L’ultime désir de René Girard

René Girard

René Girard nous a quitté ce jour, le 4 novembre 2015, ce qui n’a rien de bien surprenant. Il avait 91 ans, un âge vénérable pour se retirer définitivement de l’arêne. Il laisse derrière lui une oeuvre gigantesque qui a pour principal mérite d’être fondamentalement novatrice, et comme pour tous les grands auteurs, de constituer à elle toute seule, un continent littéraire. Ils sont rares ceux qui bousculent ainsi tout sur leur passage en occupant toute la place non pas sur la scène médiatique des bavardages inutiles mais au milieu des neurones agiles.

René Girard

Nul doute que l’association Recherches mimétiques perpétuera l’oeuvre d’un homme qui avait pour principal défaut d’être sûr d’avoir raison, ce qui après tout est certes prétentieux mais un péché plutôt véniel en comparaison de ceux qui bombardent la planète d’idioties, mais aussi, hélas, souvent de pagaille et de mitraille.

La Route antique des hommes pervers [René Girard]

Au siècle dernier, parmi les grands auteurs, on compte assurément Alexandre Soljénitsyne. L’Archipel du Goulag est l’oeuvre qui fédère autour d’elle toute la littérature dissidente, et peu importe si leurs auteurs ne partagent pas les opinions de Soljénitsyne, tous réclament Justice pour les victimes et Liberté pour les survivants et les vivants. Ce sont eux, les dissidents, qui dans les années cinquante à soixante-dix ont préparé la chute inexorable du communisme qui ne pouvait survivre à 1984 comme l’oracle Amalrik l’annonça vingt ans plus tôt.

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En 2008, Les cahiers de l’Herne consacraient un ouvrage à René Girard qui entrait ainsi dans la collection critique la plus prestigieuse de la littérature française, aux côtés de Roth, Céline, Weil, Conrad, Benjamin et bien d’autres.

Autre grand auteur dans le domaine historique cette fois, Fernand Braudel. Certes, il n’est pas le seul à contribuer aux travaux de l’Ecole des Annales, mais il est celui qui apporte la pierre angulaire, celle de la longue durée. L’histoire immédiate s’inscrit dans la longue durée. Un fait historique n’est plus seulement associé  à l’histoire d’un homme providentiel,  à des causes qui s’enchaînent entre elles, des circonstances qui s’oublient et des conséquences forcément fatales, l’événement s’efface derrière les forces et faiblesses obscures d’une multitude de chiffres et données recensées dans tous les domaines possibles, jusqu’aux moindres comptes d’apothicaires conservées dans des archives poussiéreuses. Braudel nous raconte l’histoire des multitudes là où auparavant on se contentait de celle des Grands hommes. La Méditerranée et le monde méditérranéen à l’époque de Philippe II, Civilisation matérielle, économie et capitalisme ou encore l’Identité de la France sont des oeuvres que tout apprenti politicien devrait lire, sans oublier la Grammaire des civilisations.

http://www.johanpersyn.com/search/Ren%C3%A9+Girard Uncommon Knowledge: René Girard - FORA.tv

Quant à René Girard, il entre plutôt dans la catégorie des inventeurs de génie qui aurait découvert la martingale au concours Lépine des intellectuels. Rien de sérieux au commencement de sa carrière universitaire, il suit des études à l’école nationale des Chartes qui ne lui laissent aucune perspective dans l’univers cadenassé des universités françaises où tout se joue à vingt ans à condition d’être dans la bonne écurie, car tout en France n’est qu’idéologie, hypocrisie et apprentissage de la soumission au Maître-Penseur.

Things Hidden Since the Foundation of the World by René Girard http://www.amazon.com/dp/0804722153/ref=cm_sw_r_pi_dp_d3leub185NFXH

La chance cependant sourit à René Girard. Il décroche une bourse universitaire aux Etats-Unis où il obtiendra un doctorat d’histoire à l’université d’Indiana en 1950, y devenant professeur de littérature, matière qui fait sa réputation. Puis il enseigne à Baltimore à l’université Johns- Hopkins, organisant en 1966 un colloque sur le structuralisme auquel participent Lacan, Derrida et Barthes que les Américains découvrent. Le voici involontairement faiseur de rois.  Recruté un temps à l’université de Buffalo, il enseigne à partir de 1980 jusqu’en 1995 à Stanford qui lui décerne son bâton planétaire de maréchal universitaire.

