Einstein et les idiots du village planétaire

Albert Einstein - With greatness comes humor#laughter by the greatest in science history
Régulièrement sur internet ou les réseaux sociaux, Einstein est cité, vraisemblablement autant que Jésus ou Bouddha, mais probablement plus que Gandhi et Mandela, et certainement moins que le Dalaï Lama qui est à la citation ce que l’éléphant est à l’Afrique, incontournable et même irréfutable, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes d’ailleurs, car il serait plutôt judicieux de le contourner pour éviter une charge imprévisible. Il est vrai que nous n’avons pas le souvenir d’avoir vu charger le bodhisattva de la compassion, plus connu sous son nom tibétain de Chenrezig et moins sous son nom d’Avalokiteshvara qui est quand même une performance mémoriale pour nous occidentaux peu habitués à recourir au sanskrit, ce qui est dommage, car tout ce qui est indien mérite notre attention, les Rolls royce de maharadjah, les pierres précieuses de Golconde, les temples hindous, et l’art de mettre un sari, ce qui n’est pas une mince affaire si on veut le porter avec distinction. Pour peu que l’homme  s’enturbanise, vous comprendrez facilement qu’il n’est pas facile d’être à l’heure au cinéma pour voir un film bollywoodien ; et Einstein ne peut rien pour vous, surtout si une vache sacrée bloque la circulation, encore qu’il arrive qu’on la confondât avec un flamant rose.

vache sacrée - Recherche Google

Toujours es-il que s’encanailler avec Einstein est du meilleur effet pour l’auditoire, un peu de relativité ne fait jamais de mal, même si le citer relève parfois de la tisane soporifique, surtout lorsque la citation est fausse ou inexacte, ce qui est souvent le cas, allez savoir relativement pourquoi dans l’absolu.

Tenez par exemple, Einstein aurait affirmé qu’il craignait  le jour où la technologie surpassera les interactions humaines, le monde connaîtra alors une génération d’idiots. Cette phrase passe en boucle sur l’internet, elle vient et revient régulièrement un peu comme les étoiles filantes dans le ciel, et à chaque fois, on s’emerveille : quel génie cet Einstein !  Le problème est qu’il n’a jamais tenu de tels propos, comme la plupart du temps lorsqu’il est cité sur internet ou les réseaux sociaux.

Dictionnaire des citations pour les nuls - JÉRÔME DUHAMEL

Une rapide recherche permet de trouver ce qu’il a véritablement dit, dans un contexte particulier, sans qu’il ne soit évoqué l’apparition au niveau mondial d’une génération d’idiots. En fait, Einstein s’inquiétait de l’avenir de l’humanité après des découvertes scientifiques et les développements technologiques susceptibles d’entraîner l’autodestruction de l’humanité en l’absence de mécanisme régulateur humain pour empêcher l’utilisation d’armes de destruction massive telles que la bombe atomique.

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Einstein a réellement dit dans l’année qui suivit le recours à l’arme nucléaire en 1945 sur Hiroshima et Nagasaki : it has become appallingly clear that our technology has surpassed our humanity  : Il est manifestement évident que notre technologie a surpassé notre humanité.(Source: 2010, The Ultimate Quotable Einstein, Edited by Alice Calaprice, Princeton University Press, Princeton, New Jersey).

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Soixante-dix ans plus tard, même si l’histoire lui a donné pour le moment tort jusqu’à ce jour, cette inquiétude demeure dans le domaine de l’énergie nucléaire, tant en matière militaire que civile, les accidents les plus graves depuis août 1945 étant survenus dans le domaine de l’atome civil, à Tchernobyl ou Fukushima, exception faite de quelques sous-marins dotés d’armes balistiques ou de moteur nucléaire qui ont disparu au fin fond des mers et des océans,  sans compter ceux qui pourrissent dans des ports russes qui ne sont plus que des cimetières marins atomiques, comme dans la presqu’île de Kola, et dont le grand humaniste Poutine le barbare se contrefiche.

