Béni soit celui qui bien y fait

Dans une récente chronique consacrée à la langue française, I Love You (Me Either),   je vous soumettais une énigme à ne pas piquer des hannetons, sous forme d’une question  concernant une « histoire d’amour contrariée » dont il s’agissait de trouver les  protagonistes. Pour trouver la solution, j’ai proposé un questionnaire quelque peu alambiqué, sachant que les personnes ayant répondu Jane Birkin et Serge Gainsbourg étaient sur la voie, sans cependant résoudre le mystère, un secret si bien gardé par un chevalier combatif, qu’il était probablement en vérité impossible de trouver la solution.

En attendant la résolution surprenante de l’énigme en fin de chronique, voici les réponses aux vingt questions mystérieuses :

  • 1) les mots qui suivent ont tous un point commun, lequel ? Abracadabra,  Bongo, Cardinal, Dialogue, Edelweiss, Fakir, Gondolier, Horoscope, Indigo, Judo, Kayak, Locomotive, Mafia, Noble, Opaque, Pater familias, Quatrain, Ricochet, Sirocco, Tocsin, Urine, Vicissitude, Walkyrie, Xylophone, Yoga, Zombie.

Il ne s’agit pas de la constitution d’un alphabet, trop facile ! Ces mots appartiennent en vérité à un dictionnaire de 3.222 homographes non seulement orthographiés de façon identique en anglais et en français mais recouvrant exactement le ou les mêmes sens dans les deux langues, ce qui signifie plus simplement que ces mots n’ont pas besoin de traduction ni dans un sens ni dans l’autre, mon cher Watson! Apprenons aux écoliers qui peinent dans l’apprentissage de l’anglais à traduire des phrases simples telles que : un zombie urine dans le kayak de la mafia !mais ces anglais sont si compliqués qu’ils trouvent le moyen de dire :  a zombie piss in the mafia s’ kayak.

  • 2) Comment une pièce peut-elle n’avoir qu’un coin ?

Facile ! Le mot « coin » en anglais va de poche en poche et signifie pièce de monnaie en français.

  • 3) Qu’est-ce qui rapproche et différencie John Le Carré de Léon Le Rond ?

Subtil ! John Le Carré est le pseudonyme d’un certain David J. Moore Cornwell, tandis que Léon le Rond est le nom d’une personne plus connue comme écrivain sou le pseudonyme de d’Alembert. Tous deux sont des écrivains ayant choisis des pseudos, l’un est Anglais, l’autre Français.

  • 4) Qu’ont en commun le Fond du Lac, Mille Lacs et un Lac qui Parle ?

Question pour géographe amateur de toponymes ! Il s’agit de trois noms de lieux actuels qui ont gardé leur forme française et qui se situent dans l’Etat du Minnesota, aux USA, rattaché jusqu’en 1803 à la Louisiane, territoire français couvrant le tiers des Etats-Unis, environ un douzaine d’Etats correspondant aux bassins du Mississipi et du Missouri, de la Nouvelle-Orléans à la frontière canadienne. les principaux découvreurs de l’Ouest américain, « le vrai » sont en fait, pour la plupart des trappeurs français.

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  • 5) Qu’est-ce qui unit Dumas, Lamartine et Racine ?

Peu à voir avec la littérature française, mais un peu tout de même ! Il S’agit de trois des nombreux noms de villes donnés aux Etats-Unis en l’honneur de personnages français célèbres : le nom le plus fréquent est évidemment La Fayette ou Fayette, attribué une vingtaine de fois dans autant d’Etats.

  • 6) Qu’ont en commun les villes de Fontainebleau, Macon, Meudon, Paris, Versailles et Vichy ?

Rien au premier abord, sauf que ce sont des noms de villes que l’on trouve à la fois en France et aux Etats-Unis.

  • 7) Klaxon, Kleenex et Ketchup sont dans un bateau.  Lequel tombe à l’eau? Pourquoi ? Dans quelle mer ? Et quelle étagère ?