I See Satan Fall Like Lightning - René Girard

Alors que plus grand monde en Occident ne croit en Dieu, et donc en Satan, avec ce titre provocateur tiré des Evangiles, « Je vois Satan tomber comme l’éclair », René Girard appelle les Chrétiens à l’extrême prudence sur le chemin incertain de la Résurrection.

Alors que l’Amérique universitaire l’accueille et lui rend éloges et égards, la retraite venue, il s’en retourne en France où personne ne l’attend, car ce qu’il raconte n’entre dans aucune catégorie pour des Français attachés aux écoles contestatrices, débats d’idées et diatribes d’un autre âge révolutionnaire ressemblant à des déplacements de régiments sur des champs de bataille napoléoniens : celui qui n’est pas avec nous est contre nous. Le voici durablement cataloguer faux prophète en son pays.

Scott Cowdell provides the first systematic interpretation of René Girard’s controversial approach to secular modernity. Cowdell identifies the scope, development, and implications of Girard’s thought, the centrality of Christ in Girard’s thinking, and, in particular, Girard’s distinctive take on the uniqueness and finality of Christ in terms of his impact on Western culture. René Girard's Mimetic Theory (Studies in Violence, Mimesis, & Culture) by Wolfgang Palaver + The Girard Reader (Philosophy) Discovering Girard by Michael Kirwan. $9.74. Publisher: Cowley Publications (July 23, 2012). Author: Michael Kirwan. 144 pages Can We Survive Our Origins?: Readings in René Girard's Theory of Violence and the Sacred (Studies in Violence, Mimesis, & Culture) by Pierpaolo Antonello, http://www.amazon.com.au/dp/B00VYG6EL8/ref=cm_sw_r_pi_dp_WJEpvb142R33X

Etudié dans le monde entier, Girard est ignoré de l’université française qui le méprise pour avoir osé critiquer les maîtres pervers de plusieurs générations françaises gavées de force à Marx, Lénine, Freud ou encore au structuralisme.

C’est que René Girard, pourtant au pays de Descartes, a un problème. Sa pensée peut se résumer en une seule phrase courte : L’envie du désir d’autrui est la source de la violence. Autrement dit, en un peu plus long :  l’homme jalouse le désir d’autrui et cette envie de prendre possession du désir d’autrui, inexorablement le conduit à une rivalité mimétique dont l’issue ne peut être satisfaite que par la violence en recherchant, par fédération d’intérêts contradictoires, un bouc émissaire, une victime à sacrifier susceptible, par substitution, d’oublier l’envie de posséder ce que l’autre, le rival, désire. L’envie de toute façon ne peut jamais être durablement satisfaite.

Grünewald, 'The Mocking of Christ', 1503-05.

Le Christ moqué, oeuvre de Grünewald, 1503-1505

Voici résumé en quelques mots simples la loi du caractère mimétique du désir que René Girard a passé son temps à étudier à partir de documents littéraires et de recherches anthropologiques dans le domaine principalement religieux, n’hésitant pas à s’aventurer en chemin du côté de l’histoire ou d’autres sciences humaines.  Car René Girard revendiquait une approche interdisciplinaire qui ne pouvait que froisser ses collègues universitaires français défendant depuis toujours un droit au pré carré  offrant le bénéfice des préséances, des chaires et des dotations budgétaires.

Mensonge romantique et vérité romanesque. René Girard

Pendant plus de cinquante ans, René Girard a consacré l’intégralité de son travail à percer les mystères enfouis se rapportant au désir mimétique. Il laisse une oeuvre abondante commencée en 1961 avec Mensonge romantique et vérité romanesque, un livre consacré principalement  à Proust, Dostoïevski, Cervantès et Stendhal, d’où il ressort que les grands romans seraient toujours animés derrière la scène visible par des mécanismes invisibles se rapportant à cette loi du caractère mimétique du désir.

Une lecture un peu plus lointaine pour ce livre de René GIRARD, très pertinent pour la compréhension des phénomènes sacrificiels, du système de la violence fondatrice et instinctive liée aux désirs mimétiques, et une approche fine du bouc émissaire ou de la victime émissaire. Il insiste sur le rôle essentiel du pouvoir judiciaire indépendant, qui, parce qu’il a le monopole absolu de la vengeance collective, permet de réguler cette violence.

