple sauvé du désastre est représenté par des êtres d’exception qui ne peuvent pour autant constituer un Etat et qui portent l’obligation de tracer le destin moral de toute une nation effondrée dans la débâcle.

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Couverture de la première édition, publiée en 1949 dans la collection Espoir dirigée par Albert Camus.

L’Enracinement est un livre étonnant pour ne pas dire stupéfiant d’actualité, de vérité et de réalité. C’est assurément un livre majeur où puiser pour l’action effective ancrée dans nos temps incertains. Il y est question de laïcité, d’action publique, du déracinement de la paysannerie, de la misère de la condition ouvrière, de la puissance extravagante des riches, des vanités de l’argent et du mépris des pauvres, sans compter la désolation de l’éducation, le dévoiement de la démocratie et des partis politiques, rappelant au passage toutes les obligations se rapportant au respect de la nature et des êtres humains.  Simone Weil observe que la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen ne permet pas consubstantiellement d’atteindre les objectifs ambitieux qui lui ont été assignés, trouvant préférable de lui substituer une Déclaration des obligations envers l’être humain. L’énumération de ces obligations est révélatrice d’une dimension réaliste qui prendra en France à la Libération, le visage heureux de l’Etat-providence avec les trois branches de la sécurité sociale : famille, santé vieillesse. On est  loin des entreprises vaniteuses et égoïstes de démolition qui depuis 2007, affaiblissent chaque jour un peu plus  les fondations de notre Etat moderne que sont les principes de solidarité et de partage. Rien n’est authentique sans amour, y compris la rédaction d’une Constitution ou de lois.

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Observatrice clairvoyante de la vie politique clanique sous la IIIème République, Simone Weil en conclut qu’il est temps de supprimer les partis politiques. D’une certaine façon, le général de Gaulle et Emmanuel Macron ont réussi en certaines circonstances exceptionnelles à s’affranchir de la pesanteur du système des partis.

Car la société doit s’en tenir à l’essentiel : nourrir, soigner, loger, protéger les enfants, les vieillards et les déshérités, venir en aide aux pauvres et nécessiteux, quelles que soient les origines de ces nécessités, tout autant d’obligations qui ne sont pas un luxe ou un slogan trinitaire au fronton des municipalités ou des édifices des administrations.   Mais nourrir ou soigner ne constituent pas que des obligations alimentaire et physique. L’être humain n’est pas qu’un corps réduit aux nourritures terrestres. Chaque être humain porte en lui une âme aspirant à l’élévation, qui mérite autant d’attention que le corps ; et cette âme doit être nourrie de vérité, de justice et d’amour. La vérité ne peut se trouver dans le futur qu’on ignore ou dans le présent qui n’existe pas puisque par nature, il ne dure pas. C’est donc dans le passé qu’il est possible de trouver cette vérité, un passé vécu non comme un refuge mais dans l’enracinement des êtres et des sociétés, dans le temps qui, lui, est invariable même si les peuples, les traditions et les hommes passent. Le progrès est une idée fausse du temps. Rien ne change pour les êtres humains confrontés depuis toujours à la mort et à la souffrance qui sont les deux faces d’un sou représentatif de la vie humaine appelée à disparaître dès qu’elle apparaît.

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Pour étayer sa démonstration, Simone Weil prend appui sur le plus grand des scandales qui traverse toute l’histoire des hommes jusqu’à nos jours, l’esclavage, ce mal absolu. A notre connaissance, il n’est aucun philosophe qui ait consacré autant de passages à l’esclavage, non pour étayer comme Marx un discours sur la condition sociale de la classe ouvrière, mais pour expliquer en quoi la pratique de l’esclavage déconsidère toutes les sociétés qui y ont eu recours ou le tolère encore. Elle observe à juste titre que la prétendue grandeur de la civilisation romaine est un mensonge pour avoir provoqué et maintenu dans le malheur absolu d’innombrables personnes en esclavage. Cela vaut aussi pour Napoléon Bonaparte qui restaura l’esclavage dans les colonies françaises des Antilles, sans oublier le Code noir instauré sous la monarchie des Bourbons et d’innombrables civilisations déniant à des êtres humains tous droits fondamentaux, jusqu’à celui d’exister par eux-mêmes.

