Les échecs amoureux

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Avec un tel titre, les échecs amoureux, n’imaginez pas que l’auteur virtuel inaugure une nouvelle chronique consacrée aux tourments d’amour : la presse féminine, papier ou internet, occupe largement le créneau quand ce ne sont pas les réseaux sociaux et sites de rencontre soucieux d’unions et séparations plus égales en nombre que légales, histoire de faire tourner la boutique. Difficile donc de se faire une place dans l’exploitation des émotions, le petit artisan des peines de coeur est chocolat de sentiments sauf quand il est grand marabout, réparateur d’autant plus rémunéré que les causes sont désespérées! [ci-dessus, Neptune, in Le Livre des échecs amoureux. Toutes les illustrations de cet article sont extraites de ce livre conservé par la Bibliothèque nationale de France.]

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Vénus

Pour ceux qui lisent les inénarrables, ineffables et indicibles chroniques de ce site, ils auront vraisemblablement constaté ces derniers jours que les cocasseries du grand mufti d’Arabie saoudite conseillant de ne pas jouer aux échecs, avait incité à s’intéresser une nouvelle fois à ce jeu pour aboutir, en suivant le parcours complet du cavalier ou l’intérêt des moines pour les éléphants de ce jeu, qu’il n’y avait non seulement nul hasard mais que l’histoire des échecs se confondait depuis des millénaires avec des représentations successives du monde auxquelles l’échiquier, les pièces et les règles du jeu conduisaient tout naturellement les hommes à s’y retrouver régulièrement en miroir, y compris électronique ces temps-ci.

La littérature sur les échecs n’est pas simplement considérable, elle est énorme, colossale, gigantesque, au moins faramineuse. Des universitaires comme Murray ou Eales, des joueurs tels que Tartakover ou Kasparov y ont consacrés des traités, des encyclopédies et même des bréviaires. Des écrivains tels que Zweig, Nabokov, Perez-Reverte et tant d’autres y ont consacré des romans. mais c’est au Moyen Âge que tout a basculé, entre l’an mil et les prémisses de la Renaissance lorsque pendant cinq siècles, les références à l’échiquier vont se multiplier dans les romans et chansons de geste.

Le jeu va alors inspirer poètes, troubadours et enlumineurs. On retrouve une trace plus ou moins grand des échecs dans le Roman de la rose, Tristan et Yseult, l’Ystoire de Lancelot du lac. Le poète Charles d’Orléans, neveu du roi de france Charles VI, est connu pour s’adonner aux échecs et nombre de grands seigneurs possèdent des échiquiers luxueux commandés à des artisans d’art.  Même les prédicateurs, comme le dominicain italien Jacques de Cessoles au XIIIème siècle s’empare des possibilités métaphoriques du jeu d’échecs pour symboliser les groupes humains, illuster les vertus chrétiennes et moraliser la société au point de voir surgir une véritable littérature dite des échecs moralisés.

C’est dans le prolongement de la tradition lancée par Jacques de cessoles qu’Evrart de Conty, qui appartient à l’entourage du roi Charles V, va écrire une oeuvre morale dans le domaine de l’amour et qui s’adresse à la jeunesse de la haute noblesse. Il s’agit d’enseigner « l’art de l’amour » dans la tradition courtoise de sorte que l’apprentissage de l’amour repose sur la stratégie du jeu d’échecs. Et, à la différence des précédents traités d’échecs moralisés qui se contentaient de décrire et symboliser les pièces, Evrart de Conty innove en conviant les lecteurs à participer à une véritable partie dont le dynamisme donne la pleine signification à la symbolique des pièces et de la représentation du monde figurée par l’échiquier : chacun des mouvements du jeu décrit une « bataille amoureuse » entre les deux protagonistes que sont une belle demoiselle et l’acteur-auteur.