En 1972, il consacre un livre à l’oeuvre de Freud, la Violence et et le sacré, dans lequel il reprend l’observation d’Aristote sur les facultés d’imitation de l’homme qui expliquerait sa réussite exceptionnelle dans le règne animal. Cette observation appliquée à des travaux ethnologiques le conduit à développer sa deuxième grande théorie du mécanisme de la victime émissaire,  qui serait une montée aux extrêmes de la rivalité par un effet boule de neige au sein des sociétés humaines, conduisant à une situation de « guerre de tous contre tous » pour reprendre l’expression d’Hobbes, qui ne trouve de dénouement que par le sacrifice de l’un par tous les autres.

Des choses cachées depuis la fondation du monde de René Girard, http://www.amazon.fr/dp/2253032441/ref=cm_sw_r_pi_dp_Gdk0rb03YCB2W

La publication Des choses cachées depuis la fondation du monde en 1978, fait connaître l’oeuvre de René Girard au-delà des cercles littéraires et de ceux de l’anthropologie. Ce livre est pour René Girard un peu comme l’Archipel du Goulag pour Soljénitsyne, la pierrre angulaire de sa philosophie et de sa vie.  Ecrit sous forme d’un dialogue, l’ouvrage développe et synthétise en plusieurs centaines de pages ses précédentes théories, révélant par la même occasion, à mots couverts, par l’étude du christianisme et de la Bible,une foi proche du mysticisme qui le rend suspect à ses contradicteurs. Et c’est vrai que s’il n’avait choisi de se rallier à l’église catholique, René Girard ressemblerait plutôt, avec cette foi de charbonnier autoproclamée, à un évangéliste, un Born again prêchant sans aucun espoir de succès la Vérité à quelques membres d’une église vieille-catholique.

#philosophie : Shakespeare - Les Feux de l'envie - René Girard. De Shakespeare, René Girard nous propose une lecture neuve inspirée de la théorie dont il est le père : la théorie mimétique

Pour ceux qui apprécient l’oeuvre de Shakespeare, la lecture des Feux de l’envie, publié en 1990, est fortement conseillée. Ce livre, peut-être le plus admirable d’entre tous, applique au théâtre Shakespearien les principes théoriques de la rivalité mimétique pour conclure que tout Shakespeare se résume à fonder l’écriture de ses pièces sur des mécanismes de la victime émissaire.  Méconnu en France, le succès de ce livre dans le monde universitaire anglo-saxon, où rien de ce qui concerne Shakespeare n’indiffère, explique peut-être l’aura de René Girard outre-atlantique, ayant apporté un regard que plus personne ne peut ignorer quand il s’agit de son théâtre, et même de ses poésies largement méconnues en France.

Dernier grand ouvrage radicalement innovant de René Girard, Achever Clausewitz, publié sous forme d’un entretien en 2007, est une analyse de l’histoire contemporaine et des conflits depuis la bataille d’Iéna en 1806 jusqu’à la destruction du World Trade Center le 11 septembre 2001 en remettant en perspective les réflexions de Carl von Clausewitz contenues dans De la Guerre, au regard de la  théorie de la rivalité mimétique. René Girard ne fait guère preuve d’optimisme. Il observe que depuis 1806, la violence guerrière n’a cessé de s’intensifier et monter aux extrêmes, estimant même que nous sommes peut-être entrés dans l’ère de l’Apocalypse, l’Homme ayant désormais la capacité techniques de détruire toute vie sur la terre. Mais cette perspective d’apocalypse doit être comprise selon Girard au sens évangélique du terme comme une Révélation, celle de démontrer aux hommes le caractère illimité de leur propre violence. Et d’affirmer : L’Apocalypse n’annonce pas une fin du monde, elle fonde une espérance. Qui voit tout d’un coup la réalité n’est pas dans le désespoir absolu de l’impensé moderne, mais retrouve un monde où les choses ont un sens, sous-entendu pour René Girard, ce monde  retrouvé est celui de la parole du Christ.

Le Bouc émissaire - [René Girard]

Achever Clausewitz s’inscrit dans une suite de livres aux titres les plus improbables les uns que les autres qui feraient le bonheur d’un auteur de romans : Quand ces choses commenceront, le Bouc émissaire, Je vois Satan tomber comme l’éclair, Celui par qui le scandale arrive. On ne s’ennuie jamais avec René Girard, il a toujours des observations surprenantes, tel un esprit curieux au milieu des docteurs qui viendrait expliquer au grand corps malade que le meilleur remède est celui de l’espérance. Il n’a probablement pas tort en cette période où les charlatans se bousculent pour vendre leur élixir d’eau plate.

