L’art du madras pour tous

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Dans de précédentes chroniques, nous avons attiré l’attention sur le port du béret, du foulard, du turban, des chapeaux et autres couvre-chefs qui permettent de différencier  les chauves des barbus et d’indifférencier les brunes et les blondes. Pour mettre fin aux querelles inutiles sur le foulard, s’il est  bien une proposition à soumettre au parlement qui apaiserait les esprits, ce serait d’imposer le port obligatoire de la coiffure créole, jusque dans les universités, les salons ou les administrations. Car loin de n’apercevoir plus qu’une tête au lointain, de plus près les codes qui s’y rattachent permettraient d’engager des discussions autrement plus passionnantes que celles à travers les grillages des burkas qui donnent une impression de déjà vu, celui des hygiaphones de sous-préfectures.

Photo de AN TAN Lontan.

La coiffe en madras, aussi appelée tête, est l’un des éléments primordiaux du costume créole. Elle est l’un de ces fruits étranges de l’histoire destinés à contourner les lois coloniales qui interdisaient le port du chapeau aux femmes affranchies durant la période de l’esclavage. Ne porter qu’un simple foulard afin de se protéger du soleil était considéré par ces dernières comme insultant, d’où la création de ces coiffes en madras utilisant un carré coloré de tissus venu d’Inde : coiffes à une, deux, trois ou quatre pointes deviennent une tradition d’élégance en même temps qu’un art discret de signifier si l’on est une femme mariée ou un coeur à prendre, encore qu’il demeure des façons mystérieuses de porter la coiffe, en éventail par exemple.

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Car il est bien d’autres manières de porter la coiffe loin des seules pointes. En Guadeloupe, la coiffe dit « tête » peut être plombière ou casserole encore appelée chaudière.

Mais il en existe bien d’autres : la Zambo qui affiche ses idées politique, la Libérale, la Brisquante, la Nofrape, l’Indépendante, et encore la Voile au vent et même la Vaille que foutre, de quoi donner le tournis aux garçons dès leur plus jeune âge.

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www.guadeloupe-fr.com, photo Philippe Giraud

En Martinique, on trouve historiquement  des coiffes dites de la « matadore » portées par des femmes entretenues, qui sont associées aux bijoux offerts par leurs hommes. La tête de la matadore du Sud est justement cette coiffe dressée en éventail, tant devant que derrière, tandis que la coiffe de la matadore de saint Pierre est un triangle devant et une petite queue derrière. La tête chaudière quant à elle, est arrondie et entièrement plissée à plat, alors que la coiffe dite calandée est un madras dont les parties claires du tissu sont peintes avec un jaune de chrome en poudre additionné de gomme arabique, en utilisant autrefois des plumes de poule, une technique indienne destinée à donner de l’éclat.

Coiffe Matador Calandée Coiffe Matador Calandée

Coiffe matadore calandée : éventail devant et derrière, chaudière avec plis en diagonale et tête calendée avec des pigments jaunes, bref la Rolls de la coiffe créole, pour 85€ + frais de port, quatre fois le prix d’une coiffe en madras une pointe : le coeur a beau être libre, la matadore calandée  c’est autre chose, une promesse d’entrée dans l’arêne!  Afficher l'image d'origine

La mode créole qui associe l’élégance africaine et européenne n’est pas, non plus, sans rappeler la coquetterie propre aux jours de carnaval où les tenues vestimentaires sont particulièrement recherchées en utilisant  tous les textiles importés par les navires de la Compagnie des Indes au 17ème et 18 ème siècles, dans le cadre du commerce triangulaire : dentelles, soieries et broderies, mais encore cotonnades, indiennes ou madras.

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A cette époque, il n’y a pas que les femmes à se prêter au jeu de la coquetterie, les soldats aussi tels ceux de l’infanterie légère britannique, portée sur le bonnet à poils longs et le kilt aussi.