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Allégorie de la musique

La partie jouée dans « le Livre des échecs amoureux » est un échange amoureux courtois qui se déroule dans univers symbolique extrêmement raffiné constitué de trente-deux pièces ayant chacune quatre identités : statut de la pièce, matière de la pièce, et enblème permettant d’accéder à la quatrième signification, la qualité ou l’attitude nécessaires en amour. Si les pièces de l’acteur-auteur sont en or, celles de la Demoiselle sont en émeraude pour les pions, en rubis pour la dame, en saphir pour les chevaliers, en topaze pour les tours en pierre d’héliotrope pour les fous et en diamant pour le roi. Quant aux enblèmes, pour donner deux exemples, celui porté par la reine de la demoiselle est une balance qui symbolise la Gracieuse Manière, tandis que le roi de l’acteur-auteur porte l’emblême  du paon qui signifie le Coeur Amoureux.

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Saturne

L’originalité du manuscrit n’est pas seulement de raconter une bataille amoureuse courtoise à travers la description symbolique d’une partie d’échecs « réelle », elle est aussi de pouvoir s’appuyer sur le caractère artistique exceptionnel du travail d’enluminure exécuté par un copiste anonyme portant comme nom de convention celui de Maître d’Antoine Rolin, le commanditaire de l’oeuvre. L’artiste appartient à l’école esthétique de la miniature du Hainaut dont Simon Marmion constitue la figure de proue.

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Bacchus

Selon les spécialistes les plus chevronnés, son style serait « Ganto-Brugeois » en raison de la fascination du Maître d’Antoine Rolin pour la représentation de la nature vraie, à l’exemple des grands maîtres flamands comme les frères Van Eyck. C’est fort possible, mais là, il faut bien reconnaître qu’il s’agit d’une affaire de spécialistes, et comme pour Murray avec sa recherche des origines du jeu d’échecs, c’est l’histoire d’une vie à décrypter les grappes de raisin et les feuilles de vigne accompagnées de limaces, de chenilles et d’oiseaux s’accordant bien avec Bacchus tout en prolongeant avec élégance le paysage vinicole dans lequel il évolue, à moins que la patte du Maître ne se retrouve dans l’agitation et le chant des oiselets qui symbolisent l’éveil du printemps en évoluant librement dans les marges encadrant la scène où Nature apparaît à l’acteur du livre rimé, allez donc savoir!

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Ce qui est certain, c’est non seulement le caractère artistique exceptionnel du Livre des échecs amoureux, mais aussi le fait qui symbolise à lui seul l’univers énigmatique du Moyen Âge que des peintres comme Bosch, Van Eyck et de manière générale toute la peinture flamande ou italienne primitives représentent.

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Rien que la genèse de ce livre symbolise tout le moyen Âge : il a pour origine et prend pour titre un poème allégorique intitulé les Echecs amoureux composé en 1370 à Paris, qui est lui-même inspiré du Roman de la Rose ; le Livre des échecs amoureux constitué en commentaire du poème, est composé vers 1400 par Evrart de Conty qui est professeur à la faculté de médecine de Paris, et se veut un traité d’éducation morale destiné à la jeunesse pour l’apprentissage de l’amour courtois en liaison avec l’exercice du jeu d’échecs. Le manuscrit est acquis en 1495 par Antoine Rolin, fils du célèbre chancelier Rolin, est illustré de vingt-quatre peintures exceptionnelles consacrées aux épisodes mythographiques du livre et considérées aujourd’hui comme des chefs d’oeuvre de l’art flamand du XVè siecle.

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Et rien de tout cela n’aurait été rendu possible sans le jeu d’échecs qui enflamme l’imagination et inspire la création, preuve ultime que le diable habillé en blanc et noir peut être battu sur son propre terrain lorsque les hommes sont à la recherche de toute la beauté du monde, c’est à dire quand ils imitent la création. Comme dirait Rimbaud dans Une saison en enfer, Mauvais sang pour être précis :  C’est la vision des nombres. Nous allons à l’Esprit. C’est très certain, c’est oracle, ce que je dis.

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Diane

Sur le site de la BNF, on trouve un accès présentant le Livre des échecs amoureux dans une rubrique intitulée comprenant vidéo et album: l’art d’aimer au Moyen Âge.

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Jupiter

Pour conclure, il est toujours possible de lire ou relire quelques chroniques consacrées aux échecs :

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