L’hirondelle noire de la mort

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En ces jours de confinement, l’auteur virtuel a décidé de proposer chaque jour un peu de lecture issue de reprises d’archives ou de nouvelles chroniques issues de son inspiration « effervescente » pour reprendre une expression d’un lecteur attentif, cherchant à mettre en valeur des chroniques tombées à la trappe, avec quelques explications supplémentaires à la clef pour tenter de les remonter à la surface.

Cette reprise de chronique qui est ici proposée, pourrait être le synopsis d’une future série ou d’un film (« biopic » est plus « chickenglish »), dont l’auteur virtuel écrirait volontiers le scénario dramatique s’il disposait d’un temps qui lui est compté même en période de confinement. Elle reprend une précédente chronique passée inaperçue du fait notable que le titre était carrément incompréhensible au lecteur, de quoi faire fuir, consacrée à Black swallow of death, l‘hirondelle noire de la mort

Cette hirondelle noire de la mort n’est pas le coronavirus ressemblant plus à une chauve-souris, dont on note au passage que  la présence inappropriée d’une marque de bière dans le terme, a conduit à lui substituer l’expression imbuvable de covid-19, histoire peut-être de nous rappeler la grippe espagnole de 1918-1920 : ce n’est pas très encourageant pour la suite des événements.

Cette hirondelle noire n’est pas plus l’un de ces agents de la préfecture de police de Paris qui patrouille à vélo, les nouvelles générations ne devant pas connaître cette expression provenant qu’ils patrouillaient habillés d’une cape de pluie noire toujours à deux pour s’encourager dans les montées vers Montmartre. Aujourd’hui, nos patrouilleurs à vélo ne sont plus habillés de noirs et vont par trois ou quatre afin de se relayer dans les montées vers Montmartre où, un siècle plus tôt, leurs prédécesseurs ont probablement croisé ce véritable héros national, pour reprendre l’expression du général de Gaulle,  notre hirondelle noire de la mort, Eugène Bullard, pilote de chasse ayant  pris pour devise Tout sang qui coule est rouge, hier comme aujourd’hui.

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S’il est un homme que nos actuels dirigeants ivres de puissance au point de tituber et s’empêtrer dans les mesures contradictoires concernant le Covid-19, n’auraient pas même salué dans une gare vide, c’est bien Eugène Bullard qui, à la fin de sa vie, n’était alors plus rien pour reprendre une expression désobligeante qui déconsidère grandement son éventuel auteur. Car en 1961 à New York, devenu simple opérateur d’ascenseur, Eugène Bullard est mort dans le plus grand dénuement, pauvre parmi les pauvres à Harlem.

Eugène Bullard, sur la photo debout à gauche

Et pourtant, s’il est un homme qui mérite notre respect et notre admiration, c’est bien lui, Eugène Bullard, venu en 1913 de sa Georgie natale  à Montmartre à l’âge de 18 ans, pour danser dans le ciel en 1917 en combattant les Allemands, puis,  l’année suivante, après l’armistice, nous faire chalouper sur les premiers rythmes de jazz, dans le quartier de Pigalle, inaugurant alors au tambour et à la cymbale devenues ensemble une batterie, instrument phare des premières boîtes de jazz où s’amuser et oublier une gare monstrueuse. Il y ouvrira en 1932  le bar de l’Escadrille, 15 rue Fontaine, où tout Harlem défilera, accueillant Louis Armstrong qu’il accompagnera en tournée. La France qu’il aimait et chérissait tant, lui doit donc beaucoup, le couvrant d’ailleurs d’honneur et de médailles à titre militaire, pas moins de quinze, dont la plus prestigieuse, la légion d’honneur, remise en 1959 par le Général de Gaulle qui lui témoigna son affection pour avoir aussi milité pour la France libre aux Etats-Unis en participant au mouvement de soutien « France Forever« .

Croix de guerre, médaille militaire, médaille des combattants volontaires, médaille des blessés militaires, les médailles de Bullard ne sont pas des médailles Suchard au chocolat comme celles des obligés qui hantent les palais des puissants en rampant.

Car s’il est un homme particulièrement courageux, c’est effectivement Eugène Bullard. Se battre dans le ciel pendant la Première guerre mondiale ne lui avait pas suffit. Parlant allemand, recruté comme agent du contre-espionnage à Paris, il s’engagea volontairement en 1940 dans les forces françaises libres comme simple mitrailleur d’un régiment d’infanterie, participant aux combats dans la ville d’Orléans où il sera grièvement blessé à la colonne vertébrale, une blessure qui le conduira à être rapatrié à New York.

Eugène Bullard à la batterie

Son retour en Amérique est synonyme d’une longue descente aux enfers. Bullard est peut-être courageux, un héros militaire reconnu et un grand batteur de jazz, animateur des fêtes parisiennes de l’entre-deux-guerres immortalisées par Hemingway dans « Paris est une fête ». Il n’en est pas moins Noir, le premier Noir pilote de chasse, ce qui ne change rien dans cette Amérique raciste qui déteste les Noirs au point de refuser à un véritable héros de le nommer officier. Cette haine raciale est d’ailleurs telle que le frère d’Eugène sera lynché à mort par des membres du Ku-Kux-Klan, devenant l’un de ces innombrables Strange Fruits accroché aux branches d’un arbre, pour reprendre l’image symbolisant cette violence abominable, purement gratuite.