#entretien : Quand Ces Choses Commenceront - René Girard. Sans doute peut-on compter sur les doigts de la main les

Le problème de René Girard est d’avoir vraisemblablement eu raison avant tout le monde et d’être quelque peu agaçant d’ironie incomprise. Ce ne serait pas grave si la situation n’était pas quelque peu désespérée. S’en remettre à l’espérance est faire preuve d’un réalisme difficile à faire comprendre. Car pour provisoirement retrouver une illusion de paix, Il est plus facile de donner la hache aux bourreaux que de défendre les victimes injustement condamnées. Mais confier la hache, la corde ou les clous au bourreau ne met pas fin à la violence inhérente à la société des hommes. Tant que les sociétés humaines n’auront pas comprises qu’il ne sert à rien de chercher des boucs émissaires et tant que l’homme continuera à envier, pour son malheur, le désir d’autrui, l violence, inexorablement se poursuivra. Le pardon et la protection des victimes sont les seules voies praticables pour endiguer et faire disparaître la violence.

Salome. Daughter of Herodias. 1515. Cesare da Sesto.

Salomé réclamant la tête de Jean-le-Baptiste

Reste à savoir ce que René Girard pouvait bien, dans la vie, envier. Il a enseigné à Stanford, disposant d’une renommée internationale qu’il n’aurait jamais obtenu en France où lorsqu’il y rentra il devint académicien, ce qui est un peu un hochet de bébé, un attitude quelque peu décevante pour un homme se permettant de tutoyer le Christ et rudoyer Saint Jean en ce début de siècle occidental si peu préoccupé de révélation divine. Il pouvait prétendre au Nobel de littérature, mais ses théories manquaient de ce consensus mou des biens pensants qui font les vainqueurs propres sur eux à défaut d’imagination. Et sa postérité  semble pour un temps assurée, ne manquant pas de disciples dans de nombreuses disciplines jusqu’en psychiatrie ou la recherche médicale sur le cerveau.

de onschuldige Jesus wordt aan de hysterische massa overgelaten als een zondebok

 Le Christ présenté à la foule par Pilate

On peut penser que son voeu catholique le plus cher de rencontrer le Christ vient, peut-être, d’être exaucé ; mais espérons pour lui qu’il se souvienne alors du nombre de fois où il a lavé les pieds de ses nombreux disciples et demandé à ce que les enfants viennent autour de lui pour qu’il leur enseigne sa théorie mimétique.

Jesus Washes the Disciples' Feet.

La réponse n’est donc pas évidente de ce que René Girard a bien pu jalouser tout au long de sa vie . Et si c’était tout simplement un homonyme ? Il existe un autre René Girard, joueur de football professionnel et entraîneur.  C’est autrement passionnant et rémunérateur que de donner des cours à des simples d’esprit qui ne comprennent rien à rien aux brillantes théories sur le mimétisme forgées pendant un demi siècle. Toute sa vie, alors que ce René Girard footballeur n’a jamais fait autre chose que courir par plaisir après le ballon, peut être que notre René Girard philosophe n’a jamais voulu que faire de même sans jamais réaliser son rêve d’étoile filante du football,  allez savoir !

Mercato - LOSC : René Girard sur le départ - http://www.europafoot.com/mercato-losc-rene-girard-depart/

Une chose est certaine, on ne comprend pas toujours tout ce que raconte René Girard et celui qui dit le contraire est un menteur. Peu importe d’être parfois dans l’obscurité. Il faut que certaines choses cachées depuis la fondation du monde le demeurent pour que la société des hommes survivent à la fureur des hommes.  Mais René Girard qui aimait rien tant que jouer faussement  au fanfaron,  n’a jamais pris ses lecteurs pour des imbéciles, ce qui est la marque ultime des grands talents dévastateurs. D’une certaine façon, il a été l’Attila des lettres modernes, annonciateur du retour du Christ, ayant comme ultime désir qu’on prenne la bible, les Evangiles et la parole du Christ au sérieux. Comme le disent nos enfants aujourd’hui, C’EST ENORME.

Faut-il être une blonde aux cheveux courts avec une veste bleue et un pantalon noir pour être une femme de pouvoir actuellement ? René Girard, au secours ! Merkel Clinton

Qui imite l’autre ?

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