Réponse peut-être la plus surprenante. C’est ketchup qui tombe à l’eau. Klaxon et Kleenex sont des noms de marque tandis que ketchup est un mot qui vient du chinois, ce qui est logique pour une sauce rouge comme un petit livre… Et donc, il fallait préciser mer de Chine et rayon « communisme » du côté de la bibliothèque (tiré par les cheveux comme la natte de Confucius).

  • 8) Pourquoi un chauffeur de Chicago qui boit du champagne en appuyant sur le champignon ne peut-être un champion qui a de la chance ?

Un peu tordu ! En anglais, pour la centaine de mots en CH empruntés au français, généralement la graphie « CH » se prononce « TCH » comme dans Church (« TCHurh), à l’exception de huit d’entre eux dont « champion » et « chance » qui se prononcent comme « cheval », chauffeur, Chicago, champagne et champignon se prononçant en « tch ».

  • 9) Pourquoi hardware, network et software sont des indésirables ?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces trois mots qui semblent empruntés à l’anglais, ont une racine germanique ; c’est d’ailleurs le plus grand paradoxe de l’informatique que de constater que les informaticiens français imaginent qu’ils proviennent de la langue anglaise alors que ce n’est pas du tout le cas! Des études lexicales portant sur des dictionnaires informatiques français ont montré qu’à la fin du vingtième siècle, 1996 pour être précis,  il y avait très peu de termes anglais, à peine une cinquantaine sur 1.650, à l’exception des sigles où l’anglais prédomine totazlement inutilement, uniquement par facilité de langage (228 su 309). De plus l’étude des brochures en anglais font apparaître, à la même période, que 80% des mots anglais de l’informatique ont une origine latine, 15% une origine germanique dont soft ou hardware et network (et non netware !), et 3% une origine grecque. De là à conclure que les Anglais sont des voleurs de mots, certes il y a aussi la City, mais ne généralisons pas trop vite, nul n’est parfait, voilà tout. 

  • 10) Becquerel, Coulomb, Henry, Joule, Kelvin, Newton, Pascal et Watt veulent entrer dans une boîte de nuit à la saint Valentin. Deux d’entre eux sont refoulés car ils n’ont pas reçu d’invitation à leur nom. Lesquels ? Et quel est le thème de la soirée ?

Deux savants qui ont donné leur nom à des unités du domaine des sciences exactes, auraient été refoulés de la soirée consacrée à l’Entente cordiale, réservée uniquement aux savants anglais et français. Il s’agit de Henry et Watt, le premier américain, l’autre écossais. Si l’anglais tend à être la langue de communication entre savants, sa prédominance est récente, datant de la seconde moitié du 19è siècle et ne concerne pas les nomenclatures scientifiques, en général constituées en latin ou en grec.

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  • 11) Lors d’un match de catch à quatre féminin, Détour, Diversion, Patience et Solitaire montent sur le ring. Constituer les équipes. Qui aura le plus de réussite ?

Côté réussite, Patience et Solitaire vont ensemble, Détour et Diversion signifiant aussi la même chose, l’un en français, l’autre en anglais.

  • 12) Pierre, Saint-Paul, et Montgomery se croisent. De quoi parlent-ils ? De concorde et providence ?  ou bien des moines ?

Plus de « Concord » et Providence, tout simplement parce qu’il s’agit de capitales d’Etats américains qui sont dix à porter un nom d’origine française comme Concord, Providence, Pierre et Saint-Paul, mais aussi Montgomery, qui vient de Mont Gomery en Normandie. S’agissant de des Moines, l’origine proviendrait du nom d’une tribune iroquoise, Moingwena,  plus tard francisée.

  • 13) En quoi le lard n’est-il pas du bacon ?

Tout simplement en ce que le lard ne signifie pas la même chose en français et en anglais : le lard français correspond au streaky bacon anglais, le bacon zébré de graisse, tandis que le lard anglais  est en fait du saindoux en français, seul le bacon ayant une proximité de sens  dans les deux langues.

