Le regard d’Elias Canetti sur l’islam, religion guerrière

pélerinage du Caire à La Mecque.] Caravane du Caire à La Mecque. [:

Evoquer l’islam aujourd’hui, c’est s’attirer des ennuis. Voici une religion qui suscite des passions extrêmes et sur laquelle il est difficile de s’exprimer sans que ne fusent critiques, reproches, et anathèmes, sans même évoquer amalgames, représailles, effrois et terreurs qui traversent nos sociétés contemporaines dès lors qu’il en est question. Débattre de l’islam, c’est soulever des tempêtes.  On ne pourra bientôt plus échanger publiquement deux ou trois phrases sur cette religion sans porter un gilet pare-balles. Comment on en est arrivé là mériterait des études sérieuses et approfondies, en prenant pour point de départ la fatwa de l’ayatollah Khomeiny du 14 février 1989 condamnant à mort Salman Rushdie pour la publication des Versets sataniques : un quart de siècle déjà ! (en couverture, une caravane du Caire à La Mecque, source Gallica, BNF).

Représentation ottomane du XVIIIe siècle des mosquées saintes de Médine (à gauche) et de La Mecque (à droite). Domaine public, via Wikipedia.

représentation ottomane du XVIIè siècle des mosquées saintes de Médine (à gauche)  et de La Mecque (à droite)

C’est pourquoi le plus simple est peut-être de s’en remettre à ceux qui l’évoquent soit en spécialistes arabisants ou islamistes, soit à travers des travaux antérieurs dont l’Islam n’était pas au coeur, dans un contexte non destiné à porter un jugement définitif ou des affirmations approximatives plutôt fondées à renforcer des convictions, même si aucun travail intellectuel ne peut être neutre ou objectif.

Départ du Pèlerinage pour la Mecque. Damas. s. d. (début du XXe siècle?). Impression à l’albumine, 21 .3 cm x 27.8 cm. IMM.PH.AB.2001 2.34.© QMAMedia Collections Department, Doha.

Départ de Damas  du pélerinage à La Mecque (début du XXè, QMAMédia, Doha)

Il nous a semblé intéressant d’aller regarder ce qu’Elias Canetti nous rapportait de l’Islam dans Masse et Puissance, ce livre publié en 1960 dans lequel le prix nobel de littérature 1981 élabore une théorie des rapports qui unissent les phénomènes de masse à toutes les manifestations de la puissance.

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Elias Canetti (1905-1994) est aussi l’auteur d’un étrange et exceptionnel roman Auto-Da-Fé, et d’une autobiographie remarquable publiée en trois volumes : la Langue sauvée, le Flambeau dans l’oreille et Jeux de regards

Cet ouvrage est une réflexion approfondie de caractère anthropologique, issue des bouleversements de la première moitié du vingtième siècle, au cours desquels, les guerres mondiales, et les révolutions communistes, fascistes et national-socialistes ont fait déferler sur la terre une violence entre les hommes à un niveau jusqu’alors inconnu, prenant un tour apocalyptique avec l’explosion des premières bombes atomiques en 1945. Depuis lors, l’homme sur cette terre n’est plus le même, il  est véritablement en sursis, capable d’autodestruction à l’échelle de la planète.

Dome of the Rock - Dôme du Rocher - un sanctuaire islamique de Jérusalem, pour les musulmans, le troisième lieu saint après La Mecque et Médine. Il entoure le rocher sacré sur lequel, selon la tradition, Abraham prêt à sacrifier son fils Isaac et à partir de laquelle le prophète Mahomet a fait son ascension miraculeuse nuit dans le ciel (le voyage nocturne).

Dôme du rocher, sanctuaire de Jérusalem, troisième lieu saint de l’Islam avec Médine et La Mecque : il entoure le rocher sacré sur lequel, selon la tradition, Abraham s’apprêtait à sacrifier son fils et à partir duquel le prophète Mahomet aurait fait son ascension nocturne dans le ciel.