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De son côté, la consulesse Marie Josèphe Rose Tascher de la Pagerie, plus connue sous le sobriquet de Joséphine de Beauharnais, bien que née aux Trois-Îlets en Martinique, plutôt que la coiffe en madras, a une préférence certaine pour la couronne en laurier d’or, beaucoup plus impériale, surtout lorsque celle-ci lui est posée sur la tête par un Corse, un certain Napoléon Bonaparte.

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Des Antilles, il semble que Yéyétte, arrivée à l’âge de dix ans en métropole pour entrer au pensionnat religieux de Fort-Royal, n’ait gardée que deux passions, le sirop de canne à sucre et la botanique qui la mena à construire des serres au château de la Petite Malmaison et à planter des végétaux exotiques dans le jardin botanique de Nice, première tentative d’acclimatation de plantes subtropicales sur la Riviera. Difficile de croire qu’elle ait pu cependant oublier sa nourrice, une mulâtresse, et tout le petit peuple des Antilles, sa demande de rétablissement de l’esclavage dans les colonies des Antilles françaises auprès de son mari, le consul Bonaparte, étant le plus vraisemblablement une invention de ce dernier dans le Mémorial de Sainte Hélène pour justifier une décision qu’il prit à l’époque en haine des Noirs et des mulâtres.

Reste à connaître l’origine des foulards noués dans les cheveux qui ne sont pas forcément des madras mais peuvent aussi être de simples cotonnades blanches. Un article publié par Huguette Bellemare, intitulé « Survivances africaines« , dans un ouvrage sous la direction  de Jean-Luc Bonniol portant le titre Historial antillais,tome 1, Guadeloupe et Martinique, des îles aux Hommes, [Dajani éditions, 1981 à Pointe-à-Pitre], nous met sur la voie :

Aux Antilles, la tenue de cérémonie comportait un fichu (ou mouchoir) en madras. Aujourd’hui cette tenue est devenue « folklorique » et elle n’est guère portée que par les femmes âgées ou pendant le carnaval. Cependant, le madras est le dernier élément du costume traditionnel à disparaître. Certaines femmes d’âge mûr, dans certaines circonstances (courses en ville, messe), le portent encore alors que leur tenue est, pour le reste, européenne.

Enfin, il survit encore dans le simple fichu dont les femmes d’un certain âge et les femmes du peuple se nouent la tête lorsqu’elles vaquent à leurs occupations. L’attachement à cette coutume est grand et trouve de nombreuses justifications dans la culture populaire : il permet d’avoir « la tête… bien à ses affaires, de protéger la tête du serein, etc…

Le madras n’a pas seulement valeur ornementale, il a (ou du moins, il a eu) une fonction sociale puisque par la façon dont il est noué, il indique le rang et la situation de celle qui le porte (célibataire…). Il est vraisemblable que le mouchoir et son langage symbolique viennent d’Afrique : Herskovits a relevé chez les Ashanti de la côte de l’Or plus de cinquante noms traditionnels servant à désigner la façon de nouer les fichus.

En Afrique Occidentale, une autre coiffure se retrouve fréquemment et a certainement un sens symbolique, ce sont les tresses. La beauté de cette coiffure repose sur le dessin que font les tresses noires contrastant avec la blancheur du cuir chevelu. Selon Herskovits, ce trait culturel a persisté aux États-Unis et en Guyane Hollandaise. Aux Antilles francophones, il s’est considérablement appauvri : les combinaisons sont devenues moins nombreuses et moins sophistiquées. Mais, selon nous, l’habitude de coiffer les filles de multiples petites nattes ou petits choux, en portant une attention toute particulière au tracé bien net des raies est l’expression d’un goût africain.

Cependant, les fameuses coiffures à tresses fines et dessin compliqué qui fleurissent en ce moment sur la tête de très nombreuses jeunes filles des Antilles ne sont pas des survivances mais des emprunts conscients. Il se développe en effet depuis quelque temps (les années 1930 ?) dans les Amériques Noires (les États-Unis, toutes les Antilles…) un mouvement (retour à l’Afrique qui concerne tous les domaines (l’art – majeurs ou mineurs : la musique, la littérature, la sculpture, la peinture, la décoration et l’a vestimentaire.