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Tandis que Sartre fera dans la vaine agitation politique aux portes des usines RENAULT, Simone Weil de son côté les a poussées pour endurer dans sa propre chair les horreurs de la condition ouvrière. Fermez le ban.

Pour Simone Weil, il n’est pas de plus grand crime que de mentir sur le passé. Celui-ci doit être absent de tout mensonge pour que les vivants restent en communion authentique avec les hommes qui les ont précédé. L’authenticité est une expression qui revient souvent dans les écrits de Simone Weil. Sans authenticité il n’y a pas de vérité et il ne peut y avoir de justice. Et sans vérité et sans justice, il ne peut y avoir d’amour qui est aussi nécessaire à l’âme humaine que l’eau au corps humain. Soit dit en passant, rares parmi les innombrables explications apportées à l’effondrement des régimes communistes entre 1989 et 1991 sont celles qui ont mis en évidence cette pratique inouïe du mensonge déconcertant par les régimes totalitaires, la destruction systématique des traces du passé, monuments voués à la destruction  ou archives englouties, jusqu’aux retouches des photographies pour abolir toute notion de vérité : il n’est aucun régime qui puisse survivre aux viols répétés de la mémoire humaine que constituent ces arrangements grotesques avec le passé, ce bien pourtant universel transmis en silence par les âmes humaines en perdition. Simone Weil a raison de souligner que le passé authentique élève nos âmes humaines tel un phare au milieu des brumes brûlantes, étouffantes  et terrifiantes de nos vies terrestres.

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La tombe de Simone Weil au cimetière de Bybrook à Ashford dans le Kent, en2012

Pour conclure, il est sans importance que Simone Weil ne soit pas devenue catholique par le baptême. Sa vie est assurément celle d’une grande mystique qui n’a pas la vocation  inutile de convaincre ses semblables par l’acharnement théologique, ou de soulever les montagnes en déclamant une foi aveugle qui n’est souvent qu’égarement des conversions exaltées. Les paroles du Christ l’incitent à l’action personnelle réduite à l’essentiel, tout donner à ceux qui n’ont rien. Et c’est déjà beaucoup et bien plus que ceux qui n’entreprennent rien tout en affichant une foi de bénitier en trempant leur chapelet dans des immondices d’hypocrisie. Simone Weil nous rappelle que l’amour des autres n’attend pas un prochain train hypothétique. Il faut sauter en urgence dans le wagon qui passe sans ralentir, pour se rendre au chevet des désespérés et des déshérités, si loin de la gloire du monde. Notre philosophe peu encline à publier ses travaux demeura toujours dans cette urgence, jusqu’à écrire en trois mois l’Enracinement, dans la toute Petitesse d’une tuberculose qui l’emportera prématurément.

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Elle nous a fait aussi don d’une fulgurance étonnante, véritable martingale du pari pascalien : J’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que les esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres. Tout est magnifiquement dit et tout est juste dans cette certitude, n’en déplaise aux contempteurs du christianisme, qui confondent l’Eglise en tant qu’institution humaine et la parole du Christ. Mais il suffit que le son du tambour et le chant des esclaves se lèvent, pour que surgisse en un instant phénoménal le chemin de la Vérité, de la Justice et de l’Amour. Nous étions dans la nuit et le brouillard, nous voici, dans l’indifférence des jours, sous les racines du ciel illuminé par le soleil de Dieu, à aimer autrui. Et pour ne pas s’attarder à dialoguer vainement avec Paul, il est certain que nous sommes tous Un dans le Christ Jésus, et qu’il n’y a ni Juifs ni Grecs, ni esclave ni homme libre, ni mâle ni femelle. Pourtant et assurément, c’est en libérant tous les esclaves que nous deviendrons effectivement frères de sang pour n’être plus qu’Un dans le Christ. Car rien ne sert de prétendre aimer les captifs si nous ne les délivrons pas.

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Représentation de la crucifixion du Christ datant du Vème siècle. A Rome, le supplice de la croix est le sort réservé aux esclaves condamnés à mort.

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