Masse et puissance consacre peu de pages spécifiques à l’Islam, une quinzaine de pages sur un total de cinq cent, réparties en trois chapitres, dont l’un de dix pages consacré à la fête du Moharrem chez les Chiites et un autre de deux pages sur l’attente des ordres chez les pélerins du mont Harafat. Le troisième chapitre, composé de deux pages est consacré, dans la partie « Meute et religion« , à  l’Islam, religion guerrière.

Old Drawing of Masjid al-Haram (Makkah, Saudi Arabia):

Gravure ancienne de La Mecque

Voici ce que Canetti écrit, dans la version traduite en français des éditions Gallimard en 1966  :

Il est quatre manières différentes de s’assembler pour les mahométans croyants.

  1. Ils s’assemblent plusieurs fois par jour pour la prière, à laquelle les convoque une voix venue d’en haut. – Il s’agit là de petits groupes rythmiques que l’on peut qualifier de meutes orantes. Le moindre mouvement est exactement precrit et orienté dans une seule et unique direction, celle de La Mecque. Une fois par semaine, pour la prière de vendredi, ces meutes prennent les proportions de masse.
  2. Ils s’assemblent pour la guerre sainte contre les incroyants.
  3. Ils s’assemblent à la Mecque lors du grand pélerinage.
  4. Ils s’assemblent pour le jugement dernier.

Dans l’islam, comme dans toutes les religions, la plus grande importance revient aux masses invisibles. Mais plus nettement marquées que dans les autres religions universelles, ce sont ici des masses invisibles doubles qui se font face.

Dès que retentit la trompette du jugement dernier, tous les morts sortent de leurs tombeaux et se rendent en toute hâte, comme à un commandement militaire, au champ du jugement. Ils se présentent alors devant Dieu, en deux groupes immenses et séparés, d’une côté les croyants, les incroyants de l’autre, et dieu les juge séparément.

Toutes les générations humaines sont ainsi rassemblées, et chacun n’a l’impression d’avoir été mis au tombeau que la veille. Personne n’a la moindre idée des immenses espaces de temps pendant lesquels il a pu rester au tombeau. Sa mort fut sans rêve et sans mémoire. Mais tout le monde entend le son de la trompette. « Ce jour-là les hommes se présenteront par troupes ». Il est constamment question dans le Coran des troupes de ce grand moment. C’est la représentation de masse la plus vaste dont soit capable un mahométan croyant. Personne ne peut imaginer un nombre d’êtres humains plus grand que celui de tous ceux qui ont jamais vécu, poussés en rangs serrés en un seul endroit. C’est la seule masse qui ne s’accroisse plus, et sa densité est extrême, puisque chacun de ceux qui la constituent se présente à ce même endroit devant son juge.

Mais en dépit de son étendue et de sa densité, elle reste du début à la fin divisée en deux. Chacun sait parfaitement ce qui l’attend : l’espoir est chez les uns, l’effoi chez les autres. Ce jour-là il y aura des visages radieux, qui riront dans la joie ; et ce jour-là il y aura il y aura des visages couverts de poussière, recouverts de ténèbres, ce sont les incroyants, les impies ». Comme il s’agit d’une sentence absolument juste – toute action est enregistrée et attestée par écrit – nul ne saurait échapper à la moitié à laquelle il appartient de droit.

Dans l’islam, la bipartition de la masse est inconditionnée, elle sépare la troupe des croyants et celle des incroyants. Leur destin, qui restera à jamais séparé, est de combattre entre elles,=. la guerre sainte est un devoir sacré, et c’est ainsi que, dès cette vie, est préfigurée dans chaque bataille, quoique avec moins d’ampleur, la masse double du jugement dernier.