Déjà en 1918, l’Amérique avait bien honoré ses soldats de retour des tranchées avec une parade new-yorkaise dont elle a le secret, saluant parmi les soldats survivants les aviateurs américains qui avaient rejoint les escadrilles françaises, plus de deux-cent-cinquante dont onze fils de millionnaires incorporés dans le La Fayette Squadron : apprendre à piloter coûtait alors cher à cette époque. Mais parmi les héros, il n’y avait pas Eugène Bullard qui redoutait de retrouver le ségrégationnisme américain. Sur les parquets parisiens il préféra emporter la foule avec des airs de jazz.

Et à nouveau, en 1945, blessé, rentré de force à New York pour échapper au triste sort que lui auraient réservé les nazis, il fut confronté à cette violence raciale qui l’avait incité dans sa jeunesse à quitter l’Amérique. Cette violence raciale se manifestera par une énième agression le 4 septembre 1949 à Peelskill lors d’un concert donné pour le Civil Rights Congress défendant les droits civiques des minorités raciales. Son tabassage par deux policiers survoltés de haine raciale, a été filmé et immortalisé dans le documentaire consacré au défenseur des droits civils Paul Robeson, « Tribute to an artist« , avec Sydney Poitier.

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La police raciste américaine frappe Bullard en 1949 parce qu’il est tout simplement Noir. Le général de Gaulle en 1959 lui rendra hommage comme un « véritable héros français ». 

La France ne doit pas oublier Eugène Bullard, premier Noir pilote de guerre, combattant de la France libre, qui oeuvra avec ses amis Joséphine Baker et Louis Armstrong à faire connaître la musique noire aux premières heures du jazz pour la diffuser dans le monde entier. A l’heure où disparaissent les derniers témoins des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, il serait judicieux que la France demande à l’Amérique raciste de Donald Trump de transférer à Paris le corps de cet Américain si Français pour que le Panthéon l’accueille : le pilotage d’avions de chasse pendant la guerre 14-18, le jazz de l’Entre-deux-guerres élevé au firmament, l’engagement dans la France libre et le refus de la ségrégation envers les Noirs ou les pauvres, sont des faits et causes qui méritent d’être perpétués en honorant cet héros ordinaire qui est un homme extraordinaire, Eugène Bullard. Et pour une fois, il n’y a pas que Paris qui serait une fête, mais le Panthéon aussi en accueillant le légendaire Black Swallow of Deathl’Hirondelle noire de la mort, le batteur de jazz, Coeur pur d’intelligence, qui jamais ne renonça à mettre en jeu sa vie pour un monde d’hommes libres.

Voici la vie résumée dans 9ème Histoire, de celui qui fut boxeur, aviateur de guerre et batteur, aimant tant la France, Paris et le jazz, sans rien demander en retour.

Eugene Bullard (1895-1961). Ce personnage de roman, parti de sa Géorgie natale à huit ans, rêve déjà d’aller en France. Après avoir été jockey, il embarque pour le Royaume-Uni, où il va devenir boxeur. En 1913, il dispute un match de boxe à l’Élysée Montmartre à Paris (18e). Il décide de rester dans notre capitale, ayant enfin atteint son rêve d’enfant. En 1914 il se vieillit d’un an pour pouvoir s’engager dans la Légion étrangère. Grièvement blessé à Verdun en 1916, il reçoit la croix de guerre. À peine remis de ses blessures, il obtient son transfert dans l’Armée de l’air et la fameuse escadrille La Fayette, devenant le premier pilote de chasse noir américain. Il fait à nouveau preuve de bravoure, ce qui n’est pas du goût de tous les Américains quand ils entrent en guerre, puisqu’ils vont empêcher ce héros de devenir officier à cause de la couleur de sa peau. Réaffecté dans l’infanterie et une dizaine de médailles plus tard, il se fixe à Paris à la fin de la guerre. C’est dire s’il a déjà un passé aventureux et prestigieux quand il devient une figure centrale de Pigalle dans les années 1920. Il apprend la batterie avec Louis Mitchell, entre dans l’orchestre du club Zelli’s dont il devient le directeur artistique. Devenu manager du Grand Duc en 1924, il y accueille Bricktop qui va bientôt devenir la reine des nuits de Pigalle. En 1930, il s’occupe du Music Box, 41 rue Pigalle et travaille aussi au Gaity Club, 25 rue Fontaine. En 1932 il ouvre le bar L’Escadrille, 15 rue Fontaine, qu’il revend fin 1938 et s’offre aussi un gymnase, le Bullard’s Athletic Club, 15 rue Mansart où viendra s’entraîner Louis Armstrong en 1934. Il se réengage pendant la 2e guerre, est à nouveau plusieurs fois blessé. En 1940, il rentre aux États-Unis où il sera encore souvent victime du racisme. Il reviendra en Europe comme interprète du trompettiste Louis Armstrong pour l’une de ses tournées et recevra, un an avant son décès, l’accolade du Général de Gaulle en 1960 à New York.

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L’immortelle Hirondelle noire de la mort

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