  • 14) un physicien voulait se rendre éventuellement dans une jolie forêt avec une casserole. Il y renonce et préfère aller au dancing avec un chandelier. Pourquoi ?

Le physicien ne se rend pas en forêt car le terme anglais forest a un sens équivalent à forêt alors que tous les autres mots de la phrase ont des sens différents en anglais et français, y compris chandelier qui signifie lustre en anglais.

  • 15) Le physicien qui s’appelle Charles, retrouve sur le dancefloor, Albert et Thierry ainsi que Danielle, Edith et Mathilde, tous de la même famille sauf une personne ? Laquelle ?

Tous les prénoms sont d’origine germaniques sauf Danielle, d’origine hébreu.

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  •  16) Pourquoi dans notre histoire d’amour, le lundi n’est-il pas comme un autre jour ?

Les noms de la semaine en anglais sont d’origine germanique à l’exception du lundi (Monday)  qui est d’origine strictement latine, luna dies, « le jour de la lune ». Tuesday vient de Tiw, dieu germanique de la guerre (Mars en latin, mardi),  Wednesday de Woden ou Odin, le Dieu Mercure qui donne mercredi en Français, Thursday étant le jour de Thor, Jupiter pour jeudi, tandis que Friday vient de Freja, Vénus pour vendredi. Sunday est  le jour du soleil. Quant à « day », c’est aussi un mot d’origine germanique.

  • 17) Catherine, Eléonore, Isabelle et Marguerite prétendent figurer comme reines d’un jeu de cartes commandé en leur honneur. Mais Alienor, Henriette, Jeanne et Philippa l’exigent aussi. Pourquoi ?

Ce sont des princesses royales qui ont toutes été reines d’Angleterre : les rois d’Angleterre ont tous épousé, sans exception, des reines choisies en France depuis Henry II d’Angleterre en 1152 qui épousa Aliénor d’Aquitaine, à Henri VI qui épousa Marguerite, fille du comte d’Anjou en 1445, : ce sont trois siècles pendant lesquels les souverains anglais choisirent systématiquement des épouses venues de France. Au XIIè siecle, la moitié occidentale de la France actuelle était possession de la dynastie des Plantagenêt : Anjou, Maine, Touraine, Normandie, Poitou, Limousin et même Bretagne en 1182.

  • 18) Dans la phrase suivante, quatre intrus sont à expulser, lesquels : Sortant du mess après le cocktail, Le supporter prit son ticket pour le match de basket-ball ; il voulut vérifier sur le computer son budget pour acheter cash du rosbif et des toasts qui lui ferait oublier le challenge du porridge à avaler le matin. Hélas, il n’avait ni les informations pour le code et l’index, encore moins le transfer du test.

Tous ces mots qui semblent provenir de l’anglais sont en fait des mots français entrés dans la langue anglaise et qui sont revenus en français plus ou moins récemment, avec un sens différent, tel porridge qui vient de potage, cash de casse (pour caisse) ou computer de computer (pour calculer), ticket provenant d’estiquette, un petit écriteau. Les intrus sont en fait au nombre de trois : cocktail et basket-ball, mots anglo-américains du 19è et match qui signifie « compétition », sans équivalent français d’origine.

  • 19) L’enfant, le boeuf et le frère ont en commun une histoire de cousinage, laquelle ?

Ces trois mots anglais, child, ox and brother, prennent  une forme plurielle exceptionnelle, children, oxen et brethern pour « frères en religion, à ne pas confondre avec brothers, frères tout court. Cette forme exceptionnelle est une survivance de l’anglo-saxon.

  • 20) Les vingt mots qui suivent ont un point commun, lequel ? Album, Alphabet, Article, Baron, Canal, Catastrophe, Crocodile, Dynamite, Epilepsie, Explosion, Ganglion,  Guerilla, Ironie, Lion, Massage, Microbe, Prince, Sabotage, Sardine, Sultan,  Virus.