Le mahométan garde sous les yeux l’image différente d’un devoir non moins sacré : le pélerinage à La mecque. Il s’agit ici d’une masse lente, qui se forme progressivement par l’afflux venu de toutes les terres. Suivant la distance à laquelle le croyant havite de La Mecque, elle peut s’étendre sur des semaines, des mois voire des années. Le devoir d’accomplir ce pélerinage au moins une fois dans sa vie colore toute l’existence terrestre de l’individu. Qui n’a pas été de ce pélerinage n’a pas réellement vécu. C’est une expérience qui englobe pour ainsi dire le domaine tout entier qu’a recouvert la foi et le concentre en ce lieu unique d’où elle est partie. Cette masse de pélerins est pacifique. Elle se consacre uniquement à atteindre son but. Sa tâche n’est pas de soumettre les incroyants, elle n’a que le devoir de parvenir à l’endroit prescrit et d’y avoir été.

C’est un singulier miracle qu’une ville de l’importance de La Mecque puisse contenir ces troupes innombrables de pélerins. Le pélerin espagnol Ibn Jubayr*, qui fut à La Mecque vers la fin du XIIè siècle et en a laissé une description détaillée, est d’avis que même la plus grande ville du monde n’aurait pas assez de place pour tant de gens. Mais La Mecque, ajoute-t-il, a reçu en grâce une extensibilité particulière en faveur des masses ; on ne peut que la comparer à une femme enceinte qui se fait plus petite ou plus grande suivant la taille de l’embryon qu’elle porte.
Le grand moment du pélerinage est la journée de la plaine d’Harafat. Set cent mille hommes doivent s’y tenir debout. Les vides sont remplis par des anges qui se mêlent invisblement aux hommes.

Mais quand le temps de paix est passé, la guerre sainte reprend ses droits. « Mahomet dit un des meilleurs connaisseurs de l’Islam est le prophète de la lutte et de la guerre… ce qu’il a commencé par faire dans son milieu arabe, c’est le testament qu’il laisse ensuite à l’avenir de sa communauté : guerre aux infidèles, extension non pas tellement de la foi que de sa sphère d’influence, qui est la sphère même de la pussance d’Allah. Ce qui compte pour les guerriers de l’Islam n’est pas tellement la conversion que la soumission des incroyants »**.

Le Coran, le livre du prophète inspiré par Dieu, ne laisse aucun doute là-dessus; « Quand les mois saints sont passés, tuez les incroyants où que vous les trouviez ; saisissez-vous d’eux, refoulez-les et tendez-leur toutes les embuscades que vous pourrez » ***.

  • * The travels of Ibn Jubayr, traduit par R.J.C. Broadhurst, Londres, cape, 1952 (L’extensibilité de la mecque74)
  • ** Le prophète de la lutte et de la guerre : Goldziher, Vorlesungen über den Islam, p.22 et 25
  • *** « Tuez les incroyants » : Coran, sourate IX, Verset 5

1935: Aerial view of the Mecca with the porticoes which surround the Ka'bah

Vue aérienne de La Mecque en 1935

Pour conclure la lecture du chapitre que Canetti consacre à l’islam guerrier, le verset V de la sourate IX du coran n’est pas le seul verset dont la lecture soulève pour le moins, et depuis fort longtemps, polémique. La sourate IX toute entière qui comprend 129 versets nous laisse dubitatifs s’agissant du Coran en tant que livre de paix, pour nous qui avons un regard extérieur. Pour quelqu’un qui n’a aucune connaissance particulière, la première impression est que l’on ne plaisante pas trop sur le sort des « incroyants ».

Mecca Royal Clock Tower Hotel, Saudi Arabia

La Mecque moderne : l’horloge de la tour royale domine à 610 mètres d’altitude la Mosquée

L’histoire est là pour témoigner que leur sort n’est guère enviable en terre d’islam. De plus, c’est probablement à la lecture un peu rapide de ces sourates que de nombreux individus en recherche de repères, se retrouvent actuellement embarqués par des esprits fortement manipulateurs dans des aventures criminelles où donner et recevoir la mort se trouve au bout du chemin.

La Grande Mosquée de la Mecque

 

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