Mais où est donc passé le pays de mon enfance ?

Plus tard, quand je serai vieux et si Dieu veut, je raconterais mon enfance passée au bord d’une rivière douce dans un village sans histoire, peuplé du souvenir de nos ancêtres dont certains noms sont gravés sur le monument aux morts célébrant l’infortune des guerres récentes. Mais pour le moment, occupé à gagner ma misérable vie, il ne me reste que le temps de glaner des fragments de souvenirs éparpillés aux quatre coins d’une mémoire défaillante. Et lorsque je soulève la poussière accumulée sous le tapis des joies et des douleurs, j’entrevois des alignements de pommiers et poiriers, un sillon de billes et de boulets sous le préau d’école, la chute inéluctable des osselets jetés en l’air et la carte écornée du loup rusé d’un jeu de mistigri.

Morannes
Enfants, nous n’avions alors pour tout terrain de football qu’un pré boueux prêté par un paysan où des troncs endormis d’ormes servaient de poteaux de but, avec pour spectateurs quelques taupes et blaireaux bayant aux corneilles.

49-MORANNES...LA PLAGE ET LE CAMPING...CPM ANIMEE - France

Quant à la piscine, elle se résumait à des pontons de bois recouverts de goudron, flottants dans la rivière où se prélassaient des boudins noirs de tracteur qui faisaient le bonheur des plongeurs. Il n’était pas question de terrains de tennis ou de salle multisports, encore moins de pistes de skateboard ou VTT ; les chemins creux de campagne remplissaient largement nos rêves d’exploits vélocipédistes. Ce pays de notre enfance situé dans le grand livre du temps au siècle dernier, n’était au fond guère différent de ces territoires d’Empire sans gloire vautrés dans la misère d’Ancien régime, que les Bourbons et le Corse féroce ont cruellement laissé dérivé sans postérité tandis que la République de son côté se contenta d’abord de déguiser  les va-nu-pieds en sans-culottes avant de les grimer en poilus affublés d’un pantalon garance d’outre-tombe.

Et pourtant nous n’étions point malheureux dans ce paysage nuageux de bocage filandreux, où les leçons de choses à l’école s’accompagnaient d’une visite matinale au boulanger qui pétrissait la farine sans se rendre compte qu’il allait produire ainsi un pain artisanal  bien meilleur que le croûton bio préféré des citadins à l’esprit émietté pour ne pas dire égaré hors des sentiers de la nature.

Et pourtant, pour toute classe verte, de neige ou cul-culturelle, nous allions, toujours au petit matin des hirondelles scolaires, écouter doctement le maréchal-ferrant qui, comme son nom l’indique pour ceux qui ont tout oublié, ferrait les chevaux de labour au son du marteau. Et nous arpentions ainsi tout le village pour saluer les artisans du labeur, coiffeur ou cafetier, meunier, savetier et ferronnier, sans réaliser un instant, au milieu d’un siècle qui n’est plus, que tout un monde disparaissaît en silence dans le vacarme de tous ces jours éperdus d’ennui. Car il arrivait aussi d’apprendre que le grainetier s’en était allé dans la grange qui n’était pas le moulin pendu sur la Sarthe,  étrangler tout son désespoir ou que le jardinier de la petite noblesse avait roulé  d’une balle dans le fossé pour y éteindre les dettes intraitables d’une ruine galopante. Jusqu’à la plus belle fille du village fut atteinte devenue grande, du mal incurable d’en finir avec cette vie morne à force d’en être quelconque.

