« La maladie universelle est la santé particulière »

Introduction | Cairn.info

Tout ce qui branle ne tombe pas, écrit Montaigne. Grand voyageur s’il en est comme le montre le tracé de son voyage en Italie, il a enseigné à des générations d’hommes libres ce qu’est la liberté, écrivant ainsi : si l’action n’a quelque splendeur de liberté, elle n’a point de grâce ni d’honneur.  A l’heure du covid19, nos gouvernants devraient méditer certains passages des Essais de Montaigne, avant de s’engager sur des voies périlleuses en oubliant que la nature nous a mis au monde libre et desliez. Le seigneur de Montaigne se révèle bien meilleur praticien que grand nombre de nos médecins actuels qui se complaisent à quitter les plateaux médicaux pour jouter sur d’autres plateaux, médiatiques, aux fins d’honorer les diafoirus, pour, ensemble, d’un vent de folie, semer peur et panique qui ne sont rien d’autre que désert aride :

Les astrologues ont beau jeu à nous advertir, comme ils font, de grandes alterations et mutations prochaines : leurs devinations sont presentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela. Nous n’avons pas seulement à tirer consolation de cette société universelle de mal et de menasse, mais encores quelque esperance pour la durée de nostre estat ; d’autant que naturellement rien ne tombe là où tout tombe. La maladie universelle est la santé particuliere ; la conformité est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, je n’en entre point au desespoir, et me semble y voir des routes à nous sauver ;

Deus haec fortasse benigna Reducet in sedem vice.

[Peut-être un dieu, par un retour favorable, nous rendra-t-il notre premier état, Horace, Epodes, XIII, 7]

Qui sçait si Dieu voudra qu’il en advienne comme des corps qui se purgent et remettent en meilleur estat par longues et griefves maladies, lesquelles leur rendent une santé plus entiere et plus nette que celle qu’elles leur avoient osté ? Ce qui me poise le plus, c’est qu’à compter les simptomes de nostre mal, j’en vois autant de naturels et de ceux que le ciel nous envoye et proprement siens, que de ceux que nostre desreiglement et l’imprudence humaine y conferent.

Le chemin de Montaigne

La traversée du Forez par Montaigne sur le chemin de l’Italie

Observant que Socrate dédaignait les pérégrinations et qu’il avait peu quitté l’Attique, Montaigne ajoute, toujours à destination des hommes libres, comme voyager est l’école de la vie :

Le voyager me semble un exercice profitable. L’ame y a une continuelle exercitation à remarquer les choses incogneues et nouvelles ; et je ne sçache point meilleure escolle, comme j’ay dict souvent, à former la vie que de luy proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantasies et usances, et luy faire gouster une si perpetuelle varieté de formes de nostre nature. Le corps n’y est ny oisif ny travaillé, et cette moderée agitation le met en haleine. Je me tien à cheval sans demonter, tout choliqueux que je suis, et sans m’y ennuyer, huict et dix heures,

Vires ultra sortémque senectae.

[Plus que ne le comportent les forces et le lot de la vieillesse, Virgile, Enéide, VI, 114]

Nulle saison m’est ennemye, que le chaut aspre d’un Soleil poignant ; car les ombrelles, dequoy dépuis les anciens Romains l’Italie se sert, chargent plus les bras qu’ils ne deschargent la teste. Je voudroy sçavoir quelle industrie c’estoit aux Perses si anciennement et en la naissance de la luxure, de se faire du vent frais et des ombrages à leur poste, comme dict Xenophon. J’ayme les pluyes et les crotes comme les canes. La mutation d’air et de climat ne me touche point ; tout Ciel m’est un. Je ne suis battu que des alterations internes que je produicts en moy, et celles là m’arrivent moins en voyageant. Je suis mal-aisé à esbranler ; mais, estant avoyé, je vay tant qu’on veut. J’estrive autant aux petites entreprises qu’aux grandes, et à m’equiper pour faire une journée et visiter un voisin que pour un juste voyage. J’ay apris à faire mes journées à l’Espagnole, d’une traicte : grandes et raisonnables journées ; et aux extremes chaleurs, les passe de nuict, du Soleil couchant jusques au levant.

Livres et manuscrits anciens & modernes | Vente n°2130 | Lot n°105 ...

Si nous survivons au Covid19 et aux futures pandémies, ce qui est probable, si nous survivons aux dérèglements climatiques, ce qui est possible, et si nous survivons à l’accumulation des armes de destruction massive, ce qui est beaucoup plus improbable pour ne pas écrire impossible, les historiens et anthropologues des prochaines générations jugeront sévèrement si ce n’est férocement le comportement des gouvernants des pays occidentaux réunis par un Océan qui les sépare, courant au même naufrage, pour ne pas avoir lu Cicéron : Nihil est his qui placere volunt tam adversarium quam exspectatio [rien n’est plus défavorable à ceux qui veulent plaire que de laisser beaucoup attendre d’eux, Académiques, II, 4].

Château Michel de Montaigne, SAINT-MICHEL-DE-MONTAIGNE | Pays de ...

La tour du château de Montaigne à Saint-Michel de Montaigne dans le Bergerac

Un siècle après avoir assisté une première fois au suicide de l’Europe lors du déclenchement de la guerre de 1914 prolongée jusqu’en 1945, voici qu’un vent de folie s’est emparé des démocraties : elles ont préféré la couardise au courage pour dissimuler incompétence, absence d’anticipation ou corruption, s’engouffrant dans un confinement sans fin qui n’a aucun sens, si ce n’est celui d’avoir bel et bien détruit l’édifice des libertés qui nous reliait aux hommes antiques, en ayant oublié que, si tous pouvaient en être atteints, tous n’en tombaient pas.

Quand on ne peut plus voyager au-delà d’un kilomètre de rayon, ne plus sortir de chez soi sans devoir sérieusement s’auto-justifier par des arguments fantaisistes dignes d’un inventaire à la Prévert, quand on prive nos anciens d’une dernière visite dans les établissements hospitaliers à l’heure de leur mort, quand on empêche un ultime adieu à nos défunts, tant d’inhumanité est d’autant plus sidérant que le plus grand nombre danse joyeusement chaque soir avec la mort au son de la crécelle.

Vieux outils et art populaire: Crécelle

C’est pourtant l’humanité toute entière qui souffrira au risque de la mort économique et sociale, en ne faisant pas la distinction entre maladie universelle et santé particulière, notamment entre générations s’agissant du covid19. L’aveuglement et la panique initiales mêlées de compassion hypocrite pour masquer l’errance des décisions bureaucratiques au fil du temps, a conduit au sacrifice inutile de l’esprit de liberté qui est le propre de l’homme, et à sa disparition future probable sous les coups brutaux de gouvernements habitués désormais à se comporter en boxeurs aveugles tapant dans le vide des multiples mensonges masqués. Tout est désormais possible.

Paul Verlaine & Arthur Rimbaud in 1873. | Écrivains et poètes ...

De Rimbaud, franc-tireur, ici avec Paul Verlaine en 1873, on ne sait que peu de chose de sa vie aventureuse sous la Commune, à défaut de témoignage certain et de géolocalisation des lieux où il se trouvait

Voici revenir le temps crépusculaire des assassins, qui ne sera pas le temps des assassins annoncé par Rimbaud, un nouvel âge de l’humanité confié aux poètes inventeurs d’un monde nouveau, mais celui des dévastateurs « amis de la mort« , dictateurs et empereurs du crime universel dont le boulevard est désormais ouvert.

Michel de Montaigne — Wikipédia

Michel de Montaigne

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