Les hiéroglyphes de Hiéronymus

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De tous les peintres occidentaux, Jérome Bosch est assurément l’un des plus talentueux et énigmatiques, apportant la preuve s’il en est qu’il n’existe pas d’écoles de peinture, seulement des artistes qui ont chacun leur vocation, leur style et leur palette sans oublier leur connaissance des pigments. Il faut se méfier des critiques d’art, des professeurs et des historiens qui rétrospectivement classent les peintres et leurs oeuvres dans des mouvements artistiques ruisselants d’anecdotes qui ont pour seuls mérites la recherche de la simplification en ignorant le plus souvent ce qui les distingue entre tous, le caractère unique de leur talent qui n’est pour certains que l’impossible compréhension de leur génie [ci-dessus, détail du Jardin des délices de Jérome Bosch, musée du Prado, Madrid].

Jérome Bosch a eu la bonne idée de disparaître voici cinq siècles cette année, ce qui permet aujourd’hui à sa ville natale de l’honorer par une rétrospective magistrale qui débute ce mois pour se poursuivre jusqu’au mois de mai, et se prolonger ensuite au musée du Prado à Madrid qui est l’un des principaux musées à détenir des oeuvres de Bosch. La ville natale du peintre ne fait pas partie des grandes capitales muséales qui organisent à coups de clairon et de trompette, des rétrospectives tonitruantes. Mais elle a réussi le tour de force à saluer, de présenter dix sept oeuvres de l’artiste sur les vingt-cinq qui lui sont attribuées généralement, en menant à bien en contrepartie un projet de recherche comparatif, louables efforts qui justifient encore plus de se rendre dans cette ville calme traversant les siècles de sorte de se retrouver à peu de choses près aujourd’hui, au temps de la première Renaissance, vélocipèdes en plus, chariots à foin en moins.

 Panorama de ‘S Hertogenbosch au XVIè siècle

En dehors d’avoir donné naissance à Jhéronymus van Akken dit Bosch, la ville de Bois-le-Duc située dans le Brabant hollandais, a pour mérite essentiel d’être la quatrième principale ville avec Anvers, Bruxelles et Louvain, de cet ancien duché à cheval sur la Belgique et les Pays-Bas. Peuplée de cent quarante mille habitants, on y trouve une vieille ville, une cathédrale et une grand-place, et c’est à peu près tout avec les remparts, de quoi flâner en fin de semaine dans l’une des ces villes typiques des pays-Bas qui ont le charme tranquille des promenades à vélo au printemps, en slalomant au milieu des pétales de fleurs éparpillés sous les nuages, par le vent et la pluie.

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A ce sujet, les échanges scientifiques se poursuivent pour déterminer  si c’est le climat qui rend là-bas neurasthénique, à moins que ce ne soit les polders, les serres ou les moulins, ce qui  n’explique pas pourquoi les Hollandais sont le peuple le plus grand au monde : un enfant naissant dans ce pays qui n’approcherait pas deux mètres à l’adolescence n’est plus tout à fait considéré aujourd’hui comme appartenant à la norme. Cela n’empêche pas loin de là les Hollandais d’être des gens sympathiques, mais cela ne facilite pas toujours de leur demander le chemin ou le prix de la Batavia, même s’ils parlent déjà le Batave en bavant à la poupe comme dirait Rimbaud qui les connut bien pour avoir eu l’étrange idée de s’engager dans leur armée coloniale.

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La taille moyenne élevée des Hollandais n’est pas non plus sans poser des difficultés quand on visite une exposition, surtout s’il s’agit d’admirer l’oeuvre de Bosch dont le moindre détail pictural prend une signification prétendument fantastique. On n’y joue pas des coudes mais des coudes et des genoux pour constater que l’oeuvre de Bosch a ceci de particulier que l’un est dans le tout et le tout dans l’un : il n’y a rien d’imaginaire dès lors que chaque scène prend une tournure réelle, un hibou sera toujours un hibou, peu importe où il va se nicher.