Nous sommes bien loin des images fabriquées et véhiculées sur internet à usages prétendument pédagogiques mettant en garde sur les dangers de l’utilisation excessives des technologies de l’information et de la communication. Qu’il existât des excès est évident, et il va de soi qu’il est fortement déconseillé d’utiliser « plus de vingt-quatre heures par jour » son smartphone, sa tablette ou  son ordinateur pour échanger des sms, des gazouillages, des selfies et des lol and lol à longueur de journée, tout ces objets connectés ne permettant pas encore, hélas, d’envoyer de réels m&m’s, hélas, ce qui nous oblige à en rester aux icônes virtuelles.

De là à traiter les nouvelles générations connectées d’idiots, la tentation est grande, il est vrai, comme chaque génération a tendance à le faire avec une nouvelle génération qui vous pousse à la porte ou vous invite au grand saut technologique permament, en découvrant chaque jour de nouvelles fonctionnalités, applications et nouveaux usages qui sont une véritable course à l’échalote, perdue à l’avance.

Peu importe ce débat d’ailleurs. Ce qui est inquiétant, c’est le colportage systématique de citations fausses et l’usage détourné d’idées exprimées sur un sujet donné, l’énergie nucléaire par exemple, pour être appliquées, autre exemple, aux technologies des communications, ce qui est sans rapport avec l’affirmation initiale. De telles campagnes sont initiées volontairement par quelques esprits malins pour tromper le public en transmettant des messages mensongers, en comptant sur le fait qu’ils ne seront pas contrôlés avant d’être retransmis pour ainsi se démultiplier à l’infini et devenir une « vrai fausse vérité » qui passe et repasse sur l’ensemble des réseaux sociaux aujourd’hui innombrables, il en existe des centaines, contribuant ainsi, au développement  d’une société tentaculaire de l’ineptie à l’échelle planétaire.

Et c’est ainsi que la plupart des citations d’Einstein circulant sur l’internet sont aujourd’hui fausses. Et si le monde  risque de connaître une génération d’idiots, ce n’est pas en raison des technologies qui surpasseraient les interactions humaines, mais bien du fait des interactions humaines qui surpassent notre humanité faible et misérable, renonçant au doute, transmettant des messages sans en contrôler et vérifier initialement le contenu, participant joyeusement au brouhaha du monde en transmettant des messsages creux en 140 signes au plus, dans une désarroi de la pensée, l’échange immédiat, instantané et simultané, l’emportant sur la réflexion approfondie, pesée et prudente.

La vérité est plutôt que les générations d’idiots se succèdent de génération en génération sans désemparer depuis pas mal de générations sans forcément remonter jusqu’à cro-magnon, et que les technologies de l’information n’y changeront rien, ni dans un sens ni dans un autre, en proportion d’idiots du village, de crétin des alpages, d’imbéciles du quartier et d’abrutis de base disséminés dans l’ensemble de la population. Ceux-ci sont ici, là et bien là, toujours décidés à tenir le haut du pavé,  numérique désormais, à jacasser sans fin dans l’affirmation négative ou la négation affirmative, à se complaire dans les théories du complot ou encore à échanger en vrac, des données monstrueuses qui ne changeront pas d’un iota la nature humaine.

A ce sujet, un terme a disparu de la langue française ces dernières décennies, c’est le mot bobard. Pourtant, plus nous sommes bombardés de bobards circulant ensuite en boucle, en permanence à la merci de bordées nouvelles, et plus nous participons à ces jeux d’échanges d’informations inexactes ou inutiles, plus nous sommes à la merci de laisser des traces d’informations personnelles exactes et précises, qui font le bonheur des « trackers » et des marchands de données, au point que pour vivre heureux, il faut envisager désormais de renoncer à toutes ces technologies d’information censées vous faciliter la vie et venir à votre aide, internet, smartphones, systèmes de géolocalisation et guidage, objets connectés…

Certes, il est devenu difficile de s’en passer, mais pour vivre heureux, le plus sage est probablement de s’en aller sur les routes, les mains dans les poches crevées, n’être plus qu’un homme aux semelles de vent, et se réfugier sur les hauts plateaux en Ethiopie comme Rimbaud en un autre temps, à vendre des casseroles et de la poudre de perlimpinpin. Mais qui sait, hélas, et surtourt par les temps qui courent , on risque fort d’y rencontrer un nouveau professeur Duradar pilotant, cette fois, un drone.

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