/ CPSM FRANCE 49 "Morannes, moulin pendu sur la Sarthe"

Moulin pendu sur la Sarthe, au temps de sa splendeur

Et pourtant, il nous arrivait même d’être heureux quand le curé de la paroisse pour ses bonnes oeuvres, nous envoyait soutirer quelques sous aux fermiers retranchés dans leurs champs, avec pour toute douve, une mare aux canards et quelques lapins faisant office de garde rapprochée du palais en torchis. On y allait de bon matin pour tremper dans un bol de café au lait des rillettes étalées sur du gros pain, qui ne faisaient plus rire le cochon suspendu au plafond. Et la fête était totale quand le paysan cherchant quelques pièces dans ses poches, versaient des gouttes de gnôle pour améliorer l’ordinaire du petit noir, suivant le principe que ce qui n’a jamais fait de mal aux générations précédentes ne pouvait qu’être bénéfique aux nouvelles qui se bousculaient au portillon des espérances, tout cela s’accompagnant d’une ivresse de bonheur en grillant des maïs ou des gitanes, autant de signes discrets secrètement évanouis dans la fumée, d’une appartenance au monde des hommes en gapette, qui ne font pas tout un foin pour une clope au bec d’un gamin.

L’Union Morannaise est une fidèle du Corso Fleuri, qui se déroule le 15 août, à Morannes.

Pour les amateurs de fanfare, on conseillera la lecture de Jours de fanfare dans le Haut Anjou, qui est à la littérature ce que la grosse caisse est à l’harmonie

Et puis, nous n’avions point besoin alors de regarder le soir une émission telle que le Bonheur est dans le pré pour savoir que sans un sou vaillant il était possible d’être heureux et de surmonter à force de volonté, tous les chagrins en suivant à pied et en silence, un corbillard traîné en toutes saisons par un cheval noir insaisissable de désespérance, dans une odeur d’encens destinée à soulager la peine des infortunés en pleurs, car personne n’ignorait en ruminant le long de ces pénibles et interminables ruelles qu’il faudrait bien se mettre, un jour ou l’autre, à la disposition miséricordieuse du fossoyeur.

Cinquante ans ont passé, le village de mon enfance n’est plus bercé par le bruit cliquetant des michelines d’antan ou recouvert de la sueur épuisée des locomotives à charbon, il est désormais traversé par un TGV pressé qui ne s’y arrête jamais sauf lorsqu’il percute un désespéré, tandis que la coopérative agricole a supplanté le grainetier et liquidé le maréchal-ferrant. De leur côté, le boulanger, le boucher et l’épicier survivent dans la misère des jours pluvieux, à l’ombre du carrefour des supermarkets supergéants qui sont au commerce ce que le pissenlit est aux parcs et aux jardins, un casino aux champs où s’égarent dans un univers de béton, d’acier trempé et de  verre opaque, des consommateurs trompés bien plus que détrempés.

carte postale ancienne: CPA Morannes, Intérieur de l´Église

Choeur Plantagenêt d’une église de village dans le Haut-Anjou

Alors, au milieu des églises vides et des autoroutes surchargées, dans le flot des files indiennes se bousculant pour accoster les avions low-cost en début de weekend, ne me demandez pas ce qu’il faut penser de Donald Trump trompettant que la France n’est plus la France.

Photo du bien à Morannes

Maison à vendre, 11 pièces, 262 m², 265.000€, consulter http://www.meilleuragents.com

Voilà quarante ans que notre cher pays croulant chaque jour un peu plus sous les déficits, les dettes et le chômage, a choisi la voie du renoncement, abandonnant toute ambition d’être un havre de paix et de liberté, un phare pour les nations européennes et les peuples francophones, soulageant autant qu’il se peut l’immense misère du monde. Il serait temps de retrouver un peu de sens commun, de regarder le monde tel qu’il est et imaginer avec un peu de bonne volonté et de courage, que la France est évidemment capable de redevenir le pays de notre enfance, celui de notre jeunesse éternelle, une nation vieille de mille cinq cents ans, constituée d’un peuple sans cesse renouvelé par de nouveaux élus bienvenus, un peuple qui a toujours tout supporté et supportera toujours tout, pourvu qu’il y ait du vin, du pain et des quenelles au lieu des sempiternelles querelles, afin que le soir venu pour celui qui nous quitte, nous puissions une dernière fois, nous retrouver ensemble au banquet des souvenirs perdus.