L’Adieu à la ménagère de moins de cinquante ans

Voici qu’un article du journal Les Echos nous annonce la disparition de la ménagère de moins de cinquante ans et de son fameux panier aussi célèbre que celui du petit chaperon rouge. La nouvelle est d’importance. Voilà cinquante ans qu’elle régnait en maîtresse absolue de maison, en impératrice de la consommation, rayonnant dans les supermarchés et les foires à la bricole, trônant à la télévision, terrifiant les « fils de pub » surveillant l’audience des médias rapportée à la prétendue influence décisive en matière d’achats de cette ménagère aussi tonitruante et vivifiante qu’un typhon pour déboucher un syphon de chiotte à l’eau de javel « citroénisé ».

Cette règle absolue du consumérisme avait quelque chose de pathétique. Le baromètre de la publicité qui décidait du partage des milliards attribués aux médias et aux émissions s’y rattachant, était fondé sur le mythe d’une ménagère se levant tôt, à six heures du matin, s’occupant des enfants pour les envoyer à l’école, lavant le linge, repassant, nettoyant les couverts au fond de l’évier bouché, s’habillant en vitesse pour aller au travail à temps partiel, prenant le temps de lire la presse féminine à midi pour partager la vie trépidante des « people », revenant tout aussi vite pour récupérer ses enfants rejetés de l’école à heure tapante, leur donnant le goûter, supervisant les leçons, puis préparant le dîner pendant que le mari lisait le journal, buvait un Ricard sinon rien avant de regarder un match de football ennuyeux comme un ballon de rouge tandis que la malheureuse ménagère faisait à nouveau la vaisselle, donnait le bain aux garnements et les mettait au lit, tout cela pendant que les milliards dépensés en publicité défilaient à la télévision devant le regard abruti du mari qui ne savait plus si la lessive concernait le chat, s’il devait donner des croquettes aux petits ou encore mélanger la mousse à raser avec les raviolis en boîte avant de s’attaquer à une petite mousse de Ch’ti. Les étranges lucarnes nous donnaient ainsi à voir un monde merveilleux plein de promesses fantastiques où le bonheur bouffon ruisselait en saynètes hystériques tandis que la ménagère épuisée allait se coucher en confondant balai-brosse et brosse à dents, tout en s’enroulant plein de rêves endimanchés dans des bigoudis de Bigoudènes.

Après avoir rendu de fieffés services marketing pendant cinquante ans, les ménagères de moins de cinquante ans ne sont donc plus, ce qui est assez logique puisque cinquante ans plus tard, celles qui auraient survécu ne seraient pas loin d’être centenaires, avec la perspective de n’être pas plus immortelles que la mère Denis, RIP.

La ménagère disparue corps et bien, voici donc venu le temps du responsable des achats, avec son acronyme RDA qui fait penser à la Trabant inoxydable du communisme d’antan. Ce responsable des achats n’a pas plus de panier que de caddy, il fait des courses sur internet, demande à être livré ou bien « drivé-in », histoire de se dégourdir les jambes en se rendant en Trabant électrique des temps modernes dans une zone industrielle sinistre où l’attend sa commande numériquement laconique, mise en cartons. Bientôt des drones assureront la livraison au bonheur des hommes, puisqu’ils sont désormais plus d’un tiers à faire systématiquement les courses, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont chief delivery officer, c’est toujours « bobonne » qui fait la liste des produits pour le déjeuner du dimanche, histoire de garantir à la belle-mère des brocolis alla dente épicés au vitriol et au beau-père barbu une tarte à la rhubarbe semée d’épines de rose.

Le responsable des achats, métier d’avenir des familles recomposées

C’est que le marketing a ses lois plus ridicules les unes les autres pour semer le doute dans les esprits les plus réfractaires à la publicité. On finirait par croire que le navet croisé au cinéma n’est pas le même que celui à l’huile de palme surnageant dans l’assiette. Et ce n’est pas parce que le rutabaga a laissé de mauvais souvenirs aux générations de la Seconde guerre mondiale qu’il ne faudrait pas aujourd’hui oublier de vanter ses mérites bios à l’heure de la consommation aussi durable que la sempiternelle publicité pour fringantes automobiles à filles en bikini, dont les décolletés gonflants et affriolants sont d’un inox aussi inaltérable que les traces de caoutchouc laissés par les départs vrombrissants sur chapeaux de roue des bolides de rêve à amendes automatisées. D’une certaine façon, la publicité est peut-être le meilleur traitement pour soigner les neurasthéniques et les hypocondriaques mélancoliques, d’autant que c’est un univers peuplé d’amis tout aussi charmants et sympathiques que des banquiers croquants, des assureurs voleurs ou des concessionnaires déjantés qui ne veulent que votre bien, c’est connu le monde n’est peuplé que de gentils perroquets à plumes de singe depuis que le monde est monde.

Du panier de la ménagère au management des courses, voici venu le temps cathodique du responsable des achats

Reste à savoir depuis quand le monde est monde. Jusqu’alors, tout était assez simple. Lucy était apparue, et puis Toumaï voilà quelque chose comme 200.000 ans, donnant aux générations humaines libre cours à leur imagination pour nous gaver un jour de publicités navrantes et désolantes à la télévision et désormais sur l’internet, preuve s’il en est que le progrès n’est pas forcément linéaire et qu’il existe des périodes de fortes turbulences où la régression de l’intelligence se manifeste avec une violence inouïe. Difficile de croire que M. Propre descend d’Abraham et de Moïse, et pourtant il revendique sa place au firmament des neurones les plus brillants et étincelants.

Assurément, Lucy fut une ménagère avisée sans même disposer des conseils  désintéressés de la mère Denis ou de monsieur Propre.

C’est sans compter avec une famille d’Homo sapiens vieille de 300.000 ans tout juste retrouvée au Maroc qui vient troubler notre sereine quiétude. La reconstitution de l’arbre généalogique pour les cent mille années de chaînons manquants, risque de prendre du temps. On se doutait bien que Lucy n’était pas tombée du ciel avec des diamants. Mais tout de même, d’un coup, quatre à cinq mille générations nous attendent pour connaître le panier de la ménagère de l’époque, voilà qui risque de nous occuper, pour nous simples mortels élevés au biberon cathodique. Va falloir en retourner de la terre à la pelle ! Et qui sait, si en enterrant la ménagère de moins de cinquante ans, on ne tombera pas sur un os de renne, d’antilope ou d’homme cuit au feu, à la vapeur ou en broche, qui prouverait que le cube de court-bouillon était utilisé par nos ancêtres bien avant que les hommes ne deviennent des couillons de pub à bouc.

Deux crânes d’Homo sapiens datés de 300.000 ans retrouvés au Maroc, voici ce qui s’appelle  une famille recomposée

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