Ce mouvement, pour une grande part, traduit une recherche authentique de racines. Cependant, pour l’autre part (et cela est vrai tout particulièrement pour la musique, les vêtements, les coiffures…), il faut avouer qu’il est lié aux circuits commerciaux de distribution et que l’apport africain à la culture antillaise est souvent médiatisé par les firmes commerciales d’Europe ou des États-Unis…

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A propos de cette scène de danse, Jean Bernabé écrit dans Espace créole, 1, en 1976 : « … il est donné à voir le petit peuple nègre, probablement servile, en train de danser, chanter, au rythme de tambour, tambourin et claquements de mains. Tout cela se passe en présence, voire à l’intention d’une dame de qualité (portant chapeau et se faisant porter son parasol), blanche, selon toute vraisemblance et probablement leur maîtresse. À travers cette imagerie, (la culture créole est) mise en acte dans une relation dialectique entre le dominé et le dominant, mais perpétuellement menacée de folklorisation, quand se donnant en spectacle, le premier aspire éperdument à la reconnaissance que le second lui refuse, soit par calcul, soit par simple distraction. Mais tous les nègres ne participent pas à l’action et certains lie sont que spectateurs. Il en est même un, à l’extrême gauche, au delà du batteur, qui se détourne de la scène. Ainsi donc, par la vertu synthétique et suggestive de l’image, est mis en place symboliquement tout le réseau de contradictions historiques dont la (culture) créole est le lieu. ».

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Quarante plus tard, la culture créole menacée de folklorisation, demeure. Le carnaval est toujours là, les coiffes madras aussi ; en plus, on peut compter sur le « basileltical », c’est à dire l’art d’être incompréhensible quand on parle du créole en langue française. Il ne fait aucun doute que le créole est une langue ou un dialecte régional, peu importe en vérité, le créole est parlé voilà tout. En revanche des intellectuels en ont fait leur champ de bataille scriptural maniériste. Ils sont de préférence linguistes, grammairiens et romanciers, écrivant pour l’un une thèse au titre incompréhensible, qui peut effrayer grandement le lecteur : Fondal Natal : Grammaire basilecticale approchée des Créoles guadeloupéen et martiniquais. Trois d’entre eux se sont regroupés en 1989 pour écrire Eloge de la créolité : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Bernabé, vite devenu un mouvement littéraire qui va conduire le premier cité à recevoir en 1992 le prix Goncourt pour Texaco, basculant le créole dans la cour des honneurs littéraires, preuve s’il en était qu’en matière de tartufferie  et snobisme, l’académie Goncourt n’a pas de leçon à recevoir.

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Le marché aux esclaves en Martinique : Texaco raconte l’histoire d’une famille de la période esclavagiste jusqu’aux années 80

On croyait que la coiffe madras n’aurait aucun autre avenir que folkorique. C’étant sans compter sur la tradition et la conscience affirmée que ce carré de tissu rattache les Antilles autant à l’Afrique et l’Inde qui sont avec l’Europe, les berceaux authentiques de la créolité bien plus que tous les baragouinages littéraires de bazar. Et puis, comment recevoir les parrains de Corrèze, certainement pas tête nue, leur sourire forcé défrise trop!
http://www.philippe-apat.com/coiffe.html Afficher l'image d'origine

Pour nous qui aimons le créole, la coiffe créole et les créoles, nous tenons tout particulièrement à ce que se perpétue  les traditions des Antilles, les coutumes ancestrales venues d’Afrique ou de l’Inde et qui ont traversé les océans, madras et carnaval, colombo et ouassous, zouk et mazourka. Texaco est un livre ennuyeux certes, mais en attendant de le terminer, on peut toujours apprendre l’art de nouer le foulard, vite fait, bien fait en 1 mn 30, c’est mille fois plus utile, pratique et créole, un art pour tous.

Pour aller plus loin :

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