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On ne connaît pas grand-chose de la vie de Bosch qui est un contemporain de Léonardo de Vinci dont on sait tout en revanche depuis que l’auteur virtuel lui a consacré une chronique sur son projet futuriste de transformation de Romorantin en capitale de la France. Le faible nombre d’informations sur la vie de Bosch n’empêche pas les historiens d’art de délayer à la plume, avec un peu d’air du temps ou des anecdotes ici et là,  alors même que ce que nous connaissons du peintre tient en quelques lignes. Il est d’une famille d’artistes peintres, qui remonte par le père au grand-père ce qui n’a rien d’anormal jusque là ; il se prénomme Jhéronimus, Hiéronymus ou tout simplement Jérome quand ou a tout oublié du latin ;  et il est originaire d’Aix-la-Chapelle où il serait né vers 1450, d’où son nom primitif  van Akken, qui précède celui qu’il choisira et avec lequel il signera ses oeuvres, Bosch, en référence à la ville de ‘S Hertogenbosch, Bois-le-Duc, où sa famille s’est installée et où il y passera l’essentiel de sa vie.

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Les Tentations de Saint Antoine, détail 

Il a la bonne idée d’épouser une aristocrate, ce qui va lui permettre d’entrer dans l’Illustre Confrérie de Notre-Dame, une société chrétienne fondée en 1318 pour la dévotion de Marie et qui existe toujours, comptant parmi ses membres actuels trois membres de la famille royale hollandaise, gage de sérieux après sept siècles d’existence consacrée notamment à sauvegarder la Maison des Frères des cygnes, le Zwanenbroederhuis en batave, dont l’armorial est tout ce qu’il y a de plus respectable :

Etre un Frère des cygnes est probablement ce qui explique le mieux l’oeuvre de Hiéronymus à qui l’on prête beaucoup mais il dont ne reste d’authentiquement certain à cette heure que vingt-cinq oeuvres picturales et un peu moins de dessins en nombre, tous dans des musées à de rares exceptions près. L’intérêt porté par Philippe II d’Espagne à l’oeuvre de Bosch ainsi que celui d’un cardinal vénitien, Domenico Grimani, expliquent que de nombreuses oeuvres de l’homme de la forêt batave qui ne jamais quitta sa ville que pour se rendre à Venise justement ou presque, se retrouvent aujourd’hui au musée du Prado à Madrid, dans les palais vénitiens et pour les autres essentiellement dans des musées flamands ou quelques rares musées européens, le Louvre, Berlin ou Lisbonne. Et pour une fois, les Américains n’ont guère réussi à s’approprier des oeuvres de cet ancêtre occidental, quatre seulement au fil des siècles. On a connu les gringos plus grigous pour remplir leurs musées!

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Tout cela n’explique pas pourquoi nous admirons Bosch. Tout simplement, de tous les peintres, il est celui qui a certainement l’idée la plus précise du paradis et de l’enfer, du jugement dernier aussi. A ce sujet, rien de plus faux que de parler des visions de Bosch. Il n’a pas plus de visions que Saint Jean l’Evangéliste à Patmos, tous les deux racontent par l’écriture ou la peinture ce qu’ils voient chacuns à leur porte terrestre, et qui est justement, terriblement et abominablement véridique au point que nous refusons de voir cette vérité telle qu’elle est, affreuse et monstrueuse.

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Nous n’avons pas assez d’imagination pour décrire le paradis, et encore moins l’enfer. Et Bosch n’en a pas plus. Il ne nous décrit pas l’enfer, il nous le raconte ce qui est fort différent. Il ne nous dit pas ce que peut être l’enfer,  ce qui serait une simple vision, il nous dit ce qu’il est, tel qu’il est. Par quel miracle ou alchimie a-t-il appris comment est le paradis ou l’enfer, cela nous ne le savons pas, et il n’y a pas d’archives ou de témoignages des contemporains de Bosch pour nous le raconter, en dehors du fait qu’il est un Frère des cygnes. Les suppositions ne font pas les explications sauf à imaginer qu’elles puissent être apportées par les fous de la nef.

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Autant dire que les petits personnages et animaux mystérieux peints par Bosch ne relèvent pas de l’art de la plaisanterie, tout est extrêmement sérieux, ce qui fait justement la grandeur de son oeuvre. Il arrive que des détails de scènes qui paraissent grotesques nous fassent sourire, mais l’ensemble donne à réfléchir en permanence : et si, justement, le chemin vers l’enfer ou le paradis, ou bien le fatal moment du jugement dernier, étaient ce que nous relate Bosch dans ses tableaux, dans ses moindres coins et recoins ?