C’est tout simple : ces mots appartiennent à la liste des 1.225 mots répertoriés communs, avec des divergence minimes, à onze dictionnaires de langues de l’Union européenne : français, italien, espagnol, portugais, allemand, anglais, néerlandais, danois, suédois, finnois et grec moderne. Ainsi le mot académie s’écrit respectivement accademia, academia, academia, akademie, academy, cademie, akademi, akademi, akatemia et akadêmia.

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Cet exercice n’aurait pas été possible sans une lecture approfondie d’un livre magnifique d’Henriette Walter, une linguiste remarquable, intitulé Honni soit qui mal y pense, publié aux éditions Robert Laffont en 2001. Ce livre sous-titré « l’incroyable histoire d’amour entre le français et l’anglais » est dédicacé à un linguiste aussi disparu, André Martinet. L’ouvrage a ceci d’exceptionnel qu’il relativise tout ce que l’on apprend sur les différences entre la langue anglaise et le français. Il existe entre ces deux langues des liens considérables nés d’apports et d’enrichissements mutuels depuis mille ans, et même bien avant ; et de ce fait, ce qui nous unit est bien plus fort que ce qui nous différencie., nous conduisant à transformer le proverbe par Béni soit celui qui bien y fait.

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Royaume de France et empire Angevin (Plantagenêt) en 1174

A ce sujet, la guerre de Cent ans présentée comme une guerre entre la France et l’Angleterre est plus une guerre franco-française, la prolongation du conflit qui durait depuis deux siècles entre les dynasties capétienne et angevine (Plantagenêt), trois siècles de guerre plus ou moins  permanente en réalité, au cours desquels la langue française traverse la Manche avec les princesses royales françaises qui deviennent reines d’Angleterre. le français domine alors la cour royale et la noblesse en Angleterre qui parlent exclusivement ou presque le français, proche de s’imposer Outre-manche totalement, comme elle le fera en France dans le siècle qui suit.

Carte de la guerre de cent ans en 1330Première phase de la guerre de Cent AnsCarte de la guerre de cent ans en 1365

Première phase de la Guerre de Cent ans (1330-1365)

Cette énigme d’histoire d’amour contrarié, concerne donc l’histoire de la France et de l’Angleterre, du règne Henri II Plantagenêt (1113-1189) à l’avènement d’Edward IV en 1461, période pendant laquelle se sont succédées sur le trône d’Angleterre treize reines venues de France et dont on pouvait espérer que l’union entre les deux pays devienne permanente.  Ce beau projet fut contrarié par l’acharnement des Capétiens à bouter les Anglais hors de France. Résultat : six siècles plus tard ou presque, la langue anglaise domine le monde et le français s’épuise à courir après, en pures pertes ou presque, même si le nombre de locuteuirs français ne cesse de progresser pour dépasser 250 millions aujourd’hui.

Deuxième phase de la guerre de Cent AnsCarte de la guerre de cent ans en 1429

Seconde phase de la Guerre de Cent ans (1365-1429 – source : www.cartesfrance.fr)

Et donc, s’il est une leçon à retirer de ces trois siècles d’histoire et de ce millénaire d’aventures linguistiques, c’est que pour rien au monde Anglais et Français ne doivent s’opposer : et que l’Angleterre, pour le bien de tous, doit « demeurer » en Europe continentale, car ils sont malgré leur épouvantable cuisine, de bons amis et de fidèles alliés : NO BREXIT !

carte histoire renaissance 1477

La France après la guerre de Cent ans, en 1477, au début de la Renaissance

Au fait, vous-qui chantez dans les stades « We Are The Champions, my friend… », connaissez-vous l’origine du mot champion ? Bonne question n’est-il pas ? De quoi terminer en musique avec Queen.  Et tant pis si à la fin, c’est toujours l’Allemagne qui gagne!

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=04854XqcfCY&w=420&h=315]

 

You Are My Champion, my friend !

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