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Il vaut mieux alors  ne plus trop y penser, cela nous donnerait quelques sueurs froides, des fois que les visions infernales de Bosch auraient été directement inspirées de Dieu ou du diable, peu importe puisqu’il y a de fortes chances que cela soit une description identique de ce qui nous attend. Avec Bosch, en fait, on n’en mène pas trop large, loin de nous requinquer, il nous pétrifie. Il sait ambiancer.

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La Tentation de saint Antoine, détail du panneau central du tryptique

C’est pour cela que nous aimons Jérome Bosch, le peintre, son oeuvre, ses gentils monstres. Tout est juste, jusque dans le moindre détail. On sait qu’il a raison et qu’il faut se méfier. Il nous rappelle qu’après la vie, il y a le paradis, et l’enfer aussi, car même si la vie éternelle ne nous attend pas forcément, c’est affaire de croyance après tout, l’enfer et ses petits démons peuvent en revanche véritablement nous attendre au tournant, devenant affaire de raison, car ce serait manquer de jugement que de tomber dans le pot-au-noir pour s’être vautré dans le chariot de foin.

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Le Jardin des délices, détail : les oiseaux géants du paradis donnent à manger aux hommes

Une chose est sûre. sur le chemin des embûches de la vie, qui est la route empruntée par tous les hommes depuis leur naissance jusqu’à la mort, tout est dans le moindre détail,  comme sur le revers du tryptique de ce chariot de foin qui représente un colporteur dont il existe deux versions réalisées par Bosch, celle du tryptique au Prado et l’autre à l’Escurial, sans compter un tableau similaire exposé à Rotterdam, le Voyageur autrement appelé le Fils prodigue. C’est au fond à tous les fils prodigues que s’adresse l’oeuvre de Jérome Bosch, qui nous raconte tout simplement l’importance après s’être égaré par inadvertance, de ne pas refuser, par orgueil déplacé, de s’en retourner dans sa famille d’origine qui vous attend de pied ferme, gentiment, mais de pied ferme.

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Reste à comprendre toutes les scènes peintes par Jérome Bosch. C’est là que cela se complique sérieusement. Nous sommes bien en peine aujourd’hui de comprendre un tel langage. Les explications et interprétations fusent, mais nous n’en détenons pas les clés. Bosch a inevnté une peinture narrative sans équivalent, empruntée aux livres d’heures et à ses prédécesseurs en peinture du jugement dernier, avec des codes qui nous échappent et que les historiens d’art présentent généralement comme ayant un caractère fantastique.

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Pourquoi fantastique ? Pourquoi étrange ?  Pourquoi visionnaire ? Pourquoi accoler systématiquement ces termes à l’oeuvre de Bosch ? Parce que nous ne comprenons pas au premier abord cette représentation du monde, le sens des signes, la signification des scènes ? Mais si tout ce que nous ne comprenons pas devient fantastique, alors les alphabets autres que latins ou grecs devienent fantastiques, les hiéroglyphes aussi prennent une valeur fantastique. Or, Jérome Bosch, comme les Egyptiens des pyramides, a son propre langage, il met en scène un univers qui n’est pas onirique ou fantastique mais qui est celui  des Frères des cygnes d’antan, en tant que membre de la l’Illustre confrérie de Notre Dame, un univers chrétien, puisé à la source unique qui est alors biblique, de la Genèse au récit de l’Apocalypse de Saint Jean qui l’inspire et l’illumine au point de devenir, l’incventeur d’un nouvel alphabet pictural, l’alphabet des délices et de l’enfer.

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Saint Jean l’Evangéliste à Patmos, de Jérome Bosch, Gemäldegalerie, Berlin

Pour aller plus loin :

Hieronymus Bosch- The Seven Deadly Sins and the Four Last Things.JPG

Les Sept péchés capitaux et les Quatre dernières étapes humaines, musée du Prado, Madrid

Une réflexion sur “Les hiéroglyphes de Hiéronymus

  1. Hector Toro 26 juillet 2016 / 15 h 23 min

    « Jérome Bosch a eu la bonne idée de disparaître voici cinq siècles cette année, ce qui permet aujourd’hui à sa ville natale de l’honorer par une rétrospective magistrale »
    Formule idiote de journaliste !…que aurais mieux fait de réfléchir et trouver une vraie bonne ideé …
    j’ai arrêté de lire par la suite

    J'aime

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